[9] Lettres-patentes du roi Charles VII prenant sous sa

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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

Quelques caractères, en exposant dans l'original, principalement des

références d'archivage, dont la signification n'est pas évidente s'ils

sont accolés à la lettre qui les précéde, ont été mis en accolade dans

cette version électronique, comme p.e. dans «Cartons des Rois, X{ta}

8605».

LOUIS XI

ET

LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE

AU XVe SIÈCLE

D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS

par

M. R. REY

Agrégé d'histoire

Inspecteur d'Académie à Grenoble

GRENOBLE

IMPRIMERIE ALLIER FRÈRES

26, COURS SAINT-ANDRÉ, 26

1899

LOUIS XI

ET LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE

AU XVe SIÈCLE

D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS

PRÉFACE

Il est peu de villes de l'ancien domaine royal, peu de provinces

françaises qui, au point de vue de l'histoire nationale, présentent

autant d'intérêt que la cité d'Avignon et «La Conté de Venaissin»,

anciens fiefs temporels du Saint-Siège, mais vivant d'une vie propre,

jouissant de toutes les libertés que donne l'autonomie communale la

plus large, jusqu'à leur incorporation définitive à la République

française (14 septembre 1791). Il faut ajouter, à vrai dire, qu'il

n'est pas d'histoire plus mal connue.

Placés sur les confins du Languedoc ci de la Provence dont le Rhône et

la Durance constituaient les limites fréquemment contestées, les États

pontificaux de France commandaient la grande route du Nord, vers la

Méditerranée, par la vallée du Rhône; sous les remparts d'Avignon

transitaient toutes les marchandises importées du Levant,

d'Alexandrie, des Indes, et se dirigeant vers les pays du Nord de la

France. Tous les souverains, princes du sang, grands personnages,

capitaines illustres prenaient gîte dans l'ancienne résidence des

papes, et, suivant l'expression de Mlle de Montpensier, les rois de

France se considéraient à Avignon comme chez eux, et, pendant leur

séjour dans la ville, ils en faisaient garder les portes par leurs

propres gardes.

Anciens territoires démembrés de la Provence et du Languedoc pour

devenir terre papale, «La Conté de Venaissin» et Avignon avaient, avec

les provinces limitrophes, une origine, une langue, des moeurs et des

intérêts communs. Trop pauvres et resserrés dans des limites trop

exiguës, ils ne pouvaient pas se suffire avec les ressources de leur

sol qui, bien que riche et très fertile, n'aurait pas pu alimenter le

quart de la population. C'est donc par leurs voisins, Provençaux,

Languedociens, Bourguignons, Dauphinois, que les sujets des papes

vivaient. De la Bourgogne et du Dauphiné, les blés leur arrivaient par

le Rhône; du Languedoc, les animaux, le bétail, les fruits et le vin;

de Provence, la laine pour la fabrication des draps. En retour, c'est

chez leurs voisins que les produits de l'industrie avignonnaise,

velours, damas, tentures brodées, brocarts, passementerie, toiles,

draps, librairie, trouvaient un placement avantageux.

Cette communauté des intérêts amenait forcément, d'État à État, des

rapports incessants, et voilà pourquoi, en écrivant l'histoire des

anciens États pontificaux de France dans la seconde moitié du XVe

siècle, c'est l'histoire de la France elle-même que l'on écrit. C'est

un de ses chapitres les plus curieux et les moins explorés que l'on

reconstitue grâce à une abondante correspondance à peu près inédite

tirée des archives déposées au Palais des Papes.

Durant cette période de l'histoire de notre pays, les Avignonnais et

les Comtadins se trouvent, par la force des événements, par le jeu

même de leurs intérêts et aussi par la position topographique de leur

territoire, mêlés à tous les grands faits de notre passé. Les guerres

civiles et religieuses provoquées par le schisme avaient eu pour

principal théâtre Avignon et quelques localités du Venaissin, et peu à

peu s'était établi un échange fréquent de lettres et d'ambassades

entre les sujets de l'Église et les rois de France.

La succession du maréchal de Boucicaut, les ravages et les excès de

toutes sortes commis par son frère Geoffroy de Meingre sur les terres

papales mettent en rapports constants le jeune roi Charles VII avec

les Comtadins et les Avignonnais qu'il prend sous sa protection

(1421-1429).

Avec le dauphin Louis commencent des intrigues politiques qui semblent

préparer tout d'abord une tentative discrète d'incorporation des États

de l'Église à son gouvernement du Dauphiné (1444). Puis ce sont

d'incessants agissements de Louis qu'aucun de nos historiens n'a

soupçonnés et dont la main mise sur le Venaissin et Avignon paraissait

être le but non avoué. Toutes ces négociations entre le dauphin de

Viennois et les États du pape jettent un nouveau jour sur les

rapports de Charles VII et de son fils, et sur l'origine de leur

brouille (1452).

La politique suivie par Louis XI en 1461, 1464, 1470, 1476, 1479,

vis-à-vis des États de l'Église, constitue l'une des phases les plus

mouvementées de l'histoire des relations de la royauté française avec

le Saint-Siège, et permet de mieux apprécier encore la finesse

politique en même temps que le ton autoritaire et la volonté

impérieuse d'un monarque qui avait pour principe de ne ménager

personne quand il s'agissait de la raison d'État.

Il y a une politique de Louis XI bien déterminée et uniformément

suivie par lui à l'égard des terres de l'Église et des populations qui

y habitent. Cette politique se dessine d'une façon très nette dans la

correspondance du souverain avec la ville, dans les instructions

données aux ambassadeurs royaux, «escuiers d'escuerie», «sergents

d'armes», maîtres d'hôtel, maréchaux, officiers de la maison du roi,

dont les registres de délibérations du conseil de ville nous ont

précieusement conservé la teneur. Quel est le caractère de cette

politique? Quelle est la nature de ces relations du souverain avec des

populations qui ont les mêmes sentiments et les mêmes aspirations que

les véritables Regnicoles, mais sur lesquelles l'Église exerce un

droit de souveraineté temporelle que les rois de France

reconnaissaient sans se faire illusion sur sa légitimité? Quelle a été

l'action de la royauté sur ce pays sous Louis XI? Ce monarque a-t-il

eu, à l'égard de ces territoires enclavés, une pensée de derrière la

tête que sa correspondance laisse deviner sans trop de peine? Charles

VII, Louis XI, ont-ils été sincères vis-à-vis des sujets du pape? En

un mot, l'attitude de ces deux rois a-t-elle été assez caractérisée

pour pouvoir affirmer qu'ils avaient su asseoir dans le pays les

éléments d'une influence française? Tout le sujet de ce livre est là,

et la période de quarante ans environ (1444-1483) que nous nous sommes

fixée comme cadre d'étude, période féconde en événements de la plus

haute importance historique, est plus que suffisante pour assigner à

la politique de la Cour de France son vrai caractère et pour en

marquer les principaux traits dans les limites où s'exerce son action.

