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8605».
LOUIS XI
ET
LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE
AU XVe SIÈCLE
D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
par
M. R. REY
Agrégé d'histoire
Inspecteur d'Académie à Grenoble
GRENOBLE
IMPRIMERIE ALLIER FRÈRES
26, COURS SAINT-ANDRÉ, 26
1899
LOUIS XI
ET LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE
AU XVe SIÈCLE
D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
PRÉFACE
Il est peu de villes de l'ancien domaine royal, peu de provinces
françaises qui, au point de vue de l'histoire nationale, présentent
autant d'intérêt que la cité d'Avignon et «La Conté de Venaissin»,
anciens fiefs temporels du Saint-Siège, mais vivant d'une vie propre,
jouissant de toutes les libertés que donne l'autonomie communale la
plus large, jusqu'à leur incorporation définitive à la République
française (14 septembre 1791). Il faut ajouter, à vrai dire, qu'il
n'est pas d'histoire plus mal connue.
Placés sur les confins du Languedoc ci de la Provence dont le Rhône et
la Durance constituaient les limites fréquemment contestées, les États
pontificaux de France commandaient la grande route du Nord, vers la
Méditerranée, par la vallée du Rhône; sous les remparts d'Avignon
transitaient toutes les marchandises importées du Levant,
d'Alexandrie, des Indes, et se dirigeant vers les pays du Nord de la
France. Tous les souverains, princes du sang, grands personnages,
capitaines illustres prenaient gîte dans l'ancienne résidence des
papes, et, suivant l'expression de Mlle de Montpensier, les rois de
France se considéraient à Avignon comme chez eux, et, pendant leur
séjour dans la ville, ils en faisaient garder les portes par leurs
propres gardes.
Anciens territoires démembrés de la Provence et du Languedoc pour
devenir terre papale, «La Conté de Venaissin» et Avignon avaient, avec
les provinces limitrophes, une origine, une langue, des moeurs et des
intérêts communs. Trop pauvres et resserrés dans des limites trop
exiguës, ils ne pouvaient pas se suffire avec les ressources de leur
sol qui, bien que riche et très fertile, n'aurait pas pu alimenter le
quart de la population. C'est donc par leurs voisins, Provençaux,
Languedociens, Bourguignons, Dauphinois, que les sujets des papes
vivaient. De la Bourgogne et du Dauphiné, les blés leur arrivaient par
le Rhône; du Languedoc, les animaux, le bétail, les fruits et le vin;
de Provence, la laine pour la fabrication des draps. En retour, c'est
chez leurs voisins que les produits de l'industrie avignonnaise,
velours, damas, tentures brodées, brocarts, passementerie, toiles,
draps, librairie, trouvaient un placement avantageux.
Cette communauté des intérêts amenait forcément, d'État à État, des
rapports incessants, et voilà pourquoi, en écrivant l'histoire des
anciens États pontificaux de France dans la seconde moitié du XVe
siècle, c'est l'histoire de la France elle-même que l'on écrit. C'est
un de ses chapitres les plus curieux et les moins explorés que l'on
reconstitue grâce à une abondante correspondance à peu près inédite
tirée des archives déposées au Palais des Papes.
Durant cette période de l'histoire de notre pays, les Avignonnais et
les Comtadins se trouvent, par la force des événements, par le jeu
même de leurs intérêts et aussi par la position topographique de leur
territoire, mêlés à tous les grands faits de notre passé. Les guerres
civiles et religieuses provoquées par le schisme avaient eu pour
principal théâtre Avignon et quelques localités du Venaissin, et peu à
peu s'était établi un échange fréquent de lettres et d'ambassades
entre les sujets de l'Église et les rois de France.
La succession du maréchal de Boucicaut, les ravages et les excès de
toutes sortes commis par son frère Geoffroy de Meingre sur les terres
papales mettent en rapports constants le jeune roi Charles VII avec
les Comtadins et les Avignonnais qu'il prend sous sa protection
(1421-1429).
Avec le dauphin Louis commencent des intrigues politiques qui semblent
préparer tout d'abord une tentative discrète d'incorporation des États
de l'Église à son gouvernement du Dauphiné (1444). Puis ce sont
d'incessants agissements de Louis qu'aucun de nos historiens n'a
soupçonnés et dont la main mise sur le Venaissin et Avignon paraissait
être le but non avoué. Toutes ces négociations entre le dauphin de
Viennois et les États du pape jettent un nouveau jour sur les
rapports de Charles VII et de son fils, et sur l'origine de leur
brouille (1452).
La politique suivie par Louis XI en 1461, 1464, 1470, 1476, 1479,
vis-à-vis des États de l'Église, constitue l'une des phases les plus
mouvementées de l'histoire des relations de la royauté française avec
le Saint-Siège, et permet de mieux apprécier encore la finesse
politique en même temps que le ton autoritaire et la volonté
impérieuse d'un monarque qui avait pour principe de ne ménager
personne quand il s'agissait de la raison d'État.
Il y a une politique de Louis XI bien déterminée et uniformément
suivie par lui à l'égard des terres de l'Église et des populations qui
y habitent. Cette politique se dessine d'une façon très nette dans la
correspondance du souverain avec la ville, dans les instructions
données aux ambassadeurs royaux, «escuiers d'escuerie», «sergents
d'armes», maîtres d'hôtel, maréchaux, officiers de la maison du roi,
dont les registres de délibérations du conseil de ville nous ont
précieusement conservé la teneur. Quel est le caractère de cette
politique? Quelle est la nature de ces relations du souverain avec des
populations qui ont les mêmes sentiments et les mêmes aspirations que
les véritables Regnicoles, mais sur lesquelles l'Église exerce un
droit de souveraineté temporelle que les rois de France
reconnaissaient sans se faire illusion sur sa légitimité? Quelle a été
l'action de la royauté sur ce pays sous Louis XI? Ce monarque a-t-il
eu, à l'égard de ces territoires enclavés, une pensée de derrière la
tête que sa correspondance laisse deviner sans trop de peine? Charles
VII, Louis XI, ont-ils été sincères vis-à-vis des sujets du pape? En
un mot, l'attitude de ces deux rois a-t-elle été assez caractérisée
pour pouvoir affirmer qu'ils avaient su asseoir dans le pays les
éléments d'une influence française? Tout le sujet de ce livre est là,
et la période de quarante ans environ (1444-1483) que nous nous sommes
fixée comme cadre d'étude, période féconde en événements de la plus
haute importance historique, est plus que suffisante pour assigner à
la politique de la Cour de France son vrai caractère et pour en
marquer les principaux traits dans les limites où s'exerce son action.
