PRINCIPES

La crainte grave qui a fait une si forte impression sur l’esprit d’un

homme qu’elle ne lui a pas laissé la liberté ni donné le temps de

réfléchir à l’obligation qu’il contractait, rend le contrat nul et

invalide; car elle a ôté à cet homme le libre consentement de sa

volonté, en lui ôtant le loisir d’être attentif à ce qu’il fait; or,

il ne peut y avoir de contrat valide où il n’y a point de libre

consentement de la volonté...

Voilà qui est parfaitement raisonné, direz-vous.

Attendez!

Un prêtre ne serait pas un prêtre si, après avoir par hasard dit deux

mots de vrai, il ne tombait pas immédiatement dans quelque effronté

mensonge.

Mais, ajoute l’abbé Olivier Piquand, la crainte grave, venue d’un

principe intérieur ou d’une cause étrangère nécessaire et naturelle,

n’annule point, par elle-même, ni les contrats, ni les promesses... La

crainte, qui naît d’une cause libre, mais juste, n’annule point un

contrat, parce que celui qui contracte par cette crainte, quoiqu’il

paraisse en quelque manière agir malgré lui, consent cependant

véritablement; il est libre de ne pas consentir...

Admirez-vous la subtilité?

La crainte est volontaire dans sa cause: il en est le principe, elle

vient de lui plus que de personne; il y a donné sujet; en commettant

la faute, il s’est soumis à la peine ordonnée par les lois; il a donné

droit au magistrat de l’obliger, par autorité supérieure, de

contracter, et c’est librement et de son plein gré qu’il prend ce

parti, pour éviter la peine qu’il subirait s’il y manquait.

Ceci posé, nous disons que le confesseur de Justine n’a aucune

restitution à ordonner ni à imposer à sa pénitente: son maître a été

déterminé par une crainte juste et il a contracté avec pleine et

entière liberté.

Ainsi, c’est bien entendu, quand un individu a spéculé sur l’intérêt

qu’un autre individu a à cacher une faute, l’Église l’approuve et ne lui

ordonne pas de restituer.

Cela est écrit, cela est signé par un ecclésiastique, que ses collègues

en soutane qualifient de: théologien érudit, casuiste aussi expérimenté

que prudent. Telle est la _morale pratique_ de la religion que nos

magistrats se font une gloire de pratiquer.

Et, qu’on le remarque bien, cette théorie n’est pas une théorie isolée.

C’est la doctrine même du clergé. Un prêtre ne peut pas traiter

publiquement des questions de théologie ou de casuistique sans

l’autorisation de son évêque. Le _Journal du Presbytère_ est imprimé

avec l’approbation de Mgr Guibert, archevêque de Paris,--Hippolyte, dans

l’intimité.

Voilà donc comment le confessionnal favorise la restitution de l’argent

mal acquis. Non seulement la confession ne fait pas rendre gorge aux

escrocs; mais encore, elle autorise la plus vile des malhonnêtetés, le

chantage.

Or, du moment que les prêtres reconnaissent le chantage comme une

spéculation très légitime, je vous laisse à penser si ces gredins

doivent l’exploiter pour leur compte à l’égard des imbéciles dont le

sacrement de pénitence leur livre les secrets!

*

* *

Par le sacrement de pénitence, c’est-à-dire par la confession, le prêtre

pervertit de bonne heure l’esprit des enfants, pénètre les mystères des

alcôves, intrigue, escroque, séduit les jeunes filles et mortifie les

maris sans que ceux-ci aient jamais le droit de se plaindre.

Dans la haute société, dans ce qu’on est convenu d’appeler le grand

monde, les dames ne se contentent pas d’avoir un confesseur,--il leur

faut, par dessus le marché, un directeur de conscience. Le confesseur

n’est plus qu’en sous ordre: madame lui débite à la sacristie tout ce

qu’elle veut. Le directeur de conscience, lui, a ses grandes et petites

entrées à la maison; il est l’ami par excellence de madame, il dirige

toutes ses actions, il a sur elle un empire absolu.

Le métier de directeur a toujours été très bon en France; mais en Italie

et en Espagne surtout, c’est un état. Ce titre est une sauvegarde, même

contre le mari.

Le directeur entre; il bénit en passant le débonnaire époux; il marche à

l’appartement de madame; il laisse ses sandales ou ses babouches en

dehors; il ferme ou ne ferme pas la porte; ces sandales sont les

colonnes d’Hercule, défense de les passer. Il est démontré que madame

est en conférence avec le Saint-Esprit.

Un mari espagnol, qui se gardait bien de dire, mais qui pensait que le

Saint-Esprit a fait jadis une espièglerie notoire,--ce mari, nous

raconte Voltaire, perça un trou au-dessus de l’appartement de madame,

curieux de savoir ce que le Saint-Esprit faisait avec elle.

Il vit... Je ne sais trop ce qu’il vit, mais il se fâcha et très fort.

Il descendit armé d’un bâton, passa bravement les colonnes d’Hercule et

chassa le directeur en lui frictionnant vivement l’omoplate.