On pourrait se demander, et avec raison, pourquoi cette partie de

notre histoire a été jusqu'à ce jour délaissée à ce point que les

archives municipales d'Avignon et du Comtat constituent à l'heure

qu'il est un champ de recherches où l'on rencontre à chaque pas

l'inédit. En un mot, on est en droit de se dire: comment un pays, qui

a joué au moyen âge et dans les temps modernes un rôle si

considérable, n'a-t-il pas d'histoire? La raison en est bien simple.

Jusqu'au moment où le Saint-Siège renonça à ses droits sur Avignon,

c'est-à-dire jusqu'à la réunion finale votée par la Constituante,

quelques jours avant sa séparation, le légat, représentant le

Saint-Siège à Avignon, opposa toujours un refus formel à ceux qui

voulaient opérer des recherches dans les archives locales. En voici

une preuve indéniable en même temps qu'une explication fort peu connue

tirée des minutes du conseil de ville. Le 14 octobre 1762, le conseil

de ville assemblé avait décidé de remercier M. Ménard, le savant

auteur de l'histoire de Nîmes, alors membre de l'Académie royale des

Inscriptions, qui avait bien voulu accepter de composer, pour le

compte de la ville, une histoire d'Avignon et du Comtat-Venaissin sur

les documents originaux. Muni d'un congé régulier de deux ans et demi

accordé par Sa Majesté, M. Ménard quitta Paris le 25 septembre 1763 et

arriva à Avignon le 4 octobre, où il demanda à être présenté au

conseil de ville. Mais le légat déclara qu'il fallait au préalable

prendre l'avis de la Cour de Rome. Son Éminence, le cardinal

Torrigiani, ministre, secrétaire d'État, répondit, le 7 décembre 1763:

«que l'histoire d'Avignon était un sujet trop délicat pour le laisser

traiter par un étranger et pour lui donner à son gré l'entrée et la

communication des archives de la ville, et que Sa Sainteté

n'approuvait pas la charge que la ville avait donnée à M. Ménard pour

cette entreprise». Les consuls prièrent alors Mgr Rutati, leur agent à

Rome, d'insister auprès du pape pour obtenir satisfaction; mais la

curie romaine demeura inflexible, et l'affaire en resta là. Quant à

Ménard, il quitta définitivement Avignon, avec une indemnité de 600

livres que le conseil lui avait accordée pour ses frais de voyage et

d'installation.

Cette interdiction explique pourquoi il n'y a pas d'histoire de ce

pays, même de valeur moyenne. Les érudits locaux se sont jetés dans

les _Mémoires_, _Recueils de pièces_, _Annales_, où règne un esprit

étroit, une partialité mesquine qui n'ont d'égale que la pénurie des

documents. Le carme Castrucci Fantoni, dont «_l'Histoire d'Avignon_»

est la seule digne de ce nom ne connut pas les archives locales ou ne

voulut pas en tirer profit. On peut en dire autant de «_Cambis

Velleron_», de «_Morenas_» du «_Marquis de Fargues_» et autres auteurs

de mémoires. Fornéry seul avait réuni des éléments précieux et d'une

authenticité incontestable qui sont restés manuscrits, et dont

Pithon-Curt, en plagiaire honteux, a fait une abondante moisson.

De nos jours, malgré la facilité accordée aux recherches, la plupart

des documents locaux sont restés ignorés. Je ne parle pas seulement

des derniers travaux de M. Charpenne, lourde et indigeste compilation,

sans ordre, sans méthode et sans critique, où ont été rassemblés de

droite et de gauche des extraits pris dans les mémoires manuscrits du

Musée Calvet; je constate que même les auteurs de publications

savantes, comme les «Lettres de Louis XI»[1], ont négligé d'extraire

de nos archives des lettres et actes publics qui concernent l'histoire

du pays, et qui avaient leur place toute marquée dans un travail

destiné à éclairer les sources de notre histoire nationale. On

s'explique ce dédain de la part des collectionneurs pour la période

antérieure à 1789, mais non pour notre époque actuelle. En effet, la

réunion tardive d'Avignon et du Comtat-Venaissin au territoire

français, leur vie à part et hors de l'action directe du pouvoir

royal, alors que l'union politique et territoriale du royaume était un

fait accompli depuis Louis XI, nous expliquent l'absence de documents

relatifs aux États citramontains du Saint-Siège dans les grandes

collections de la Bibliothèque nationale, les collections _Doat_,

_Moreau_, _Fontanieu_, la collection _Legrand_, qui ont été

constituées au XVIIe ou au XVIIIe siècle, c'est-à-dire à une date où

les États pontificaux d'en deçà des monts n'étaient pas encore terre

française. C'est pour la même raison que les rares lettres que nous

avons trouvées à la Bibliothèque nationale, provenant des consuls

d'Avignon, sont dispersées et perdues dans l'ancien fonds français.

[1] _Lettres de Louis XI, roi de France_, publiées par Vaesen et

Charavay, 5 vol. parus.

Les documents que nous avons utilisés pour notre travail sont de deux

sortes: 1º Les _Originaux_, lettres, bulles, brefs pontificaux,

correspondance, etc., classés par séries dans les archives communales

et départementales. Les originaux provenant de la _Bibliothèque

nationale_, des _Archives nationales_ et du Ministère des Affaires

étrangères (_Affaires de Rome_); 2º les manuscrits, histoires,

annales, recueils de pièces, bullaires et chartiers, copies de pièces,

etc., que renferment les bibliothèques d'Avignon et de Carpentras.

_A la Bibliothèque nationale_, nous avons recueilli quelques pièces

dans l'ancien _fonds français_, nos 2896, 3882, 291, 308 (nouvelle

acquisition), 304 (_id._). Les collections Legrand, 6960-6990, et

Suarez, _Avenio politica_, ne renferment rien de spécial à notre

travail.

_Aux Archives nationales._--Cartons des Rois, X{ta} 8605, folio 95,

registre du Parlement (une pièce).