On pourrait se demander, et avec raison, pourquoi cette partie de
notre histoire a été jusqu'à ce jour délaissée à ce point que les
archives municipales d'Avignon et du Comtat constituent à l'heure
qu'il est un champ de recherches où l'on rencontre à chaque pas
l'inédit. En un mot, on est en droit de se dire: comment un pays, qui
a joué au moyen âge et dans les temps modernes un rôle si
considérable, n'a-t-il pas d'histoire? La raison en est bien simple.
Jusqu'au moment où le Saint-Siège renonça à ses droits sur Avignon,
c'est-à-dire jusqu'à la réunion finale votée par la Constituante,
quelques jours avant sa séparation, le légat, représentant le
Saint-Siège à Avignon, opposa toujours un refus formel à ceux qui
voulaient opérer des recherches dans les archives locales. En voici
une preuve indéniable en même temps qu'une explication fort peu connue
tirée des minutes du conseil de ville. Le 14 octobre 1762, le conseil
de ville assemblé avait décidé de remercier M. Ménard, le savant
auteur de l'histoire de Nîmes, alors membre de l'Académie royale des
Inscriptions, qui avait bien voulu accepter de composer, pour le
compte de la ville, une histoire d'Avignon et du Comtat-Venaissin sur
les documents originaux. Muni d'un congé régulier de deux ans et demi
accordé par Sa Majesté, M. Ménard quitta Paris le 25 septembre 1763 et
arriva à Avignon le 4 octobre, où il demanda à être présenté au
conseil de ville. Mais le légat déclara qu'il fallait au préalable
prendre l'avis de la Cour de Rome. Son Éminence, le cardinal
Torrigiani, ministre, secrétaire d'État, répondit, le 7 décembre 1763:
«que l'histoire d'Avignon était un sujet trop délicat pour le laisser
traiter par un étranger et pour lui donner à son gré l'entrée et la
communication des archives de la ville, et que Sa Sainteté
n'approuvait pas la charge que la ville avait donnée à M. Ménard pour
cette entreprise». Les consuls prièrent alors Mgr Rutati, leur agent à
Rome, d'insister auprès du pape pour obtenir satisfaction; mais la
curie romaine demeura inflexible, et l'affaire en resta là. Quant à
Ménard, il quitta définitivement Avignon, avec une indemnité de 600
livres que le conseil lui avait accordée pour ses frais de voyage et
d'installation.
Cette interdiction explique pourquoi il n'y a pas d'histoire de ce
pays, même de valeur moyenne. Les érudits locaux se sont jetés dans
les _Mémoires_, _Recueils de pièces_, _Annales_, où règne un esprit
étroit, une partialité mesquine qui n'ont d'égale que la pénurie des
documents. Le carme Castrucci Fantoni, dont «_l'Histoire d'Avignon_»
est la seule digne de ce nom ne connut pas les archives locales ou ne
voulut pas en tirer profit. On peut en dire autant de «_Cambis
Velleron_», de «_Morenas_» du «_Marquis de Fargues_» et autres auteurs
de mémoires. Fornéry seul avait réuni des éléments précieux et d'une
authenticité incontestable qui sont restés manuscrits, et dont
Pithon-Curt, en plagiaire honteux, a fait une abondante moisson.
De nos jours, malgré la facilité accordée aux recherches, la plupart
des documents locaux sont restés ignorés. Je ne parle pas seulement
des derniers travaux de M. Charpenne, lourde et indigeste compilation,
sans ordre, sans méthode et sans critique, où ont été rassemblés de
droite et de gauche des extraits pris dans les mémoires manuscrits du
Musée Calvet; je constate que même les auteurs de publications
savantes, comme les «Lettres de Louis XI»[1], ont négligé d'extraire
de nos archives des lettres et actes publics qui concernent l'histoire
du pays, et qui avaient leur place toute marquée dans un travail
destiné à éclairer les sources de notre histoire nationale. On
s'explique ce dédain de la part des collectionneurs pour la période
antérieure à 1789, mais non pour notre époque actuelle. En effet, la
réunion tardive d'Avignon et du Comtat-Venaissin au territoire
français, leur vie à part et hors de l'action directe du pouvoir
royal, alors que l'union politique et territoriale du royaume était un
fait accompli depuis Louis XI, nous expliquent l'absence de documents
relatifs aux États citramontains du Saint-Siège dans les grandes
collections de la Bibliothèque nationale, les collections _Doat_,
_Moreau_, _Fontanieu_, la collection _Legrand_, qui ont été
constituées au XVIIe ou au XVIIIe siècle, c'est-à-dire à une date où
les États pontificaux d'en deçà des monts n'étaient pas encore terre
française. C'est pour la même raison que les rares lettres que nous
avons trouvées à la Bibliothèque nationale, provenant des consuls
d'Avignon, sont dispersées et perdues dans l'ancien fonds français.
[1] _Lettres de Louis XI, roi de France_, publiées par Vaesen et
Charavay, 5 vol. parus.
Les documents que nous avons utilisés pour notre travail sont de deux
sortes: 1º Les _Originaux_, lettres, bulles, brefs pontificaux,
correspondance, etc., classés par séries dans les archives communales
et départementales. Les originaux provenant de la _Bibliothèque
nationale_, des _Archives nationales_ et du Ministère des Affaires
étrangères (_Affaires de Rome_); 2º les manuscrits, histoires,
annales, recueils de pièces, bullaires et chartiers, copies de pièces,
etc., que renferment les bibliothèques d'Avignon et de Carpentras.
_A la Bibliothèque nationale_, nous avons recueilli quelques pièces
dans l'ancien _fonds français_, nos 2896, 3882, 291, 308 (nouvelle
acquisition), 304 (_id._). Les collections Legrand, 6960-6990, et
Suarez, _Avenio politica_, ne renferment rien de spécial à notre
travail.
_Aux Archives nationales._--Cartons des Rois, X{ta} 8605, folio 95,
registre du Parlement (une pièce).
_Archives du Ministère des Affaires étrangères._--Affaires de Rome,
VIII, no 154 et volume 358. Correspondance de Rome, 1664, no 157.
