Notes sur
LE «HOME LIFE» EN IRLANDE.
«Poor Ireland»--la «pauvre Irlande» revient à chaque instant dans les
discours du peuple irlandais. Tous ont l'air de réclamer pour la patrie
une prééminence dans la misère, le prestige sacré du malheur. Quoique un
peu trop larmoyantes, ces plaintes sont assez bien fondées. On a beau
connaître les quartiers populeux de Londres, on a beau se familiariser
avec la vie des pêcheurs bretons et visiter ces grands centres
industriels de Lancashire en temps de famine, rien ne vous donne une
idée du dénuement normal accepté des populations du nord et de l'ouest
de l'Irlande. Wicklow est loin d'être le comté le plus pauvre, et
cependant nous y avons remarqué des villages entiers où pas un habitant
ne possédait une paire de souliers. Au milieu d'une grande plaine nue et
stérile on voit de temps en temps la silhouette roide et angulaire d'une
caserne de police. Il n'y a que là-dedans que l'on porte des souliers,
il n'y a qu'entre ces quatre grands murs, sous ce solide toit d'ardoise,
que l'on mange trois fois par jour et que la viande de boucherie n'est
plus un mythe pour personne. Au dehors c'est un peuple de mendiants; en
dedans c'est une brigade de constables, bien nourris, qui--de
fait--maintiennent la mendicité--sans doute comme une des mille
institutions anglo-saxonnes auxquelles on ne peut toucher sans être
traité de fénian et de pétroleur. Il se peut qu'ailleurs cette
application constante de la maxime bismarckienne: la force prime le
droit, n'aurait que très-peu d'influence sur le développement des
ressources industrielles ni sur le progrès moral. Mais ici l'initiative
individuelle est nulle: c'est une race au sang chaud, à l'imagination
vive et pétulante; il lui faut un principe d'autorité; il lui faut
peut-être des tyrans féodaux--mais des tyrans qui la comprennent, qui
lui appartiennent. Ce n'est pas avec des gens de bureau venus de Londres
la plume derrière l'oreille, ce n'est pas avec quelques milliers de
gendarmes phlegmatiques que l'on fera sortir ces vaincus de leur torpeur
séculaire. Mais ceci soit dit en passant. Il s'agit pour le moment de
donner une idée de l'intérieur irlandais, du «home life,» des moyens et
des habitudes de ce peuple que les Anglais citent comme le plus
insouciant et le plus paresseux de l'univers.
Je suis allé voir un Français demeurant dans le comté Wicklow, et
propriétaire de vastes terrains au bord du lac Tay. Il n'a pu échapper à
la fatale influence celtique. La villa est jolie, meublée luxueusement,
entouré de jardins anglais bien ratissés, bien proprets, avec cet air
endimanché que les quakers admirent. Mais quel monde! quelle
valetaille--le trop plein d'un dépôt de mendicité, un campement de
bohémiens; une cour de workhouse le samedi soir! Quatre grands gaillards
se promenaient de long en large dans la cuisine. D'autres se tenaient
adossés aux portes des écuries. Des filles couraient ça et là, pieds
nus, sans but, sans mission. C'étaient les parasites de la maison,
c'étaient des clients à la façon romaine, des pauvres diables qui
vivaient des miettes tombées de la table du maître, qui gagnaient un
penny de temps en temps en tenant un cheval, en faisant une course, qui
n'avaient d'occupation que celle que le hasard leur fournissait. Toute
maison irlandaise est ainsi encombrée. Le propriétaire de la villa de
Lough Tay nous a dit que la sienne faisait vivre au moins une quinzaine
de ces vagabonds--en dehors du personnel régulier de
l'établissement--personnel qui est toujours assez considérable.
A mesure qu'on descend l'échelle sociale la plaie nationale devient plus
apparente. Nous sortions de la villa quand un ouvrier est venu nous
présenter un petit enfant, le fils du maître, qu'il tenait dans les
bras. Nous avons admiré l'enfant. L'ouvrier nous a immédiatement demandé
«un petit six-pence» (douze sous) pour régaler le bambin. Ce sont
partout les mêmes supplications: «Un penny s'il vous plaît», «donnez-moi
quelque chose, mon joli gentilhomme», «votre honneur ne me refusera pas
un morceau de pain», etc. Les véritables Irlandais sont fiers comme des
Hidalgos. Ils n'ôtent le chapeau que devant le curé et le squire. Mais
mendier ne leur semble pas déshonorant. Ils le font naturellement,
simplement, avec des gestes d'une dignité admirable Et ils ont une
excuse permanente, la misère, une misère réelle, sordide, affreuse. Nous
avons réussi à faire causer un petit garçon de neuf ans qui revenait de
l'école. Ce n'était pas l'école communale (on a peur de la propagande
protestante qui se fait dans la plupart de ces établissements), mais une
institution privée, où l'on payait. «Combien?» avons-nous demandé.
Était-ce un penny par semaine? Non. «Quelque chose au bout de
l'armée.»--«Un sac de farine, des pommes de terre?» Le petit n'en savait
rien, mais ce «quelque chose» qu'on donnait devait être bien maigre, car
c'était le quatrième fils d'une veuve, une pauvre femme qui gagnait deux
ou trois _pence_ par jour en filant le lin. L'enfant n'avait pas
d'ouvrage, disait-il, personne n'avait de l'ouvrage. Sa mère avait une
cabane, pas de terre, pas le plus petit champ de pommes de terre, rien
que la cabane. Comment vivaient-ils? Sa mère filait, tricotait des bas.
«Elle n'en porte pas elle-même», ajoutait-il en riant. Et lui vivait en
mendiant. Son frère, c'était le capitaliste de la famille, un
capitaliste de quatorze ans, gagnait sept shillings par semaine en
conduisant les _jaunting-cars_ (sorte de _dog-cart_ ayant des sièges
devant et derrière), pour les touristes. Et les cinq s'habillaient, se
nourrissaient, payaient le loyer et l'école avec douze shillings par
semaine! N'est-ce pas navrant? N'est-ce pas que cela explique bien des
erreurs, bien des défaillances, bien des crimes? J'aurais voulu mettre
quelques honorables membres de la Chambre du commerce en face de cette
misère. J'aurais voulu leur montrer cette cabane ouverte à tous les
vents, dont le chaume avait gardé toutes les pluies, comme une vieille
éponge. Les maigres cochons, dont la litière encombrait et empestait
l'unique chambre, eussent paru comme autant de preuves de «l'incurie
irlandaise» aux habitués des clubs du Pall-Mall; la franche nudité des
marmots eut choqué la pudeur puritaine des prédicateurs de Exeter-Hall.
Mais l'expérience n'eut pas été sans résultat. Nous eussions eu moins
d'optimistes pour déclarer que la «réconciliation de l'Irlande» est un
fait accompli, et pour soutenir que la domination anglaise dans l'île
soeur--à la mode de Caïn--est synonyme de progrès moral et matériel.