_Archives du Ministère des Affaires étrangères._--Affaires de Rome,

VIII, no 154 et volume 358. Correspondance de Rome, 1664, no 157.

Quant aux archives du Vatican, elles ne possèdent rien ou à peu près

rien en ce qui concerne l'histoire diplomatique du XVe siècle, la

chancellerie pontificale prenant pour règle de ne conserver que les

pièces ayant un intérêt direct et immédiat pour le Saint-Siège. La

correspondance si intéressante des légats et vice-légats avignonnais

n'offre une collection régulière qu'à partir de 1572[2]. Seule la

collection des _Cameralia_ peut être utilement consultée. Nous devons

ajouter toutefois que cette lacune peut être comblée grâce à la

correspondance consulaire (_série A. A._) des archives communales, qui

renferme les minutes des instructions données par la ville à ses

ambassadeurs. Rédigées en latin ou en italien, ces instructions, dont

nous aurons occasion de reproduire plusieurs extraits comme pièces

justificatives, ne sont pas moins remarquables par la netteté et la

précision de la pensée que par l'élégance de la forme diplomatique.

[2] Je n'aurais garde d'oublier de remercier ici le Révérend Père

Ehrle, conservateur de la Bibliothèque du Vatican, dont les

conseils éclairés et obligeants m'ont été d'un si précieux

secours durant les quelques semaines que nous avons employées à

faire des recherches aux archives vaticanes. Nous avons

dépouillé, aux archives secrètes, la collection des _Miscellanea_

(3 caisses de documents divers classés sans autre raison que le

format) de 1444 à 1479. Enfin, nous avons compulsé avec soin les

registres _Diaria_ XII, _Diaria_ XIII, de 1463 à 1479. «Librorum

ritualium qui et Cæremoniales vulgo appellantur item Diariorum

Magistrorum Cæremoniarum et aliorum», où l'on trouve de

fréquentes mentions des ambassades envoyées par la Cour de France

auprès du Saint-Siège.

Mais c'est sans contredit aux archives communales et départementales

que nous devons notre plus ample moisson. Nous avons consulté dans les

archives municipales les séries A. A. (correspondance consulaire,

minutes et dossiers des ambassades), série B. B., série C. C.

(comptes, mandats et pièces de dépenses), série D. D., série E. E.

(affaires militaires, passages de troupes, etc.), série H. H., série

I. I., registres des conseils (1450-1504), registres des procès du

Rhône, 6 volumes in-folio. Les archives départementales ne nous ont

pas été d'un secours moins précieux, bien que l'incendie de 1713 ait

détruit la plus grande partie des pièces originales relatives à

l'histoire du Comtat-Venaissin. Nous avons surtout consulté la série

des délibérations des États; les séries _B. B._, _C. C._; les

cartulaires de l'_Archevêché d'Avignon_, 3 volumes in-folio; les

archives communales de _Carpentras_, de _Pernes_, _Cavaillon_ (_séries

A. A., B. B. et E. E._). Enfin, nous avons recueilli beaucoup de

curieux renseignements et de pièces inédites dans les minutes de

notaires.

Aux archives des provinces voisines, Languedoc, Provence, Dauphiné,

nous avons trouvé quelques documents[3] dans les séries C. C. et

surtout série B. (_Chambres des Comptes_).

[3] Nous devons particulièrement remercier de leur obligeance M.

Prudhomme, le savant archiviste de l'Isère, et son collaborateur

M. Pilot de Thorey, qui a bien voulu nous communiquer les bonnes

feuilles des deux volumes qu'il prépare sur les actes de

l'administration de Louis XI relatifs au Dauphiné.

Nous n'avons point, en donnant ce livre au public lettré, la

prétention de refaire l'oeuvre de nos prédécesseurs, en critiquant ce

qu'il y a d'incomplet et d'insuffisant dans leurs travaux sur la

politique générale de Louis XI. Nous avons simplement voulu, surtout

après le livre de M. Sée[4], combler une lacune et montrer que si le

règne de celui que ses contemporains appelaient l'«universelle

araignée» a été étudié et fouillé dans ses recoins les plus secrets,

il n'en reste pas moins fécond en surprises pour tous ceux que

passionne l'étude de notre histoire nationale.

Grenoble, février 1899.

R. REY.

[4] _Louis XI et les Villes_, par Henri Sée, docteur ès-lettres,

in-8º. Paris, Hachette, 1891.

CHAPITRE PREMIER

Coup d'oeil rétrospectif sur les relations de la Cour de France avec

Avignon et le Comté Venaissin pendant la première moitié du XVe

siècle.

Charles VI.--Benoît XIII.--Le Schisme.

Caractère général des relations de la Cour de France avec le

Venaissin et l'État d'Avignon pendant le règne de Charles VI et

de Charles VII. Comment les rois de France entendaient la

juridiction temporelle des papes sur ces États. Voyages

princiers à Avignon. Fondation du royal monastère des Célestins

(1395); privilèges accordés. Inviolabilité.--Premières assises

de l'autorité royale à Avignon.

Le schisme et Benoît XIII. Situation des Avignonnais vis-à-vis du

pape et des cardinaux. Louis d'Orléans et les oncles du roi à

Avignon. Attitude et intervention de Charles VI: premier siège

du Palais (1398). GEOFFROY LE MEINGRE, dit BOUCICAUT. Son rôle

dans les événements militaires dont Avignon est le théâtre

(1398-1399).

Charles VI prend Benoît XIII sous sa protection. Sa lettre aux

consuls d'Avignon (22 avril 1401). Il se fait le défenseur des

cardinaux et des terres de l'Église. Sa lettre au sire de

Grignan (juin 1401). Captivité et évasion de Benoît XIII (1400,

mars 1403). Traité de paix entre les cardinaux et le pape.

Hommage des Avignonnais à Benoît XIII (10 avril 1403). Retrait

de la soustraction d'obédience (30 juillet 1403).

Suite des événements provoqués par les agissements de Benoît

XIII.--L'anti-pape et le maréchal de Boucicaut.--Inféodation des

villes du Comtat et prise de possession (mars 1408).--Le second

siège du Palais.--Rodrigues de Luna et les Catalans

(1410-1411).--Intervention de l'Université de Paris.--Charles VI

envoie des secours aux Avignonnais.--Capitulation de la garnison

catalane (27 novembre 1411).