Quant aux archives du Vatican, elles ne possèdent rien ou à peu près
rien en ce qui concerne l'histoire diplomatique du XVe siècle, la
chancellerie pontificale prenant pour règle de ne conserver que les
pièces ayant un intérêt direct et immédiat pour le Saint-Siège. La
correspondance si intéressante des légats et vice-légats avignonnais
n'offre une collection régulière qu'à partir de 1572[2]. Seule la
collection des _Cameralia_ peut être utilement consultée. Nous devons
ajouter toutefois que cette lacune peut être comblée grâce à la
correspondance consulaire (_série A. A._) des archives communales, qui
renferme les minutes des instructions données par la ville à ses
ambassadeurs. Rédigées en latin ou en italien, ces instructions, dont
nous aurons occasion de reproduire plusieurs extraits comme pièces
justificatives, ne sont pas moins remarquables par la netteté et la
précision de la pensée que par l'élégance de la forme diplomatique.
[2] Je n'aurais garde d'oublier de remercier ici le Révérend Père
Ehrle, conservateur de la Bibliothèque du Vatican, dont les
conseils éclairés et obligeants m'ont été d'un si précieux
secours durant les quelques semaines que nous avons employées à
faire des recherches aux archives vaticanes. Nous avons
dépouillé, aux archives secrètes, la collection des _Miscellanea_
(3 caisses de documents divers classés sans autre raison que le
format) de 1444 à 1479. Enfin, nous avons compulsé avec soin les
registres _Diaria_ XII, _Diaria_ XIII, de 1463 à 1479. «Librorum
ritualium qui et Cæremoniales vulgo appellantur item Diariorum
Magistrorum Cæremoniarum et aliorum», où l'on trouve de
fréquentes mentions des ambassades envoyées par la Cour de France
auprès du Saint-Siège.
Mais c'est sans contredit aux archives communales et départementales
que nous devons notre plus ample moisson. Nous avons consulté dans les
archives municipales les séries A. A. (correspondance consulaire,
minutes et dossiers des ambassades), série B. B., série C. C.
(comptes, mandats et pièces de dépenses), série D. D., série E. E.
(affaires militaires, passages de troupes, etc.), série H. H., série
I. I., registres des conseils (1450-1504), registres des procès du
Rhône, 6 volumes in-folio. Les archives départementales ne nous ont
pas été d'un secours moins précieux, bien que l'incendie de 1713 ait
détruit la plus grande partie des pièces originales relatives à
l'histoire du Comtat-Venaissin. Nous avons surtout consulté la série
des délibérations des États; les séries _B. B._, _C. C._; les
cartulaires de l'_Archevêché d'Avignon_, 3 volumes in-folio; les
archives communales de _Carpentras_, de _Pernes_, _Cavaillon_ (_séries
A. A., B. B. et E. E._). Enfin, nous avons recueilli beaucoup de
curieux renseignements et de pièces inédites dans les minutes de
notaires.
Aux archives des provinces voisines, Languedoc, Provence, Dauphiné,
nous avons trouvé quelques documents[3] dans les séries C. C. et
surtout série B. (_Chambres des Comptes_).
[3] Nous devons particulièrement remercier de leur obligeance M.
Prudhomme, le savant archiviste de l'Isère, et son collaborateur
M. Pilot de Thorey, qui a bien voulu nous communiquer les bonnes
feuilles des deux volumes qu'il prépare sur les actes de
l'administration de Louis XI relatifs au Dauphiné.
Nous n'avons point, en donnant ce livre au public lettré, la
prétention de refaire l'oeuvre de nos prédécesseurs, en critiquant ce
qu'il y a d'incomplet et d'insuffisant dans leurs travaux sur la
politique générale de Louis XI. Nous avons simplement voulu, surtout
après le livre de M. Sée[4], combler une lacune et montrer que si le
règne de celui que ses contemporains appelaient l'«universelle
araignée» a été étudié et fouillé dans ses recoins les plus secrets,
il n'en reste pas moins fécond en surprises pour tous ceux que
passionne l'étude de notre histoire nationale.
Grenoble, février 1899.
R. REY.
[4] _Louis XI et les Villes_, par Henri Sée, docteur ès-lettres,
in-8º. Paris, Hachette, 1891.
CHAPITRE PREMIER
Coup d'oeil rétrospectif sur les relations de la Cour de France avec
Avignon et le Comté Venaissin pendant la première moitié du XVe
siècle.
Charles VI.--Benoît XIII.--Le Schisme.
Caractère général des relations de la Cour de France avec le
Venaissin et l'État d'Avignon pendant le règne de Charles VI et
de Charles VII. Comment les rois de France entendaient la
juridiction temporelle des papes sur ces États. Voyages
princiers à Avignon. Fondation du royal monastère des Célestins
(1395); privilèges accordés. Inviolabilité.--Premières assises
de l'autorité royale à Avignon.
Le schisme et Benoît XIII. Situation des Avignonnais vis-à-vis du
pape et des cardinaux. Louis d'Orléans et les oncles du roi à
Avignon. Attitude et intervention de Charles VI: premier siège
du Palais (1398). GEOFFROY LE MEINGRE, dit BOUCICAUT. Son rôle
dans les événements militaires dont Avignon est le théâtre
(1398-1399).
Charles VI prend Benoît XIII sous sa protection. Sa lettre aux
consuls d'Avignon (22 avril 1401). Il se fait le défenseur des
cardinaux et des terres de l'Église. Sa lettre au sire de
Grignan (juin 1401). Captivité et évasion de Benoît XIII (1400,
mars 1403). Traité de paix entre les cardinaux et le pape.
Hommage des Avignonnais à Benoît XIII (10 avril 1403). Retrait
de la soustraction d'obédience (30 juillet 1403).
Suite des événements provoqués par les agissements de Benoît
XIII.--L'anti-pape et le maréchal de Boucicaut.--Inféodation des
villes du Comtat et prise de possession (mars 1408).--Le second
siège du Palais.--Rodrigues de Luna et les Catalans
(1410-1411).--Intervention de l'Université de Paris.--Charles VI
envoie des secours aux Avignonnais.--Capitulation de la garnison
catalane (27 novembre 1411).
La question de savoir si la juridiction temporelle des papes sur «la
Conté de Venaissin» et l'État d'Avignon était reconnue par les rois de
France a provoqué, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des discussions
passionnées. Nous nous garderions bien de reproduire ici les arguments
que chaque parti invoquait à l'appui de sa thèse; mais, nous devons
l'avouer en toute franchise, chez les uns comme chez les autres, la
passion politique a eu une part trop large au détriment de la vérité
historique[5].
