Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est en allemand

Faucille dans le ciel clair du mois nouveau.

Bon. Cela va bien comme ça.

LUMÎR--Je sais que vous pouvez tout ici.

SICHEL--Je suis la maîtresse, n'est-ce pas?

LUMÎR--Si je ne le croyais pas, pourquoi serais-je ici?

SICHEL--Vertueusement accompagnée de notre vieille tante de Grodno,

l'ineffable Madame Kokloschkine.

Vous êtes gentille dans ces habits d'homme.

LUMÎR--C'est plus commode pour le voyage.

SICHEL--C'est bien de me traiter ainsi en amie.

Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne ferez qu'un mariage

raisonnable.

Je ne vous aurais pas crue si attachée à l'argent.

LUMÎR--Cet argent n'est pas à moi.

SICHEL--Je vois. C'est une pauvre petite caisse révolutionnaire.

C'est avec ça qu'on va refaire la Pologne et racheter au musée de

Dresde le sabre de Sobieski.

LUMÎR--Non point cette Pologne, Mademoiselle Habenichts, une autre.

SICHEL--Quelle?

LUMÎR, _baissant les yeux_.--Une nouvelle Pologne.

SICHEL--Où cela?

LUMÎR--Au delà d'ici. De ceux-là faite qui sont morts pour elle.

SICHEL--Sans espérance.

LUMÎR--Morts sans aucune espérance.

_(Silence)._

SICHEL--Pour vous, vous vivrez en contentement dans cette belle

propriété, au soleil d'Algérie.

LUMÎR--Tout d'abord, je dois reporter cet argent là-bas.

SICHEL--Et il est tellement sûr que vous reviendrez?

LUMÎR, _la regardant_.--Peut-être.

_(Silence)._

SICHEL, _pensive, les yeux baissés_.--Vous avez encore une patrie sur

terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d'autres. On

ne vous a pas extirpés.

Mais nous, Juifs, il n'y a pas un petit bout de terre aussi large

qu'une pièce d'or,

Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire: c'est à nous, c'est

nous, c'est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.

Quelle singulière histoire! La prise de Jérusalem (bon Dieu! qui est-ce

qui s'occupe de Jérusalem!)

Et à cause de cela, il n'y a pas un homme vivant, si je sors de ceux de

ma race,

Qui me tende la main et me dise de son gré: «Viens. Sois à moi. Tu es

ma femme.»

Nous sommes refusés par toute l'humanité, et c'est de ce refus que nous

sommes faits.

Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci...

_(Elle désigne le crucifix sans le regarder)._

Eh bien, ce n'est pas la seule erreur judiciaire qu'on ait commise.

Et était-ce une erreur? Est-ce qu'on pouvait souffrir qu'il se dise

Dieu? C'est un blasphème, dit mon père.

Et c'est de plus un mensonge, car il n'y a pas de Dieu.

LUMÎR--Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang!

C'est une grande chose que le sang. Vous, devriez causer là-dessus avec

ma tante, elle en sait long.

A ce moment, c'a été pour vous comme une nouvelle naissance, dit-elle,

une conception par dessus l'autre, un deuxième péché originel,

l'inverse de la bénédiction d'Abraham.

SICHEL--C'est de la mysticité à la manière de Grodno! Que parlez-vous

de sang?

Nous étions là avant vous et nous sommes les premiers-nés.

Qui êtes-vous à côté de nous? Quand vous pouvez remonter à dix

générations, issus de sangs plus entrecroisés que les chiens,

Vous vous dites gentilshommes! Mais nous seuls sommes purs, en droite

ligne depuis la création du monde!

C'est à nous que vous devez tout et vous nous excluez.

LUMÎR--Je ne demande pas à sortir de ma race.

SICHEL--Et moi, je demande à sortir de la mienne, à m'arracher de ce

ghetto où l'on nous tient étouffés!

Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré dans le Messie.

C'est leur rôle depuis la création du monde et ils n'ont pas changé,

à part, debout sous l'arbre à sept branches, dans une foi et dans une

espérance enragées!

Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n'espère qu'en moi-même, et je

sais qu'il n'y a qu'une vie,

Je suis une femme, et je veux avoir ma place avec le reste de

l'humanité, et pour cela je suis prête à tout faire et à tout donner,

et à tout trahir! Il n'est que temps!

Pensez-vous que votre Pologne m'intéresse? Réjouissez-vous qu'il y

ait une frontière de moins. Il n'y a pas de Pologne, il n'y a pas de

judaïsme, il n'y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu

et le même droit pour tous! Dieu n'est pas, il n'y a pas de Messie à

attendre, on nous a tous trompés et notre espérance a été vaine.

C'est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n'en

serai pas exclue.

LUMÎR--Personne ne vous dispute votre Pair de France.

SICHEL--Pourquoi donc êtes-vous ici?

LUMÎR--Il ne dépend que de vous que je parte.

SICHEL--Non. Monsieur le Comte est à cet âge où l'on veut être aimé

pour soi-même.

Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les femmes, ah! c'est un

vrai Français!

Excepté de l'argent.

Fi! ne lui parlez point d'argent, c'est bas!

LUMÎR--Sichel, si j'obtiens cet argent qui m'est dû,

Je ne retourne pas à Alger.

--Vous voyez, je vous ai comprise.

SICHEL--Je ne sais ce que vous dites.

LUMÎR--C'est vous qui me poussez!

Le pain dur: Drame en trois actes · 第 18 / 39 题