La question de savoir si la juridiction temporelle des papes sur «la

Conté de Venaissin» et l'État d'Avignon était reconnue par les rois de

France a provoqué, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des discussions

passionnées. Nous nous garderions bien de reproduire ici les arguments

que chaque parti invoquait à l'appui de sa thèse; mais, nous devons

l'avouer en toute franchise, chez les uns comme chez les autres, la

passion politique a eu une part trop large au détriment de la vérité

historique[5].

[5] _Voir Recherches historiques concernant les droits du Pape

sur la Ville et l'État d'Avignon_, 1768, in-8º, avec _Réponse_,

par Agricol. Morau.--Cf. Dupuy, _Traité des droits du

Roi_.--Archives du Ministère des Affaires étrangères, vol. 358,

fo. 36 et suivants.

Tous les rois de France du XVe siècle ont, sans exception, dans leurs

actes publics comme dans leurs missives et lettres closes, reconnu,

sans aucune réserve, le droit de suzeraineté temporelle du Saint-Siège

sur Avignon et le Venaissin. Dans aucun cas, la légitimité de

possession n'est mise en cause. En informant Yolande d'Aragon, reine

de Sicile et de Provence, qu'il envoie des secours contre les

schismatiques «qui occupent le palais d'Avignon et le chastel d'Oppède

et autres lieux appartenant à notre dit Saint Père[6]», Charles VI

affirme ce droit comme il l'avait affirmé précédemment dans sa lettre

au sire de Grignan, en 1401[7]. Sous Charles VII, la reconnaissance

des droits des souverains pontifes est encore mieux affirmée: «_Et

pour ce que aucuns estans ès marches de par delà ont vouloir et

intention de surprandre sur le patrimoine de l'Église appartenant au

Saint Père le Pappe et de porter dommaige et oppression à la cité

d'Avignon et autres du dit patrimoine_[8].» C'est en ces termes que

Charles VII garantit sa protection aux vassaux de l'Église; et l'acte

même par lequel ce souverain prend sous sa sauvegarde les États

citramontains du Saint-Siège, avec leurs habitants, ne peut laisser

aucun doute sur la sincérité de ses intentions et sur les dispositions

bienveillantes dont il ne cesse de donner des preuves à ses

protégés[9]. Est-ce à dire que, tout en acceptant la domination

temporelle des pontifes de Rome sur cette portion de terre enclavée

dans leur royaume, les rois de France en considérèrent les habitants

comme des étrangers pour lesquels on n'a pas de ménagements à avoir?

Tout autre, au contraire, est le caractère de la politique de nos rois

vis-à-vis des sujets de l'Église. Charles VII ne remporte pas un

succès militaire sans en faire aussitôt part aux Avignonnais; ainsi,

quand il leur annonce, _le 22 juillet 1453_, la capitulation de

Castillon de Guyenne: «_Pour ce que savons que prenez grand plaisir à

oïr en bien de la prospérité de nous et de nostre seigneurie_[10].»

Louis XI déclare dans toutes ses lettres patentes que le Venaissin et

la cité d'Avignon «_sont terres d'Église et du domaine de nostre Saint

Père le Pape_[11]», et qu'il est disposé «_à faire pour les sujets du

Saint-Siège plus que pour ses sujets propres, si mieulx faire se

povoit_[12]». C'est donc comme fils aînés de l'Église, comme rois très

chrétiens et défenseurs des droits de l'Église et de la Papauté que

les rois de France interviennent dans les affaires intérieures du

Comtat et d'Avignon. C'est à ce titre qu'ils s'érigent en tuteurs des

Comtadins et des Avignonnais, en apparence, bien qu'au fond, sans

formuler de revendications écrites, ils se considèrent toujours comme

ayant des droits sur cette partie du domaine de l'Église, que, pour la

première fois, Henri II regardera «_comme ayant été éclipsée de son

royaume_[13]». Mais aucun souverain, pas même Louis XI, quand il

occupa temporairement Avignon et le Comtat, n'a eu l'intention arrêtée

d'annexer ces terres, devenues fiefs temporels de l'Église, d'une

façon définitive et sans retour[14]. Nos rois auraient vu dans cette

incorporation de vive force une atteinte à cette tradition de

franchise et d'honnêteté politiques dont la Maison de France semble

jalouse de conserver le monopole. On peut donc dire que le caractère

des relations de la Cour de France avec les sujets du Saint-Siège se

règle sur l'état même des rapports qui existent entre les rois et la

Papauté. Que le Saint-Siège soit occupé par un pontife favorable aux

intérêts français, les Avignonnais et les Comtadins bénéficient de

toutes les faveurs; que la Cour de France ait, au contraire, à se

plaindre des procédés de la curie romaine, ce sont les vassaux du pape

qui subissent les conséquences de la brouille. La suite des événements

ne fera que confirmer la vérité historique de ce principe.

[6] 26 juin 1411. Arch. mun., série E.E. Orig.

[7] 7 juin 1401. Fornéry, _Hist. Ecclés._, mss., fol. 416 et 417.

[8] 15 mars 1426. Arch. munic., B. 19, no 22.