[5] _Voir Recherches historiques concernant les droits du Pape
sur la Ville et l'État d'Avignon_, 1768, in-8º, avec _Réponse_,
par Agricol. Morau.--Cf. Dupuy, _Traité des droits du
Roi_.--Archives du Ministère des Affaires étrangères, vol. 358,
fo. 36 et suivants.
Tous les rois de France du XVe siècle ont, sans exception, dans leurs
actes publics comme dans leurs missives et lettres closes, reconnu,
sans aucune réserve, le droit de suzeraineté temporelle du Saint-Siège
sur Avignon et le Venaissin. Dans aucun cas, la légitimité de
possession n'est mise en cause. En informant Yolande d'Aragon, reine
de Sicile et de Provence, qu'il envoie des secours contre les
schismatiques «qui occupent le palais d'Avignon et le chastel d'Oppède
et autres lieux appartenant à notre dit Saint Père[6]», Charles VI
affirme ce droit comme il l'avait affirmé précédemment dans sa lettre
au sire de Grignan, en 1401[7]. Sous Charles VII, la reconnaissance
des droits des souverains pontifes est encore mieux affirmée: «_Et
pour ce que aucuns estans ès marches de par delà ont vouloir et
intention de surprandre sur le patrimoine de l'Église appartenant au
Saint Père le Pappe et de porter dommaige et oppression à la cité
d'Avignon et autres du dit patrimoine_[8].» C'est en ces termes que
Charles VII garantit sa protection aux vassaux de l'Église; et l'acte
même par lequel ce souverain prend sous sa sauvegarde les États
citramontains du Saint-Siège, avec leurs habitants, ne peut laisser
aucun doute sur la sincérité de ses intentions et sur les dispositions
bienveillantes dont il ne cesse de donner des preuves à ses
protégés[9]. Est-ce à dire que, tout en acceptant la domination
temporelle des pontifes de Rome sur cette portion de terre enclavée
dans leur royaume, les rois de France en considérèrent les habitants
comme des étrangers pour lesquels on n'a pas de ménagements à avoir?
Tout autre, au contraire, est le caractère de la politique de nos rois
vis-à-vis des sujets de l'Église. Charles VII ne remporte pas un
succès militaire sans en faire aussitôt part aux Avignonnais; ainsi,
quand il leur annonce, _le 22 juillet 1453_, la capitulation de
Castillon de Guyenne: «_Pour ce que savons que prenez grand plaisir à
oïr en bien de la prospérité de nous et de nostre seigneurie_[10].»
Louis XI déclare dans toutes ses lettres patentes que le Venaissin et
la cité d'Avignon «_sont terres d'Église et du domaine de nostre Saint
Père le Pape_[11]», et qu'il est disposé «_à faire pour les sujets du
Saint-Siège plus que pour ses sujets propres, si mieulx faire se
povoit_[12]». C'est donc comme fils aînés de l'Église, comme rois très
chrétiens et défenseurs des droits de l'Église et de la Papauté que
les rois de France interviennent dans les affaires intérieures du
Comtat et d'Avignon. C'est à ce titre qu'ils s'érigent en tuteurs des
Comtadins et des Avignonnais, en apparence, bien qu'au fond, sans
formuler de revendications écrites, ils se considèrent toujours comme
ayant des droits sur cette partie du domaine de l'Église, que, pour la
première fois, Henri II regardera «_comme ayant été éclipsée de son
royaume_[13]». Mais aucun souverain, pas même Louis XI, quand il
occupa temporairement Avignon et le Comtat, n'a eu l'intention arrêtée
d'annexer ces terres, devenues fiefs temporels de l'Église, d'une
façon définitive et sans retour[14]. Nos rois auraient vu dans cette
incorporation de vive force une atteinte à cette tradition de
franchise et d'honnêteté politiques dont la Maison de France semble
jalouse de conserver le monopole. On peut donc dire que le caractère
des relations de la Cour de France avec les sujets du Saint-Siège se
règle sur l'état même des rapports qui existent entre les rois et la
Papauté. Que le Saint-Siège soit occupé par un pontife favorable aux
intérêts français, les Avignonnais et les Comtadins bénéficient de
toutes les faveurs; que la Cour de France ait, au contraire, à se
plaindre des procédés de la curie romaine, ce sont les vassaux du pape
qui subissent les conséquences de la brouille. La suite des événements
ne fera que confirmer la vérité historique de ce principe.
[6] 26 juin 1411. Arch. mun., série E.E. Orig.
[7] 7 juin 1401. Fornéry, _Hist. Ecclés._, mss., fol. 416 et 417.
[8] 15 mars 1426. Arch. munic., B. 19, no 22.