Après quoi, il rentre chez madame, l’accable de reproches, et en

marchant de long en large, selon la coutume des hommes exaspérés, il

s’embarrasse les pieds dans une culotte qui n’était pas la sienne, ni

celle du Saint-Esprit.--Pièce de conviction qui alimente sa colère

pendant une bonne heure; pendant une bonne heure il exhale son courroux,

gesticulant avec la culotte, faisant de grands bras, proférant des

blasphèmes épouvantables contre madame et contre le Saint-Esprit; et,

durant ce temps, une procession marchait bénignement et vint s’arrêter à

sa porte.--Le chef du couvent voisin marchait en tête et dit au mari

stupéfait:

--Nous possédons dans le trésor de notre monastère la culotte de saint

Pancrace, qui guérit de la stérilité les femmes qui la baisent. Frère

Boniface, dans un accès de zèle l’a soustraite de la sacristie pour la

faire baiser à madame; rendez-nous la culotte de saint Pancrace!

La procession était escortée de quelques estaffiers de la Très Sainte

Inquisition, qui marchaient les yeux baissés, le chapelet à la main et

l’épée au côté. On ne discute pas avec ces gens-là. Le mari rendit la

culotte de saint Pancrace; on l’emporta en grande cérémonie, accrochée

au haut d’une croix; on la plaça dans la chapelle de la Vierge, et,

depuis, les femmes stériles l’entourent d’_ex-voto_.

*

* *

Nous en avons fini avec les directeurs de conscience. Quel que soit le

nom qu’ils portent, les confesseurs ne valent pas cher. Quant au

sacrement de pénitence, même pratiqué sérieusement, il ne vaut rien du

tout.

Où sont donc les avantages de la confession? Pour ma part, je ne vois à

cette institution que des inconvénients qui devraient la faire abolir;

mieux que cela, provoquer des peines sévères contre les individus qui se

permettraient d’exercer l’infâme métier de confesseur.

N’oublions pas que le moine dominicain Politien de Montepulciano, qui

empoisonna l’empereur Henri VIII d’Allemagne dans une hostie, l’avait

absous la veille pour qu’il communiât le lendemain; que les assassins

des Sforce et des Médicis s’étaient préparés au meurtre par la

confession; que Louis XI, quand il avait commis un grand crime,

demandait pardon à la petite Notre-Dame de plomb, qu’il portait à son

bonnet, allait à confesse et dormait tranquille; que Jaurigny, assassin

du prince d’Orange, Guillaume Ier, n’osa entreprendre cette action

qu’après avoir fortifié par le pain céleste son âme préalablement purgée

par la confession aux pieds d’un dominicain.

Charles IX qui ordonnait la Saint-Barthélemy, Louis XIV qui baignait les

Cévennes de sang, allaient tous deux à confesse. Or, comme quand il

s’agit d’une grande affaire spirituelle, un dévôt ne manque jamais de

consulter son directeur de conscience, il s’ensuit--et le fait est du

reste certifié par l’histoire--que les massacres des Cévennes et de la

Saint-Barthélemy ont été conseillés par les confesseurs.

C’est au confessionnal que Jean Châtel, Jacques Clément, Damiens,

Ravaillac, ont aiguisé leurs poignards.

En argot de sacristie, se confesser avant de commettre un crime,

s’appelle «se faire ramoner.»--C’est un terme consacré.--On nettoie sa

conscience de tous les petits péchés véniels de la semaine, on en reçoit

l’absolution, et l’on va bravement exécuter un crime à la plus grande

gloire de Dieu.

Notez qu’un crime accompli en faveur de la religion n’est pas un crime.

C’est une action d’éclat, qui fait du criminel un héros et le désigne à

la vénération des fidèles.

Ainsi, que demain le gouvernement fasse rentrer le clergé tout à fait

dans le droit commun, lui retire tous ses privilèges et confisque au

profit de l’État les biens mal acquis par les congrégations, toute la

prêtraille se dira persécutée; les députés républicains et les membres

du pouvoir seront désignés aux vengeances catholiques; et, si quelque

fanatique venait à assassiner, soit le président de la République, soit

un ministre, soit un des députés démocrates influents, loin de renier

l’assassin, le clergé lui élèverait des autels.

Que ceux qui gouvernent réfléchissent! Qu’ils réfléchissent, et ils

comprendront combien la confession est pernicieuse et combien en général

la religion est une chose infâme.

Au siège de Barcelone, les prêtres refusaient l’absolution à ceux qui

restaient fidèles à Philippe V, à qui, par parenthèse, ils avaient

eux-mêmes prêté serment de fidélité.

En 1750, on refusait à Paris l’absolution et les sacrements à ceux qui

n’admettaient point une certaine bulle du pape, la bulle _Unigenitus_,

qui n’était point un acte de foi, mais un acte de parti.

Tout récemment, sous la période du Seize-Mai, si bien appelée par le

peuple «gouvernement des curés», les prêtres dans les campagnes

refusaient l’absolution aux paysans naïfs qui ne voulaient pas voter

pour les candidats anti-républicains.

Cela ne prouve-t-il pas que le sacrement de pénitence se transforme

entre les mains des calotins en instrument politique?

Les pornographes sacrés: La confession et les confesseurs Appendice: Pieuses exhortations, par Monseigneur Claret; Mœchialogie, par le R. P. Debreyne; Compendium; et les Diaconales, par Monseigneur Bouvier · 第 17 / 211 题