[9] Lettres-patentes du roi Charles VII prenant sous sa

protection les États citramontains de l'Église: «Karolus Dei

gratia Francorum rex carissimo primo genito nostro Ludovico,

dalphino Viennensi ac universis et singulis ducibus, principibus,

comitibus, barronibus, militibus, capitaneis armigerorum tam

equitum quam peditum arma gerentibus universis et singulis

nobilibus burgensibus et aliis quibuscumque subditis confederatis

et fidelibus nostris tam infra regnum nostrum quam in

Dalphinatu et aliis quibuscumque locis constitutis, subditis et

benivolis nostris graciam et bonam voluntatem. Noveritis quod

insequendo vestigia predecessorum nostrorum Christianissimorum

regum Francie in mentis nostre conceptu ac scrutinio cordis

revolventes Sanctissimum Dominum nostrum Papam in remotis in

presenti residere ac considerantes Reverendissimum in Christo

patrem Karissimum Consanguineum nostrum nomine Carles Fuxi,

regimen predicte Ecclesie citra montes habeat et volentes ex

certis et quam plurimis causis animum nostrum ad hoc moventibus

civitatem Avinionensem, comitatum Venaissini et alias terras

eisdem adjacentes juncte vel injuncte Sancte Romane Ecclesie

subjetas cum incolis et habitantibus in eisdem quas semper cum

effectu reperimus begnivolas et relatrices honoris et status

progenitorum nostrorum et nostri caras habere et propicias motu

nostro proprio et non ad cujuscumque requisitionem seu instanciam

sed ex nostra pura liberaque et sincera devotione moti per

presentes notum facimus et declaramus ex causis supradictis,

dictas terras, personas et bona subditorum dicte Sancte Romane

ecclesie ita caras et propicias habere censemus et reputamus

sicut terras nostras et subditos nostros ac si essent de nostro

proprio dominio et imperio eisdemque deffensores et protectores

tanquam brachium dextrum ecclesie esse volumus intimantes omnibus

et singulis cujuscumque status, gradus, condicionis,

preheminencie aut dignitatis existant qui contra hanc nostri

animi voluntatem seu declarationem mentis nostre aliquid

attemptaverint in dictis terris et personis vel bonis eorumdem

quod nos onus ulcionis de attemptatis hujusmodi nobis assumemus

et ex inde assuminus et talem et ita celerem provisionem circa ea

dabimus et resistenciam faciemus quod ceteris cedet in exemplum

et nihilominus declarantes nostre mentis intentum quod per

premissa nullum jus, nullumque imperium dominiumque seu aliqualem

juridictionem seu actionem acquirere nobis aut successoribus

nostris aliqualiter intendimus seu volumus in dictis terris et

subditorum sancti domini nostri Pape sed solam indicta fecisse et

facere decrevimus pro pacifico et tranquillo statu illius patrie

quam semper optavimus et optamus mandantes omnibus senescallis et

officiariis subditis nostris ut has nostras litteras publicari

faciatis tociens et ubicumque requisiti fuerint infra dictionem,

imperium et dominium nostrum sine costu voce tube et alias

taliter quod nullus ignoranciam tenoris earumdem pretendere

possit seu contra ire presumat in quantum cupiunt indignationem

nostram evitare et hoc sub pena centum marcharum auri fisco

nostro, irrevocabiliter applicanda quas debita exequtatas

remanere volumus presentanti. In quorum, etc.» Arch. municip.,

série A.A.

[10] Arch. municip., série A.A. Origin. inédit. Voir aux pièc.

justific.

[11] Voir pièc. justific., no 19.

[12] _Id._, no 20.

[13] _Id._, Biblioth. nat. fonds. franc. Nouv. acq., 304.

[14] Arch. du Ministère des Affaires étrangères, _Correspondance

de Rome_ (8 janvier 1664). _Mém. du Roy à M. de Bourlemont._ Vol.

no 157, fol. 25 et suiv.

Le règne de Charles V ne nous offre pas de relations bien suivies

entre les États pontificaux de France et la Cour. Les ducs de

Bourgogne et d'Anjou avaient fait, en 1370-71, un premier voyage à

Avignon, où ils avaient reçu du pape une magnifique hospitalité[15].

La confirmation de la protection royale accordée en 1380[16] à la

Chartreuse de Villeneuve était un premier jalon de la puissance royale

aux portes d'Avignon. L'établissement de la Maison de France, dans la

personne de Louis d'Anjou, frère de Charles V, en Provence, en 1385,

confirmait encore et pouvait rendre plus entreprenantes les visées de

la Cour sur les domaines mêmes de l'Église. Le Saint-Siège en prit

ombrage et eut peur un moment que ce redoutable voisinage ne

l'obligeât à évacuer Avignon[17]. Le voyage de Charles VI en

Languedoc et le séjour qu'il fit dans la cité papale, à deux reprises

différentes, les assurances et gages de paix qu'il donna,

contribuèrent à dissiper les malentendus, et le souverain reçut à

Avignon un accueil vraiment royal. Dès le 19 octobre, tous les

ouvriers de la ville avaient été occupés à tendre des toiles depuis le

Palais apostolique jusqu'au pont du Rhône et à charrier des graviers

de la Durance[18] dans toutes les rues que devait parcourir le cortège

royal[19]. Le roi, accompagné de Louis d'Orléans, son frère, de ses

oncles, les ducs de Berry et de Bourbon, des ministres, des grands

officiers de la Cour, dont le maréchal Boucicaut, fit à Avignon une

entrée triomphale, le 30 octobre 1389, à la nuit tombante, au milieu

des acclamations de la population. C'est pendant son premier séjour à

Avignon que fut couronné Louis II d'Anjou, son neveu, roi de Sicile et

de Jérusalem et comte de Provence[20]. Parti d'Avignon pour continuer

son voyage en Languedoc, Charles VI y était de retour le 31 janvier

«où le pape le festoya[21]», et c'est dans cette entrevue que, s'il

faut en croire un historien[22], le roi promit à Clément VII de le

placer _manu militari_ sur le trône de Rome. Quoi qu'il en soit, le

roi de France prit vis-à-vis du pope et de ses sujets l'engagement

formel de les couvrir de sa protection royale contre les routiers et

les ennemis de l'Église. Ainsi, dès le mois de _novembre 1390_,

Charles VI ayant appris que Jean d'Armagnac, l'allié des Florentins,

avait réuni des gens d'armes pour marcher en Lombardie contre Jean

Galéas, beau-père du duc d'Orléans, et que ces bandes commettaient des

excès sur le terroir pontifical, il dépêcha Jehan d'Estouteville à

Avignon «_pour le faict des vuides des gens d'armes estans en la

compaignie du comte d'Armigniac_[23]».

[15] Collect. des documents inédits, _Itin. de Philippe le

Hardy_, p. 481-544, et Introduct., XIII, et pp. 63-64.

[16] _Ordonn. de Charles V. Recueil des Ordonnances_, t. VI, p.

490, et t. VII, p. 380. Voy. également _Trésor des Chartes_, Reg.

139, p. 216.

[17] Douet d'Arcq., _Choix de pièces relatives an règne de

Charles VI_, I, p. 67. Voy. réponse du sénéchal de Beaucaire au

Roy, 1385: «Il est assavoir que le Pappe et les Cardinaux ne sont

pas bien enclinez à la partie du Roy; aucuns d'eulx disans que se

le Roy estoit seigneur du pais qu'il leur faudroit laisser

Avignon.»

[18] Archiv. de la Ville, t. Ier, fo. 692, vo, 693.

[19] _Id._, t. Ier, fo. 695. Cf. l'abbé Christophe. _Loc. cit._,

III, p. 110.--_Historia Cælestinorum Avenionensium_, mss., Bibl.,

municip. I, fo. 93. _Recueil de Massillian_, mss., t. XVII, fo. 71.

[20] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52.--De

Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, I, p. 317.

[21] Dom Vaissette. X, p. 128.