[9] Lettres-patentes du roi Charles VII prenant sous sa
protection les États citramontains de l'Église: «Karolus Dei
gratia Francorum rex carissimo primo genito nostro Ludovico,
dalphino Viennensi ac universis et singulis ducibus, principibus,
comitibus, barronibus, militibus, capitaneis armigerorum tam
equitum quam peditum arma gerentibus universis et singulis
nobilibus burgensibus et aliis quibuscumque subditis confederatis
et fidelibus nostris tam infra regnum nostrum quam in
Dalphinatu et aliis quibuscumque locis constitutis, subditis et
benivolis nostris graciam et bonam voluntatem. Noveritis quod
insequendo vestigia predecessorum nostrorum Christianissimorum
regum Francie in mentis nostre conceptu ac scrutinio cordis
revolventes Sanctissimum Dominum nostrum Papam in remotis in
presenti residere ac considerantes Reverendissimum in Christo
patrem Karissimum Consanguineum nostrum nomine Carles Fuxi,
regimen predicte Ecclesie citra montes habeat et volentes ex
certis et quam plurimis causis animum nostrum ad hoc moventibus
civitatem Avinionensem, comitatum Venaissini et alias terras
eisdem adjacentes juncte vel injuncte Sancte Romane Ecclesie
subjetas cum incolis et habitantibus in eisdem quas semper cum
effectu reperimus begnivolas et relatrices honoris et status
progenitorum nostrorum et nostri caras habere et propicias motu
nostro proprio et non ad cujuscumque requisitionem seu instanciam
sed ex nostra pura liberaque et sincera devotione moti per
presentes notum facimus et declaramus ex causis supradictis,
dictas terras, personas et bona subditorum dicte Sancte Romane
ecclesie ita caras et propicias habere censemus et reputamus
sicut terras nostras et subditos nostros ac si essent de nostro
proprio dominio et imperio eisdemque deffensores et protectores
tanquam brachium dextrum ecclesie esse volumus intimantes omnibus
et singulis cujuscumque status, gradus, condicionis,
preheminencie aut dignitatis existant qui contra hanc nostri
animi voluntatem seu declarationem mentis nostre aliquid
attemptaverint in dictis terris et personis vel bonis eorumdem
quod nos onus ulcionis de attemptatis hujusmodi nobis assumemus
et ex inde assuminus et talem et ita celerem provisionem circa ea
dabimus et resistenciam faciemus quod ceteris cedet in exemplum
et nihilominus declarantes nostre mentis intentum quod per
premissa nullum jus, nullumque imperium dominiumque seu aliqualem
juridictionem seu actionem acquirere nobis aut successoribus
nostris aliqualiter intendimus seu volumus in dictis terris et
subditorum sancti domini nostri Pape sed solam indicta fecisse et
facere decrevimus pro pacifico et tranquillo statu illius patrie
quam semper optavimus et optamus mandantes omnibus senescallis et
officiariis subditis nostris ut has nostras litteras publicari
faciatis tociens et ubicumque requisiti fuerint infra dictionem,
imperium et dominium nostrum sine costu voce tube et alias
taliter quod nullus ignoranciam tenoris earumdem pretendere
possit seu contra ire presumat in quantum cupiunt indignationem
nostram evitare et hoc sub pena centum marcharum auri fisco
nostro, irrevocabiliter applicanda quas debita exequtatas
remanere volumus presentanti. In quorum, etc.» Arch. municip.,
série A.A.
[10] Arch. municip., série A.A. Origin. inédit. Voir aux pièc.
justific.
[11] Voir pièc. justific., no 19.
[12] _Id._, no 20.
[13] _Id._, Biblioth. nat. fonds. franc. Nouv. acq., 304.
[14] Arch. du Ministère des Affaires étrangères, _Correspondance
de Rome_ (8 janvier 1664). _Mém. du Roy à M. de Bourlemont._ Vol.
no 157, fol. 25 et suiv.
Le règne de Charles V ne nous offre pas de relations bien suivies
entre les États pontificaux de France et la Cour. Les ducs de
Bourgogne et d'Anjou avaient fait, en 1370-71, un premier voyage à
Avignon, où ils avaient reçu du pape une magnifique hospitalité[15].
La confirmation de la protection royale accordée en 1380[16] à la
Chartreuse de Villeneuve était un premier jalon de la puissance royale
aux portes d'Avignon. L'établissement de la Maison de France, dans la
personne de Louis d'Anjou, frère de Charles V, en Provence, en 1385,
confirmait encore et pouvait rendre plus entreprenantes les visées de
la Cour sur les domaines mêmes de l'Église. Le Saint-Siège en prit
ombrage et eut peur un moment que ce redoutable voisinage ne
l'obligeât à évacuer Avignon[17]. Le voyage de Charles VI en
Languedoc et le séjour qu'il fit dans la cité papale, à deux reprises
différentes, les assurances et gages de paix qu'il donna,
contribuèrent à dissiper les malentendus, et le souverain reçut à
Avignon un accueil vraiment royal. Dès le 19 octobre, tous les
ouvriers de la ville avaient été occupés à tendre des toiles depuis le
Palais apostolique jusqu'au pont du Rhône et à charrier des graviers
de la Durance[18] dans toutes les rues que devait parcourir le cortège
royal[19]. Le roi, accompagné de Louis d'Orléans, son frère, de ses
oncles, les ducs de Berry et de Bourbon, des ministres, des grands
officiers de la Cour, dont le maréchal Boucicaut, fit à Avignon une
entrée triomphale, le 30 octobre 1389, à la nuit tombante, au milieu
des acclamations de la population. C'est pendant son premier séjour à
Avignon que fut couronné Louis II d'Anjou, son neveu, roi de Sicile et
de Jérusalem et comte de Provence[20]. Parti d'Avignon pour continuer
son voyage en Languedoc, Charles VI y était de retour le 31 janvier
«où le pape le festoya[21]», et c'est dans cette entrevue que, s'il
faut en croire un historien[22], le roi promit à Clément VII de le
placer _manu militari_ sur le trône de Rome. Quoi qu'il en soit, le
roi de France prit vis-à-vis du pope et de ses sujets l'engagement
formel de les couvrir de sa protection royale contre les routiers et
les ennemis de l'Église. Ainsi, dès le mois de _novembre 1390_,
Charles VI ayant appris que Jean d'Armagnac, l'allié des Florentins,
avait réuni des gens d'armes pour marcher en Lombardie contre Jean
Galéas, beau-père du duc d'Orléans, et que ces bandes commettaient des
excès sur le terroir pontifical, il dépêcha Jehan d'Estouteville à
Avignon «_pour le faict des vuides des gens d'armes estans en la
compaignie du comte d'Armigniac_[23]».
[15] Collect. des documents inédits, _Itin. de Philippe le
Hardy_, p. 481-544, et Introduct., XIII, et pp. 63-64.
[16] _Ordonn. de Charles V. Recueil des Ordonnances_, t. VI, p.
490, et t. VII, p. 380. Voy. également _Trésor des Chartes_, Reg.
139, p. 216.
[17] Douet d'Arcq., _Choix de pièces relatives an règne de
Charles VI_, I, p. 67. Voy. réponse du sénéchal de Beaucaire au
Roy, 1385: «Il est assavoir que le Pappe et les Cardinaux ne sont
pas bien enclinez à la partie du Roy; aucuns d'eulx disans que se
le Roy estoit seigneur du pais qu'il leur faudroit laisser
Avignon.»
[18] Archiv. de la Ville, t. Ier, fo. 692, vo, 693.
[19] _Id._, t. Ier, fo. 695. Cf. l'abbé Christophe. _Loc. cit._,
III, p. 110.--_Historia Cælestinorum Avenionensium_, mss., Bibl.,
municip. I, fo. 93. _Recueil de Massillian_, mss., t. XVII, fo. 71.
[20] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52.--De
Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, I, p. 317.
[21] Dom Vaissette. X, p. 128.
[22] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52.
[23] Jarry, p. 68, no 2.
