THÉRAPEUTIQUE DÉCORATIVE ET PEINTURE SANITAIRE

J'ai raconté, dans le temps,--le souvenir n'en est-il pas encore tout

frissonnant au coeur de tous?--l'histoire de mon ami, ce peintre qui ne

voulait pas boire du vin rouge en mangeant des oeufs brouillés, parce

que _ça lui faisait un sale ton dans l'estomac_.

Le même, mettant à la poste une grosse lettre suffisamment et

polychromiquement affranchie, ajoutait un superflu timbre de quinze

centimes _pour faire un rappel de bleu_.

Le brave garçon!

Je l'ai revu l'autre jour, j'ai dîné avec lui en compagnie d'une jolie

petite bonne amie qu'il détient depuis quelques jours, une drôle de

mignonne et menue femmelette qui l'adore.

J'ai pu constater qu'il est toujours dévoré par la folie du ton.

Et j'ai appris une histoire qui m'a amusé, telle une baleine.

Sa petite bonne amie, à la suite d'un chaud et froid, contracta naguère

un fort rhume.

(Pourquoi le chaud et froid est-il si pernicieux, alors que le froid et

chaud ne cause même pas à l'organisme des dégâts insignifiants?

Loufoquerie de la nature!)

--Ça ne sera rien que ça, dit le Dr Pelet (leur médecin).

Badigeonnez-vous avec de la teinture d'iode. Tenez-vous bien au chaud.

Prenez quelques pastilles X... (_case à louer_), et puis voilà!

Ce soir-là, mon ami et sa jeune compagne rentrèrent de bonne heure

(minuit et demi), non sans avoir fait l'emplette d'une bouteille de

teinture d'iode.

--Avec un pinceau? demanda le pharmacien.

À la seule pensée d'acheter un pinceau chez un pharmacien, le peintre et

son amie moururent de rire.

La délicieuse enfant se mit au lit et--pâle martyre--offrit sa jeune

gorge aux affres du badigeonnage.

--Ah çà, c'est épatant! s'écria l'artiste.

--Quoi donc! s'informa la victime.

--Tu n'as pas idée ce que ça fait joli, cet iode brun sur ta peau rose!

C'est épatant! Ce qu'on ferait une jolie étoffe avec ces deux

tons-là!... Ça ne te fait rien qu'au lieu d'un badigeonnage amorphe, je

représente un chrysanthème?

--Mais, comment donc!

--Là... voilà!... La tige, maintenant.

--Oh! la, la! tu me chatouilles!

--C'est que j'emploie le petit bout du pinceau... C'est épatant!...

Tiens, lève-toi et va te voir dans la glace.

La pauvre petite concubine se leva sans enthousiasme, mais heureuse tout

de même de faire plaisir à son ami.

--Oh! oui, c'est épatant!

--Tiens, je vais encore t'en faire un. Ne bouge pas, ne bouge donc pas!

--Mais tu me chatouilles, mon pauvre chéri!

--Il faut savoir souffrir pour l'art.

Et le voilà parti, perdant toute notion de l'actuel, à décorer la

petite, comme Gérôme fait de ses statues.

Autour de ses bras et de ses jambes, il fit grimper des liserons, des

clématites, des volubilis.

... Je donnerais volontiers plus de détails, mais voilà qu'il est cinq

heures et j'ai promis d'être à six heures justes à un rendez-vous que je

ne manquerais pas pour un boulet de canon.

Abrégeons.

La jeune badigeonnée passa ce qu'on appelle une mauvaise nuit.

Pas une partie de son corps qui ne fût la proie d'une intolérable

cuisson!

--Je ne peux pas dormir! gémissait-elle.

Et mon ami lui répondit:

--Oui, c'est bête ce que j'ai fait là!... Demain, au lieu de

chrysanthèmes, je te peindrai des pavots!

* * * * *

Quelques jours plus tard je le rencontrai.

Chargé d'une brassée de fleurs acquises au marché Saint-Pierre, il

remontait chez lui, tout en haut de la rue Lepic.

--Et ça va toujours bien? dis-je.

--Tout à fait bien. Et toi?

--Triomphalement!

--C'est vrai. Tu as une mine superbe, avec un air de ne pas t'embêter

autrement dans la vie.

--Pas lieu de m'embêter en ce moment. Si ça pouvait durer!... Et ta

petite compagne?