[22] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52.

[23] Jarry, p. 68, no 2.

La mort de Clément VII et l'élection de Pierre de Luna, en accentuant

encore le caractère déjà violent du schisme qui divisait l'Église,

allait amener une nouvelle intervention de la Cour de France à

Avignon, Clément VII était mort le 16 septembre 1394; aussitôt Charles

VI dépêcha à Avignon, auprès des cardinaux, un envoyé porteur d'une

lettre du roi, pour les prier de surseoir à toute élection. La lettre,

arrivée le 28, fut remise au cardinal de Florence, mais le même jour,

Pierre de Luna était élu pape sous le nom de Benoît XIII[24]. Vingt-un

cardinaux avaient pris part à son élection, parmi lesquels le cardinal

_de Thury_[25], qui fut plus tard un des ses adversaires les plus

acharnés, et que le concile de Pise envoya en 1409, comme légat, dans

les États pontificaux. Cette élection provoqua à la Cour une

douloureuse surprise, car peu auparavant Charles VI avait fait partir

pour Avignon[26] le _maréchal de Boucicaut_, _Regnault de Roze_ et

_Bertaut_, sous prétexte d'enjoindre à Raymond de Turenne de cesser

ses hostilités contre les cardinaux et ses ravages sur les terres de

l'Église et de la reine de Sicile, mais aussi pour inviter ceux-ci à

différer toute élection. Les envoyés apprirent en route l'élection de

Benoît XIII. Le nouveau pape était un homme de grande science et de

haute intelligence. Diplomate consommé, politique fin et rusé,

caractère indomptable, volonté opiniâtre et inflexible, Pierre de

Luna, à l'encontre du jugement plein de prévention que porte sur lui

un historien allemand contemporain[27], était bien au-dessus des

hommes de son temps.

[24] _Le Religieux_, II, p. 190.--Cf. P. Ehrle, _Aus den Acten

des Afterconcils von Perpignan_, p. 15, not. 1.

[25] On l'appelle encore cardinal «de Thuroy».

[26] Noël Valois, _Raymond-Roger de Beaufort, vicomte de Turenne,

et les Papes d'Avignon_, 1890, p. 28.--Cf. Jarry, _loc. cit._, p.

128;--Cf. Douet d'Arcq., _loc. cit._, I, p. 139.

[27] Pastor, _Hist. de la Papauté_, traduct. franç., vol. I, p.

176.

Animé tout d'abord d'intentions conciliatrices, Benoît XIII envoya à

la Cour _Egidius de Bellamera_, évêque d'Avignon, et _Pierre

Blau_[28], pour faire savoir à Charles VI qu'il était personnellement

disposé à favoriser l'extinction du schisme[29] priant Sa Majesté de

déléguer auprès de lui une ambassade en vue de s'entendre sur les

moyens à prendre pour mettre fin à un fléau qui désolait l'Église et

la Chrétienté. De son côté, Charles VI chargeait ses ambassadeurs

auprès des rois de Bohême, de Hongrie, d'Angleterre, de Castille,

d'Aragon et de Sicile, de proposer à ces divers souverains la

déposition du pape[30]. «Pour trouver paix et bonne union en nostre

mère saincte Esglise»[31], il convoquait à Paris, pour la

_Purification_, une assemblée des membres du clergé en vue d'examiner

les trois voies proposées pour arriver à l'extinction du schisme, voie

de «cession», de «compromis» ou «d'arbitrage» et voie de «concile

général». Quatre-vingt-sept voix contre vingt-deux adoptèrent la voie

de cession, et l'assemblée décida en outre qu'une ambassade composée

des princes de la famille royale serait envoyée à Avignon auprès de

Benoît XIII, pour obtenir son adhésion à la voie de cession qui

paraissait la plus digne et la plus expéditive[32]. Les princes

reçurent leurs pouvoirs le 29 février 1395; le duc Louis d'Orléans,

pour sa part, devait toucher 3,000 livres par mois pour ses frais de

route[33], mais cette somme était insuffisante, vu les goûts de

dépense du jeune prince qui fut obligé de s'adresser à des banquiers

avignonnais pour solder ses dettes[34]. Les ducs d'Orléans et ses

oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne, descendirent de Châlons

à Avignon (en mai 1395) sur un bateau construit dans cette ville.

Un conduisait le conseil du roy; un autre était destiné à

l'échansonnerie; un autre à la panneterie; trois pour la cuisine,

trois pour les gardes-robes, un pour les joyaux du duc, trois pour les

chapelains, trois pour la fruiterie. En tout dix-sept bateaux[35]. Les

ambassadeurs, accompagnés de ce train considérable débarquèrent à

Avignon le 22 mai 1395[36]. Benoît XIII reçut avec beaucoup de

déférence les envoyés de Charles VI, mais les premières entrevues

étant restées sans résultat, les princes, mécontents de l'opiniâtreté

du pape, convoquèrent à Villeneuve les cardinaux, afin de prendre leur

avis sur la voie de cession qu'ils avaient pour mission de faire

prévaloir auprès du pape et de son entourage[37]. La majorité des

cardinaux se prononça pour la voie de cession. Mais Benoît XIII ne

l'accepta pas, et cette fois, les princes mécontents se retirèrent à

Villeneuve[38]. L'incendie d'une partie du pont, qui eut lieu dans la

nuit, fut considéré comme le premier acte de l'alliance des cardinaux

et des Avignonnais avec les ambassadeurs de Charles VI contre

l'obstiné pontife. Une deuxième conférence des cardinaux et des

princes n'ayant pas amené plus de résultat (23 juin 1395)[39], ceux-ci

quittèrent Villeneuve et vinrent prendre gîte à Avignon où une

somptueuse hospitalité leur fut donnée dans les hôtels des cardinaux.