La mort de Clément VII et l'élection de Pierre de Luna, en accentuant
encore le caractère déjà violent du schisme qui divisait l'Église,
allait amener une nouvelle intervention de la Cour de France à
Avignon, Clément VII était mort le 16 septembre 1394; aussitôt Charles
VI dépêcha à Avignon, auprès des cardinaux, un envoyé porteur d'une
lettre du roi, pour les prier de surseoir à toute élection. La lettre,
arrivée le 28, fut remise au cardinal de Florence, mais le même jour,
Pierre de Luna était élu pape sous le nom de Benoît XIII[24]. Vingt-un
cardinaux avaient pris part à son élection, parmi lesquels le cardinal
_de Thury_[25], qui fut plus tard un des ses adversaires les plus
acharnés, et que le concile de Pise envoya en 1409, comme légat, dans
les États pontificaux. Cette élection provoqua à la Cour une
douloureuse surprise, car peu auparavant Charles VI avait fait partir
pour Avignon[26] le _maréchal de Boucicaut_, _Regnault de Roze_ et
_Bertaut_, sous prétexte d'enjoindre à Raymond de Turenne de cesser
ses hostilités contre les cardinaux et ses ravages sur les terres de
l'Église et de la reine de Sicile, mais aussi pour inviter ceux-ci à
différer toute élection. Les envoyés apprirent en route l'élection de
Benoît XIII. Le nouveau pape était un homme de grande science et de
haute intelligence. Diplomate consommé, politique fin et rusé,
caractère indomptable, volonté opiniâtre et inflexible, Pierre de
Luna, à l'encontre du jugement plein de prévention que porte sur lui
un historien allemand contemporain[27], était bien au-dessus des
hommes de son temps.
[24] _Le Religieux_, II, p. 190.--Cf. P. Ehrle, _Aus den Acten
des Afterconcils von Perpignan_, p. 15, not. 1.
[25] On l'appelle encore cardinal «de Thuroy».
[26] Noël Valois, _Raymond-Roger de Beaufort, vicomte de Turenne,
et les Papes d'Avignon_, 1890, p. 28.--Cf. Jarry, _loc. cit._, p.
128;--Cf. Douet d'Arcq., _loc. cit._, I, p. 139.
[27] Pastor, _Hist. de la Papauté_, traduct. franç., vol. I, p.
176.
Animé tout d'abord d'intentions conciliatrices, Benoît XIII envoya à
la Cour _Egidius de Bellamera_, évêque d'Avignon, et _Pierre
Blau_[28], pour faire savoir à Charles VI qu'il était personnellement
disposé à favoriser l'extinction du schisme[29] priant Sa Majesté de
déléguer auprès de lui une ambassade en vue de s'entendre sur les
moyens à prendre pour mettre fin à un fléau qui désolait l'Église et
la Chrétienté. De son côté, Charles VI chargeait ses ambassadeurs
auprès des rois de Bohême, de Hongrie, d'Angleterre, de Castille,
d'Aragon et de Sicile, de proposer à ces divers souverains la
déposition du pape[30]. «Pour trouver paix et bonne union en nostre
mère saincte Esglise»[31], il convoquait à Paris, pour la
_Purification_, une assemblée des membres du clergé en vue d'examiner
les trois voies proposées pour arriver à l'extinction du schisme, voie
de «cession», de «compromis» ou «d'arbitrage» et voie de «concile
général». Quatre-vingt-sept voix contre vingt-deux adoptèrent la voie
de cession, et l'assemblée décida en outre qu'une ambassade composée
des princes de la famille royale serait envoyée à Avignon auprès de
Benoît XIII, pour obtenir son adhésion à la voie de cession qui
paraissait la plus digne et la plus expéditive[32]. Les princes
reçurent leurs pouvoirs le 29 février 1395; le duc Louis d'Orléans,
pour sa part, devait toucher 3,000 livres par mois pour ses frais de
route[33], mais cette somme était insuffisante, vu les goûts de
dépense du jeune prince qui fut obligé de s'adresser à des banquiers
avignonnais pour solder ses dettes[34]. Les ducs d'Orléans et ses
oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne, descendirent de Châlons
à Avignon (en mai 1395) sur un bateau construit dans cette ville.
Un conduisait le conseil du roy; un autre était destiné à
l'échansonnerie; un autre à la panneterie; trois pour la cuisine,
trois pour les gardes-robes, un pour les joyaux du duc, trois pour les
chapelains, trois pour la fruiterie. En tout dix-sept bateaux[35]. Les
ambassadeurs, accompagnés de ce train considérable débarquèrent à
Avignon le 22 mai 1395[36]. Benoît XIII reçut avec beaucoup de
déférence les envoyés de Charles VI, mais les premières entrevues
étant restées sans résultat, les princes, mécontents de l'opiniâtreté
du pape, convoquèrent à Villeneuve les cardinaux, afin de prendre leur
avis sur la voie de cession qu'ils avaient pour mission de faire
prévaloir auprès du pape et de son entourage[37]. La majorité des
cardinaux se prononça pour la voie de cession. Mais Benoît XIII ne
l'accepta pas, et cette fois, les princes mécontents se retirèrent à
Villeneuve[38]. L'incendie d'une partie du pont, qui eut lieu dans la
nuit, fut considéré comme le premier acte de l'alliance des cardinaux
et des Avignonnais avec les ambassadeurs de Charles VI contre
l'obstiné pontife. Une deuxième conférence des cardinaux et des
princes n'ayant pas amené plus de résultat (23 juin 1395)[39], ceux-ci
quittèrent Villeneuve et vinrent prendre gîte à Avignon où une
somptueuse hospitalité leur fut donnée dans les hôtels des cardinaux.