--Tout à fait mieux.

--Tu ne te livres plus à la peinture à l'iode sur son jeune corps?

--Oh! oui, c'est vrai!... Je ne pensais plus qu'elle t'avait raconté

cette histoire... Eh bien! mon vieux, c'est épatant, ce que c'est

devenu! La teinture d'iode s'est évaporée, mais les endroits où j'avais

peint les fleurs sont restés d'un rose vif et chaud qui s'enlève si

joliment sur le rose pâle de sa peau! Tu n'as pas idée, mon garçon, de

ce que c'est exquis! Et d'un délicat! Et d'un distingué! Si Jansen

voyait ça...

--Quel Jansen?

--Le tapissier de la rue Royale, qui vend de si jolis meubles anglais.

Si Jansen voyait ça, il en deviendrait fou et me commanderait, sur

l'heure, une étoffe dans ces deux tons-là pour chambre de jeune fille...

Tiens, viens la voir!

--Mais... sa pudeur? fis-je avec le doux sourire du sceptique endurci.

--Sa pudeur?

Et mon ami prononça ce mot _pudeur_ sur un ton correspondant exactement

à mes idées.

(Je n'insiste pas, dans la crainte de désobliger quelques bourgeois du

Marais, à l'estime desquels j'ai la faiblesse de tenir.)

Son atelier se compose d'un ancien immense grenier, éclairé par un

vitrage grand comme le Champ de Mars, et dans le coin duquel (grenier)

s'aménage la chambre du jeune peintre et de sa petite amie.

--Comme ça sent le goudron, ici! reniflai-je en entrant.

--Oh! ne fais pas attention! C'est Alice qui se sert pour sa toilette de

l'eau de chez Boboeuf, très délicieuse mais qui sent un peu le goudron.

--Ah!

--Oui!

Un grand ennui venait de se peindre sur la figure de mon ami.

Évidemment, il regrettait de m'avoir amené. Mais pourquoi ce regret?

--Comment, bondis-je soudain, c'est de toi ce tableau?

Et je désignais une toile en train sur un chevalet.

--Mais oui, c'est de moi.

--De toi! cette peinture qui se passe dans la cave d'un nègre! De toi,

que je connus affolé de lumière et de clarté! De toi, cette chose

innomablement brune! De toi, à qui le seul mot _bitume_ levait le coeur!

--Oui, mon pauvre ami, de moi! Un jour, peut-être, tu sauras et alors tu

me serreras la main très fort et tu auras grand'peine à retenir tes

larmes!... Mais assez causé de ce triste sujet, et viens voir l'adorable

corps illustré de la jeune Alice.

* * * * *

(Passage supprimé par la Censure.)

* * * * *

--Mais, nom d'un chien! m'impatientai-je, me diras-tu d'où cette

évolution brusque et en pis de ta manière?

--Soit!... Alors, jure-moi de n'en rien dire à âme qui vive!

--Mon ouïe est un sépulcre où tout s'engouffre et meurt!

--Tiens, un joli vers... Eh bien! voici: Tu as remarqué, en entrant,

comme ça sentait le goudron?

--Délicieusement!... Et ce parfum m'évoque toute une enfance flâneuse,

traînée sur les quais de mon vieux Honfleur natal et à jamais chéri.

--Eh bien! c'est ma peinture qui sent ça!

--Ta peinture!... Tu fais de la peinture au goudron?

--Parfaitement! Le _manager_... Comment prononces-tu ça en anglais?

--Le _ménédjeuhr_.

--C'est bien ça... Le... _machin_ d'un hôtel de Menton, où il ne vient

que des Anglais tuberculeux, m'a commandé douze panneaux décoratifs, à

condition qu'ils seraient peints à base de goudron, rapport aux

émanations bienfaisantes de ce produit... Une idée à lui!

--Et tu as accepté cet odieux compromis!

--Les temps sont durs, tu sais.

--À qui le dis-tu!

--Cette petite Alice, sans être coûteuse, a ses exigences. Ce matin

encore, elle m'a demandé 12 fr. 50 pour des bottines.

--Bigre!

--Oh! ça n'est rien, ça! Mais reconnais toi-même que le goudron n'est

pas beaucoup fait pour éclaircir une palette.

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes · 第 71 / 90 题