C'est le surlendemain de leur installation dans cette ville qu'ils

fondèrent le _Monastère des Célestins_. Charles V, Charles VI et les

princes de la famille royale avaient toujours manifesté une dévotion

particulière pour les Célestins de Paris[40]. Louis d'Orléans, pour

être agréable à la maison de Luxembourg, érigea une chapelle sur la

sépulture du cardinal Pierre de Luxembourg[41]. Les ducs de Berry et

de Bourgogne assistèrent à la cérémonie avec tous les seigneurs qui

faisaient partie de l'ambassade[42]. Le duc d'Orléans affecta au

nouveau couvent une somme de 2,000 francs, que son procureur auprès de

Benoît XIII, _Alart de Sains_, reçut mission d'employer dans ce sens;

plus tard, il fit donation au même monastère d'une somme de 4,000

francs[43]. Une autre libéralité de 100 florins en faveur des mêmes

Célestins est mentionnée sous le règne de Charles VI[44]. La nouvelle

fondation fut dès lors désignée sous le nom de «_Royal monastère des

Célestins_». Le 18 mars 1400, par lettres patentes données à Paris,

Charles VI portait, pour les Célestins d'Avignon, exemption de tous

droits, péages, gabelles, leydes, etc., pour le transport des

matériaux nécessaires à la construction des bâtiments de l'église et

du couvent[45]. En novembre 1400, Charles VI les place sous la

sauvegarde royale[46]. Le 6 mai 1407, le duc de Berry permettait aux

religieux Célestins de conduire à Avignon, pour deux ans, des pierres

et tous autres matériaux de construction sans payer de droits. En

1417, le monastère n'était pas achevé, que des lettres du dauphin

Charles, données à Nîmes, mandent à tous péagers, pontonniers, de

laisser passer, tant par eau que par terre, deux radeaux venant de

Savoye par le Rhône, chargés de pièces de bois pour la construction de

l'église et du monastère de Saint-Pierre-de-Luxembourg[47]. Par

lettres-patentes données à Avignon le 20 avril _1420_, Charles VII

confirme les privilèges accordés par son père, Charles VI, aux

Célestins d'Avignon. Cette fondation royale constitue dans l'histoire

des relations des Avignonnais avec la Cour de France un acte de la

plus haute importance. Par là, les rois de France prennent pied à

Avignon. C'est une affirmation matérielle de leur autorité et de leurs

droits sur une ville enclavée dans le domaine de la couronne. Le

monastère et l'église des Célestins étaient un asile inviolable autant

pour les officiers pontificaux que pour les agents de la Cour de

France[48]. Charles VII ne put en faire extraire, pour le livrer à la

justice séculière, Antoine Noir, un des facteurs de Jacques Coeur, qui

y avait trouvé un refuge. Et c'est dans cette même église que, pendant

les difficultés qui surgissaient périodiquement entre le Saint-Siège

et les officiers du Languedoc, à propos des limites du Rhône, les

magistrats avignonnais avaient coutume de porter religieusement les

panonceaux aux armes de la maison de France, quand la populace ameutée

les arrachait pour y substituer celles des papes[49].

[28] Jarry, _op. cit._, p. 129.

[29] _Ibid._

[30] _Ibid._

[31] Lettre de Charles VI aux Consuls d'Avignon, 1er février

1401. Arch. municip., B. 37, no 69, Cott. XXX.

[32] _Le Religieux_, II, pp. 118 et suiv.--_Amplissima

Collectio_, VIII, p. 458.

[33] Jarry, _op. cit._, pp. 131, 132.

[34] De Circourt, _Rev. des quest. hist._, 1er juillet 1889, p.

137, not. 2.

[35] Collect. des Docum. inédits. _Itinér. de Philippe le Hardy_,

p. 552.

[36] Le P. Ehrle, _op. cit._, p. 22.--Cf. Delaville Le Roux, _La

France en Orient au XVe siècle_, p. 231.

[37] Ehrle, _op. cit._, pp. 25, 26 et suiv.

[38] Le P. Ehrle, _op. cit._, pp. 27, 28.

[39] Le P. Ehrle, p. 30. Voy. la bulle dans du Boullay, _Hist. de

l'Univ. de Paris_, IV, 349.

[40] Musée des Archiv. Nationales, p. 247.

[41] _Rec. des Ordonn. des Rois_, VIII, p. 398.--Cf. Jarry, _op.

cit._, p. 201.

[42] Voir, pour les détails, Fornéry, _Hist. ecclés._, fol.

617.--_Historia Coelestinorum_, mss. de la Bibl. d'Avignon, I, fo.

347. «Et Anno _1395_, 25 die Junii ducta Joannès Biturictensis,

Philippus Burgundiæ Avunculi Regis Christianissimi et Ludovicus

dux Aurelianensis frater ipsius regis in civitate Avenionensi

existerunt ut Benedicto 13 abdicationem papatûs suaderent lapidem

primarium... a nomine dicti Regis posuerunt».--Cf. Bullet. de

l'Acad. de Vaucluse.--_Labyrinthe royal de l'Hercule Gaulois

triomphant_, p. 80.

[43] Jarry, _op. cit._, Pièces justif., XXXI, p. 459.

[44] Nouvelle collection des Documents inédits, III, p. 281.

[45] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 426.--_Rec. des Chartes_, Reg.

156, pièce 9.

[46] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 398.

[47] Duhamel, _Les oeuvres d'art du monastère des Célestins_,

Caen, 1886, pp. 4-6.

[48] Cf. _Un épisode du procès de Jacques Coeur à Avignon_.--Bul.

de l'Acad. de Vaucluse, 1887.

[49] Arch. municip., _Procès du Rhône_, mss., t. VI.

Le 10 juillet 1395[50], après un voyage de cent deux jours, qui

n'avait amené aucune solution, les princes quittèrent Avignon, et ce

n'est que le 24 août qu'ils rendirent compte à Charles VI de

l'insuccès de leur ambassade[51].

[50] Bibl. nation., fonds. franç., 10431: 594.--Cf. Jarry, _op.

cit._, pp. 132-133.

[51] Jarry, pp. 165-187.

La Cour de France était dans le plus grand embarras; d'un côté,

l'Université menaçante[52] sollicitait la soustraction d'obédience; de

l'autre, les princes, et surtout le duc d'Orléans, inclinaient à des

mesures préparatoires avant de recourir à cette solution extrême[53].

