Ce soir-là, je rentrai tard (ou tôt, si vous aimez mieux, car déjà
pointait l'aurore).
Je m'apprêtais à exécuter la légère opération de serrurerie qui permet à
chacun de pénétrer chez soi, quand, de l'escalier, me descendirent des
voix:
--C'est très embêtant!... Il est à peine quatre heures: il nous faudra
attendre deux heures avant qu'un serrurier ne soit ouvert.
--Pourquoi perds-tu la clef, aussi, espèce de serin?
Accablé sous le reproche, l'espèce de serin ne répondit point.
Les interlocuteurs descendaient et je les aperçus: deux jeunes gens sur
la face desquels s'étendait un voile de lassitude inexprimable et dont
les cheveux un peu longs figuraient une broussaille pas très bien tenue.
Je suis l'obligeance même:
--Messieurs, m'inclinai-je, je vois ce dont il s'agit. Voulez-vous me
permettre de vous offrir l'hospitalité jusqu'à la venue du grand jour?
Consentirent les jeunes gens.
Je les introduisis dans mon petit salon rose et vert pomme, orgueil de
mon logis, et m'enquis s'ils souhaitaient se désaltérer.
Ils voulaient bien.
Je débouchai une bouteille de cette excellente bière de Nuremberg que
les barons de Tucher se font une allégresse de m'offrir, et nous
causâmes.
Les jeunes hommes--je l'aurais gagé--se trouvaient être des artistes: un
poète, un peintre.
Voici les termes du poète:
--Je suis du groupe _néo-agoniaque_, dont la séparation avec l'_école
râleuse_ fit tant de tapage l'hiver dernier.
--Mes souvenirs ne sont pas précis à cet égard, répondis-je
courtoisement. Vous êtes nombreux, dans le groupe _néo-agoniaque_?
--Moi d'abord, puis un petit jeune homme de Bruges. Et encore le petit
jeune homme de Bruges décrit maintenant une arabesque d'évolution qui le
disside de moi, sensiblement.
--Alors, vous ne vous battrez pas dans votre groupe. Et,
dites-moi--excusez ma crasse ignorance--quelles sont les doctrines du
groupe _néo-agoniaque_ dissident de l'_école râleuse_?
--Voici: il n'y a pas à se le dissimuler, notre pauvre dix-neuvième
siècle tire à sa fin. Il râle, il agonise. Sa littérature doit donc
consister en un râle, un rauque râle à peine perceptible.
--Alors, vos vers?
--Sont de rauques râles à peine perceptibles.
--C'est parfait! Vous publiez où?
--Nulle part! Ma littérature se cabre à être traduite typographiquement
par le brutal blanc et noir. Je ne publierai ma poésie qu'au jour où
existera une revue composée, au moyen de caractères éculés, sur du
papier mauve clair, avec de l'encre héliotrope pâle.
--Diable! vous risquez d'attendre encore quelque temps!
--Toutes les heures viennent!
Une objection me vint que je ne sus point garder pour moi.
--Mais si la littérature d'une fin de siècle doit être gâteuse,
agoniaque et râlante, alors, dans cinq ans, en 1901, vous devrez, dans
les revues littéraires et les livres, pousser des vagissements
inarticulés?
Pour toute réponse, le _néo-agoniaque_ déboucha une deuxième bouteille
de mon excellente bière de Nuremberg.
Ce fut au tour du peintre:
--Moi, je fais de la peinture _furtivo-momentiste_.
--De la peinture?...
--_Furtivo-momentiste_... j'évoque sur la toile la furtive impression du
moment qui passe.
--Ça doit être intéressant, cette machine-là.
--Pas le moins du monde! Le moment qui passe passe si vite, qu'il est
tout de suite tombé dans le gouffre du passé.
--Peignez l'avenir, alors.
--Pas plus intéressant! L'avenir est séparé du présent par rien du tout,
puisque le mot que je vais dire est déjà dit.
--Comme l'a chanté ce vieux Boileau, notre maître à tous:
Le moment où je parle est déjà loin de nous.
Cet alexandrin de Boileau jeta comme un froid, duquel profita une
troisième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg pour se faire
déboucher par le _furtivo-momentiste_.
Cependant, la grande ville s'éveillait. On entendait s'ouvrir, claquant
fort, la devanture des fruitiers, et déjà les actifs serruriers
s'apprêtaient à leur tâche du jour.
Le _néo-agoniaque_ en ramena bientôt un, et sur la gracieuse invitation
de ces messieurs, je pénétrai dans leur domicile, non sans m'être loti
de trois autres bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg. (Il est
des matins où l'homme le plus sobre assécherait des citernes.)
Dans le logis de ces messieurs, le confortable était remplacé par une
poussière copieuse et probablement invétérée.
Des hardes, d'un ton plutôt pisseux, gisaient sur les meubles les moins
faits pour les recueillir.
Sur une table, traînait tout ce qu'il faut pour ne pas écrire.
Dans un autre coin, se trouvait assemblé l'attirail nécessaire pour ne
pas peindre; de vieilles toiles informément ébauchées, des palettes dont
la sécheresse semblait dater de la Renaissance, des brosses qu'on aurait
juré sorties de chez Dusser, des tubes d'où s'étaient évadés, sans
espoir de retour, les riches cobalts et les lumineux cadmiums...
--C'est là votre atelier? fis-je au peintre.
--Mon atelier? Quel atelier?
--Eh bien, là où vous travaillez, parbleu!
--Là où je travaille, moi? Mais est-ce que je travaille, moi? Est-ce
qu'un sincère _furtivo-momentiste_ peut travailler?... Dans le temps,
oui, j'ai travaillé... Le matin, je me mettais à peindre une bonne
femme... j'allais déjeuner... je revenais... Eh bien, ça n'y était
plus... En une heure, devenu vieux jeu, ridicule, périmé! Alors, j'ai
renoncé à peindre.
Et pour marquer son inexprimable lassitude, le _furtivo-momentiste_
déboucha la cinquième bouteille de mon excellente bière de Nuremberg.
(J'ai oublié de faire mention de la quatrième: je serai reconnaissant au
lecteur de me pardonner ce petit oubli.)
Sur la cheminée de ces messieurs s'étalait la photographie d'un jeune
homme chevelu portant cette dédicace: «_À Loys Job' Har._»
--Loys Job' Har, c'est moi, fit le poète.
--Tous mes compliments! C'est un fort joli nom. Vous êtes d'origine
chaldéenne, sans doute?
--Pas du tout... La vérité m'oblige à vous avouer que mon vrai nom est
Louis Jobard. J'ai cru pouvoir prendre sur moi de l'esthétiser
légèrement.
--Vos aïeux ont dû tressaillir en leur sépulcre.
--Qu'ils tressaillent à leur aise! Quand ils auront bien tressailli, ils
ne tressailleront plus.
À mon tour, je me nommai.
Une très visible moue vint aux lèvres de Job' Har.
--Votre nom ne m'est point ignoré; mais je n'ai rien lu de vous...
Cependant, dans les crémeries où nous passions, j'ai parfois entendu des
gens de basse culture intellectuelle qui s'éjouissaient de vos facéties.
Je n'eus l'air de rien, mais je me sentis abominablement vexé.
Et sur les six bouteilles de mon excellente bière de Nuremberg, j'en
regrettai quatre, sincèrement.