C'est le surlendemain de leur installation dans cette ville qu'ils
fondèrent le _Monastère des Célestins_. Charles V, Charles VI et les
princes de la famille royale avaient toujours manifesté une dévotion
particulière pour les Célestins de Paris[40]. Louis d'Orléans, pour
être agréable à la maison de Luxembourg, érigea une chapelle sur la
sépulture du cardinal Pierre de Luxembourg[41]. Les ducs de Berry et
de Bourgogne assistèrent à la cérémonie avec tous les seigneurs qui
faisaient partie de l'ambassade[42]. Le duc d'Orléans affecta au
nouveau couvent une somme de 2,000 francs, que son procureur auprès de
Benoît XIII, _Alart de Sains_, reçut mission d'employer dans ce sens;
plus tard, il fit donation au même monastère d'une somme de 4,000
francs[43]. Une autre libéralité de 100 florins en faveur des mêmes
Célestins est mentionnée sous le règne de Charles VI[44]. La nouvelle
fondation fut dès lors désignée sous le nom de «_Royal monastère des
Célestins_». Le 18 mars 1400, par lettres patentes données à Paris,
Charles VI portait, pour les Célestins d'Avignon, exemption de tous
droits, péages, gabelles, leydes, etc., pour le transport des
matériaux nécessaires à la construction des bâtiments de l'église et
du couvent[45]. En novembre 1400, Charles VI les place sous la
sauvegarde royale[46]. Le 6 mai 1407, le duc de Berry permettait aux
religieux Célestins de conduire à Avignon, pour deux ans, des pierres
et tous autres matériaux de construction sans payer de droits. En
1417, le monastère n'était pas achevé, que des lettres du dauphin
Charles, données à Nîmes, mandent à tous péagers, pontonniers, de
laisser passer, tant par eau que par terre, deux radeaux venant de
Savoye par le Rhône, chargés de pièces de bois pour la construction de
l'église et du monastère de Saint-Pierre-de-Luxembourg[47]. Par
lettres-patentes données à Avignon le 20 avril _1420_, Charles VII
confirme les privilèges accordés par son père, Charles VI, aux
Célestins d'Avignon. Cette fondation royale constitue dans l'histoire
des relations des Avignonnais avec la Cour de France un acte de la
plus haute importance. Par là, les rois de France prennent pied à
Avignon. C'est une affirmation matérielle de leur autorité et de leurs
droits sur une ville enclavée dans le domaine de la couronne. Le
monastère et l'église des Célestins étaient un asile inviolable autant
pour les officiers pontificaux que pour les agents de la Cour de
France[48]. Charles VII ne put en faire extraire, pour le livrer à la
justice séculière, Antoine Noir, un des facteurs de Jacques Coeur, qui
y avait trouvé un refuge. Et c'est dans cette même église que, pendant
les difficultés qui surgissaient périodiquement entre le Saint-Siège
et les officiers du Languedoc, à propos des limites du Rhône, les
magistrats avignonnais avaient coutume de porter religieusement les
panonceaux aux armes de la maison de France, quand la populace ameutée
les arrachait pour y substituer celles des papes[49].
[28] Jarry, _op. cit._, p. 129.
[29] _Ibid._
[30] _Ibid._
[31] Lettre de Charles VI aux Consuls d'Avignon, 1er février
1401. Arch. municip., B. 37, no 69, Cott. XXX.
[32] _Le Religieux_, II, pp. 118 et suiv.--_Amplissima
Collectio_, VIII, p. 458.
[33] Jarry, _op. cit._, pp. 131, 132.
[34] De Circourt, _Rev. des quest. hist._, 1er juillet 1889, p.
137, not. 2.
[35] Collect. des Docum. inédits. _Itinér. de Philippe le Hardy_,
p. 552.
[36] Le P. Ehrle, _op. cit._, p. 22.--Cf. Delaville Le Roux, _La
France en Orient au XVe siècle_, p. 231.
[37] Ehrle, _op. cit._, pp. 25, 26 et suiv.
[38] Le P. Ehrle, _op. cit._, pp. 27, 28.
[39] Le P. Ehrle, p. 30. Voy. la bulle dans du Boullay, _Hist. de
l'Univ. de Paris_, IV, 349.
[40] Musée des Archiv. Nationales, p. 247.
[41] _Rec. des Ordonn. des Rois_, VIII, p. 398.--Cf. Jarry, _op.
cit._, p. 201.
[42] Voir, pour les détails, Fornéry, _Hist. ecclés._, fol.
617.--_Historia Coelestinorum_, mss. de la Bibl. d'Avignon, I, fo.
347. «Et Anno _1395_, 25 die Junii ducta Joannès Biturictensis,
Philippus Burgundiæ Avunculi Regis Christianissimi et Ludovicus
dux Aurelianensis frater ipsius regis in civitate Avenionensi
existerunt ut Benedicto 13 abdicationem papatûs suaderent lapidem
primarium... a nomine dicti Regis posuerunt».--Cf. Bullet. de
l'Acad. de Vaucluse.--_Labyrinthe royal de l'Hercule Gaulois
triomphant_, p. 80.
[43] Jarry, _op. cit._, Pièces justif., XXXI, p. 459.
[44] Nouvelle collection des Documents inédits, III, p. 281.
[45] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 426.--_Rec. des Chartes_, Reg.
156, pièce 9.
[46] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 398.
[47] Duhamel, _Les oeuvres d'art du monastère des Célestins_,
Caen, 1886, pp. 4-6.
[48] Cf. _Un épisode du procès de Jacques Coeur à Avignon_.--Bul.
de l'Acad. de Vaucluse, 1887.
[49] Arch. municip., _Procès du Rhône_, mss., t. VI.
Le 10 juillet 1395[50], après un voyage de cent deux jours, qui
n'avait amené aucune solution, les princes quittèrent Avignon, et ce
n'est que le 24 août qu'ils rendirent compte à Charles VI de
l'insuccès de leur ambassade[51].
[50] Bibl. nation., fonds. franç., 10431: 594.--Cf. Jarry, _op.
cit._, pp. 132-133.
[51] Jarry, pp. 165-187.
La Cour de France était dans le plus grand embarras; d'un côté,
l'Université menaçante[52] sollicitait la soustraction d'obédience; de
l'autre, les princes, et surtout le duc d'Orléans, inclinaient à des
mesures préparatoires avant de recourir à cette solution extrême[53].