Ni l'ambassade de Regnault, aumônier de Louis d'Orléans (décembre

1396), ni celle des envoyés de Charles VI, auxquels s'étaient joints

ceux des rois de Castille et d'Angleterre (juin 1397), ne purent

triompher de l'obstination de Benoît XIII, qui déclara qu'il était

«_pape romain_» et qu'il ne reconnaîtrait qu'un concile

oecuménique[54]. Toutes ces démarches préliminaires avant de recourir

à la soustraction forcée font, quoi qu'en dise Pastor[55], le plus

grand honneur au duc d'Orléans et au roi, dont Louis était

l'interprète. Le refus obstine du pape n'est point imputable aux

sollicitations de la Cour de France, mais à son caractère irréductible

et à son infatigable énergie. Au mois de mars 1398 eut lieu, entre

Charles VI et Wenceslas, roi des Romains, une entrevue à la suite de

laquelle un dernier effort fut tenté auprès de Benoît XIII, par

l'entremise de Pierre d'Ailly, archevêque de Cambray; mais cette

mission, comme les précédentes, demeura infructueuse, et Pierre

d'Ailly revint à Coblentz rendre compte à Wenceslas du refus de Benoît

XIII d'accepter la voie de cession[56] (juin 1398). Il n'y avait plus

rien à attendre désormais de ce côté, et tous les moyens de

conciliation paraissaient épuisés. Le 28 juillet une assemblée

générale des prélats et du clergé, en présence des oncles du roi (le

duc d'Orléans absent), décida, par 247 voix, que la soustraction

d'obédience devait être immédiate et totale[57]. La décision de

l'assemblée fut promulguée le même jour[58], malgré l'avis de Louis

d'Orléans, qui aurait voulu une sommation préalable.

[52] Jarry, _op. cit._, p. 188.

[53] Douet d'Arcq, _op. cit._, I, p. 142.

[54] _Le Religieux_, II, pp. 528, 530.--Jarry, _op. cit._, p.

189.--Le P. Ehrle, p. 36.--_Amplissima collectio_, VIII, 554,

616.

[55] Pastor dit que l'obstination de Benoît XIII est due en

grande partie à la Cour de France. _Hist. de la Papauté_,

traduct. française, Pastor, I, p. 211, not. 2.

[56] Jarry, p. 207.--_Amplissima collectio_, VII, 591,

597.--Froissart, _Edit. de Lettenhove_, XVI, pp. 116, 132.

[57] Musée des Arch. nat., pp. 243-244.--Jarry, p. 208.--Ehrle,

p. 38.

[58] _Ordonn. des Rois_, VIII, p. 258.--Du Boulay, _op. cit._,

IV, 850, 853, 863.--_Le Religieux_, 598, 644.

Quoi qu'il en soit, ce prince n'adhéra à la soustraction que le 19

octobre 1398, promettant d'employer toute son influence en faveur du

souverain pontife[59]. Mais, cédant à la majorité de l'assemblée,

Charles VI, dès le conseil du roi, avait prescrit des mesures de

rigueur contre les partisans de Benoît XIII, qui devaient être arrêtés

dans toute l'étendue de la sénéchaussée de Beaucaire[60]. Quoi qu'en

dise le P. Ehrle[61], il est incontestable que l'ordre émanait, sinon

du roi lui-même, à qui son état mental ne permettait pas de diriger

les affaires du royaume, du moins du conseil du roi et de ses oncles.

Ce sont deux conseillers du roi, _Rebert Cordelier_ et _Tristan de

Bosc_ qui, le premier dimanche de septembre 1398[62], publient à

Villeneuve la soustraction d'obédience, mettant en demeure tous les

sujets du domaine royal, tant clercs que laïcs, de se soustraire à

l'autorité spirituelle de Benoît XIII. Les cardinaux adhérèrent à la

soustraction, moins sept, dont cinq restèrent fidèles au pape et

s'enfermèrent avec lui dans son palais; les deux autres rentrèrent

chez eux. On ne peut donc nier que si Charles VI et la Cour de France

demeurèrent étrangers aux préparatifs du siège du palais, l'acte de

soustraction d'obédience à Avignon, comme dans le reste du royaume,

n'ait été un acte de l'autorité royale. Deux partis restaient en

présence à Avignon, le parti de Benoît XIII, qui ne comptait que cinq

cardinaux et quelques gens d'armes aragonais qui gardaient le grand

palais; l'autre, le parti des cardinaux, qui s'appuyait sur la

population avignonnaise et disposait de grandes ressources en argent.

Mais les soldats lui manquaient et aussi des chefs habitués au métier

des armes. C'est alors que les cardinaux et les bourgeois avignonnais

firent appel à un chef de Routiers, moins célèbre sans doute que son

frère, mais dont le rôle militaire fut considérable dans les États du

Saint-Siège, au commencement du XVe siècle, _Geoffroy le Meingre_,

frère cadet du maréchal de Boucicaut.

[59] Jarry, pièc. justificat., XXI, pp. 439 et suiv.

[60] _Ordonn. des Rois de France_, VIII, p. 274.--Dom Vaissette,

IX, p. 975, not. 2.

[61] Ehrle, _op. cit._, p. 87.

[62] Baluze, _Vita pap. Avenion_, C. 1122.--Cf. Ehrle, _op. cit._,

p. 38.

Le P. Ehrle, qui, dans une étude récente[63], a montré par un savant

commentaire du texte de Froissart rapproché des autres témoignages

contemporains, les contradictions frappantes qui auraient dû ne pas

laisser confondre le maréchal de Boucicaut avec son frère Geoffroy,

n'a pas connu tous les documents permettant d'établir d'une manière

irréfutable la participation de ce chef de bandes au siège du palais.

Les archives municipales renferment plusieurs lettres de ce seigneur

adressées aux Avignonnais, et prouvent que depuis le rôle militaire

qu'il avait joué dans la guerre contre Benoît XIII, Geoffroy Boucicaut

conserva des relations suivies avec les habitants. Il leur écrit en

effet de Boulbon[64], le 17 février.... pour les assurer de ses bons

offices. Le 23 novembre 1400[65], Geoffroy le Meingre, qui était alors

gouverneur du Dauphiné et paraissait jouir d'un grand crédit à la

Cour, fait des offres de service aux syndics de Carpentras: «Et si

vous avez besoin de moy, ou comme conseiller et officier du roy, ou

comme privée personne, je ferois pour vous de bon cuer tout ce que je

pourroys.» Le 9 juillet 14.., Geoffroy, alors à Bridoré, en

Touraine[66], accrédite auprès des syndics d'Avignon Jean de

_Curière_, son capitaine, et Loys _Henryet_, chanoine de Tours, ses

serviteurs, pour recevoir le paiement de 106 marcs d'argent, lesquels

lui avaient été alloués _comme prix de sa vaisselle volée_, par

sentence contre André de Seytres. Celui-ci ayant été mis en prison à

la demande de Boucicaut, puis relâché, Geoffroy le Meingre fait saisir

les blés qui descendaient le Rhône à destination d'Avignon, et comme

les propriétaires desdits blés le citèrent devant le Parlement,

Boucicaut mit en demeure la ville de les désintéresser[67].

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 1 / 19 段