Numéro daté du 20 mars 1815.
«Si la France se laisse envahir, conquérir par un aventurier de l'île de
Corse, accompagné par une poignée de _brigands étrangers_ et par
quelques déserteurs le rétablissement de cette féodalité barbare, dont
la sage _philosophie_ et la _bonté paternelle des Bourbons_ avaient
détruit les derniers vestiges, voilà la libellé et le gouvernement que
Buonaparte nous réserve... Cette expédition ne serait que _le coup de
main d'un chef de voleurs hasardeux_ que la justice réclame et qui lui
sera rendu tôt ou tard.»
Numéro daté du 21 mars 1815.
«L'empereur est arrivé ce soir au palais des Tuileries, aux acclamations
unanimes... Ainsi s'est terminée, sans répandre une goutte de sang, sans
trouver aucun obstacle, cette _légitime_ entreprise qui a rétabli la
nation dans ses _droits_ et effacé la _souillure_ que la _trahison_ et
la _présence de l'étranger_ avaient répandu sur la capitale... La charte
constitutionnelle qu'on avait bien voulu nous octroyer était
_scandaleusement violée..._ Le retour de l'empereur assure le triomphe
des _idées libérales._»
Le jour même où, par ordre, sans doute, la feuille de M. Bertin saluait
ainsi le retour de l'Aigle, Launay écrivait au général Bertrand pour
obtenir de remettre la statue en place. Mais la «calomnie» dont nous
parlions tout à l'heure avait déjà fait son chemin: elle était reçue aux
Tuileries. Et Launay, malgré ses protestations, en dépit même de ses
résistances, était contraint, le 3 avril, de se dessaisir, au profit de
M. Denon, de l'oeuvre de Chaudet.--Là finit son rôle.
Quelques jours après, la garde impériale donnait un banquet à la garde
nationale de Paris. Ici se place un petit épisode dont nous empruntons
les détails à un ancien secrétaire de Napoléon, le baron
Fleury-Chaboulon:
Le repas achevé, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de
gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le
buste de l'Empereur couronné de lauriers. Arrivés sous les fenêtres de
Sa Majesté, ils se rendirent ensuite à la place Vendôme et déposèrent
religieusement au pied du monument élevé à la gloire de nos armées,
l'image du héros qui les avait conduites à la victoire. L'Empereur,
aussitôt qu'il en fut informé, m'ordonna d'écrire au ministre de la
police de faire enlever le buste dans la nuit. «Ce n'est point à la
suite d'une orgie», dit-il avec fierté, «que mon effigie doit être
rétablie sur la colonne!»
Que devint le bronze de Chaudet?--A la seconde Restauration, M. de
Semalé obtint que cette statue, dont la main-d'oeuvre et la matière
seules pouvaient être évaluées à soixante mille francs environ, lui fût
remise pour être employée à la réédification de la statue équestre du
Pont-Neuf, abattue en 1793.--À ce propos, nous recommandons au lecteur
la lettre suivante, publiée par le _Journal des artistes_ du 14 avril
1831:
La statue de Napoléon qui ornait la colonne de la place Vendôme a été
déposée dans mon atelier de la foire Saint-Laurent, où je l'ai gardée
pendant plusieurs années, la cachant avec soin pour la soustraire à la
destruction, quoique j'eusse reçu plusieurs fois l'ordre de la briser.
Cet ordre, émané de la direction des Beaux-Arts du ministère de
l'intérieur, à la tête de laquelle se trouvait M. Héricart de Thury, dut
enfin recevoir son exécution lorsqu'on s'occupa de la statue équestre de
Henri IV qui est sur le Pont-Neuf. Je fus alors chargé du rachevage, de
la ciselure et de la mise en place de cette statue, et j'ai été
l'exécuteur forcé d'une mesure à laquelle tenait M. H. de Thury. Les
débris du Napoléon ont servi à la fonte du _cheval_ de Henri IV. J'ai
fait de vains efforts pour éviter cette destruction. J'offris même alors
20,000 de bronze qui furent refusés, et la statue de Napoléon n'en
fournissait que 6,000!--Permettez-moi d'ajouter quelques détails sur la
statue de Henri IV. On trouvera _dans le bras droit de cette statue un
petit Napoléon_ d'après le modèle de Tonu; _la tête contient un
procès-verbal du dépôt_ que j'ai fait moi-même du Napoléon dans le bras
de Henri IV.--_Dans le ventre du cheval_ se trouvent plusieurs bottes
renfermant divers papiers, tels que chansons, inscriptions, diatribes,
etc., monuments de l'esprit du temps que j'ai voulu ainsi conserver à
l'histoire. En une demi-journée je pourrais retirer de ce dépôt tous ces
objets sans endommager en aucune façon la statue.
J'ai l'honneur, etc.
Signé. Mesnel, fondeur.
Ajoutons, pour en finir avec la première statue de la colonne, que le
modèle en plâtre de cette oeuvre a été soigneusement conservé. Il était,
vers 1835, en la possession d'un peintre de Tournai, M.
Gaudry-la-Rivière. Depuis, qu'est-il devenu? Nous l'ignorons.