Ni l'ambassade de Regnault, aumônier de Louis d'Orléans (décembre
1396), ni celle des envoyés de Charles VI, auxquels s'étaient joints
ceux des rois de Castille et d'Angleterre (juin 1397), ne purent
triompher de l'obstination de Benoît XIII, qui déclara qu'il était
«_pape romain_» et qu'il ne reconnaîtrait qu'un concile
oecuménique[54]. Toutes ces démarches préliminaires avant de recourir
à la soustraction forcée font, quoi qu'en dise Pastor[55], le plus
grand honneur au duc d'Orléans et au roi, dont Louis était
l'interprète. Le refus obstine du pape n'est point imputable aux
sollicitations de la Cour de France, mais à son caractère irréductible
et à son infatigable énergie. Au mois de mars 1398 eut lieu, entre
Charles VI et Wenceslas, roi des Romains, une entrevue à la suite de
laquelle un dernier effort fut tenté auprès de Benoît XIII, par
l'entremise de Pierre d'Ailly, archevêque de Cambray; mais cette
mission, comme les précédentes, demeura infructueuse, et Pierre
d'Ailly revint à Coblentz rendre compte à Wenceslas du refus de Benoît
XIII d'accepter la voie de cession[56] (juin 1398). Il n'y avait plus
rien à attendre désormais de ce côté, et tous les moyens de
conciliation paraissaient épuisés. Le 28 juillet une assemblée
générale des prélats et du clergé, en présence des oncles du roi (le
duc d'Orléans absent), décida, par 247 voix, que la soustraction
d'obédience devait être immédiate et totale[57]. La décision de
l'assemblée fut promulguée le même jour[58], malgré l'avis de Louis
d'Orléans, qui aurait voulu une sommation préalable.
[52] Jarry, _op. cit._, p. 188.
[53] Douet d'Arcq, _op. cit._, I, p. 142.
[54] _Le Religieux_, II, pp. 528, 530.--Jarry, _op. cit._, p.
189.--Le P. Ehrle, p. 36.--_Amplissima collectio_, VIII, 554,
616.
[55] Pastor dit que l'obstination de Benoît XIII est due en
grande partie à la Cour de France. _Hist. de la Papauté_,
traduct. française, Pastor, I, p. 211, not. 2.
[56] Jarry, p. 207.--_Amplissima collectio_, VII, 591,
597.--Froissart, _Edit. de Lettenhove_, XVI, pp. 116, 132.
[57] Musée des Arch. nat., pp. 243-244.--Jarry, p. 208.--Ehrle,
p. 38.
[58] _Ordonn. des Rois_, VIII, p. 258.--Du Boulay, _op. cit._,
IV, 850, 853, 863.--_Le Religieux_, 598, 644.
Quoi qu'il en soit, ce prince n'adhéra à la soustraction que le 19
octobre 1398, promettant d'employer toute son influence en faveur du
souverain pontife[59]. Mais, cédant à la majorité de l'assemblée,
Charles VI, dès le conseil du roi, avait prescrit des mesures de
rigueur contre les partisans de Benoît XIII, qui devaient être arrêtés
dans toute l'étendue de la sénéchaussée de Beaucaire[60]. Quoi qu'en
dise le P. Ehrle[61], il est incontestable que l'ordre émanait, sinon
du roi lui-même, à qui son état mental ne permettait pas de diriger
les affaires du royaume, du moins du conseil du roi et de ses oncles.
Ce sont deux conseillers du roi, _Rebert Cordelier_ et _Tristan de
Bosc_ qui, le premier dimanche de septembre 1398[62], publient à
Villeneuve la soustraction d'obédience, mettant en demeure tous les
sujets du domaine royal, tant clercs que laïcs, de se soustraire à
l'autorité spirituelle de Benoît XIII. Les cardinaux adhérèrent à la
soustraction, moins sept, dont cinq restèrent fidèles au pape et
s'enfermèrent avec lui dans son palais; les deux autres rentrèrent
chez eux. On ne peut donc nier que si Charles VI et la Cour de France
demeurèrent étrangers aux préparatifs du siège du palais, l'acte de
soustraction d'obédience à Avignon, comme dans le reste du royaume,
n'ait été un acte de l'autorité royale. Deux partis restaient en
présence à Avignon, le parti de Benoît XIII, qui ne comptait que cinq
cardinaux et quelques gens d'armes aragonais qui gardaient le grand
palais; l'autre, le parti des cardinaux, qui s'appuyait sur la
population avignonnaise et disposait de grandes ressources en argent.
Mais les soldats lui manquaient et aussi des chefs habitués au métier
des armes. C'est alors que les cardinaux et les bourgeois avignonnais
firent appel à un chef de Routiers, moins célèbre sans doute que son
frère, mais dont le rôle militaire fut considérable dans les États du
Saint-Siège, au commencement du XVe siècle, _Geoffroy le Meingre_,
frère cadet du maréchal de Boucicaut.
[59] Jarry, pièc. justificat., XXI, pp. 439 et suiv.
[60] _Ordonn. des Rois de France_, VIII, p. 274.--Dom Vaissette,
IX, p. 975, not. 2.
[61] Ehrle, _op. cit._, p. 87.
[62] Baluze, _Vita pap. Avenion_, C. 1122.--Cf. Ehrle, _op. cit._,
p. 38.
Le P. Ehrle, qui, dans une étude récente[63], a montré par un savant
commentaire du texte de Froissart rapproché des autres témoignages
contemporains, les contradictions frappantes qui auraient dû ne pas
laisser confondre le maréchal de Boucicaut avec son frère Geoffroy,
n'a pas connu tous les documents permettant d'établir d'une manière
irréfutable la participation de ce chef de bandes au siège du palais.
Les archives municipales renferment plusieurs lettres de ce seigneur
adressées aux Avignonnais, et prouvent que depuis le rôle militaire
qu'il avait joué dans la guerre contre Benoît XIII, Geoffroy Boucicaut
conserva des relations suivies avec les habitants. Il leur écrit en
effet de Boulbon[64], le 17 février.... pour les assurer de ses bons
offices. Le 23 novembre 1400[65], Geoffroy le Meingre, qui était alors
gouverneur du Dauphiné et paraissait jouir d'un grand crédit à la
Cour, fait des offres de service aux syndics de Carpentras: «Et si
vous avez besoin de moy, ou comme conseiller et officier du roy, ou
comme privée personne, je ferois pour vous de bon cuer tout ce que je
pourroys.» Le 9 juillet 14.., Geoffroy, alors à Bridoré, en
Touraine[66], accrédite auprès des syndics d'Avignon Jean de
_Curière_, son capitaine, et Loys _Henryet_, chanoine de Tours, ses
serviteurs, pour recevoir le paiement de 106 marcs d'argent, lesquels
lui avaient été alloués _comme prix de sa vaisselle volée_, par
sentence contre André de Seytres. Celui-ci ayant été mis en prison à
la demande de Boucicaut, puis relâché, Geoffroy le Meingre fait saisir
les blés qui descendaient le Rhône à destination d'Avignon, et comme
les propriétaires desdits blés le citèrent devant le Parlement,
Boucicaut mit en demeure la ville de les désintéresser[67].