Que le correspondant dont je publie ici la lettre ne s'y trompe pas une
minute! Je sais parfaitement quelle personnalité cache sa modeste
signature.
Mais aussi, qu'il se rassure! je ne la dévoilerai point, cette
personnalité.
Détenteur d'une haute situation dans l'État (on peut dire, sans crainte
d'être taxé d'exagération, qu'il est chef de service), mon correspondant
ne relève pas, comme on dit, du domaine de la petite bière.
Sa lettre est l'aimable délassement d'un esprit d'élite et digne, en
tous points, du poste important qu'on lui a confié.
Le sort que je fais à sa fantaisie pourra peut-être le déterminer à--si
la conversation vient à tomber là-dessus--m'offrir un bureau de tabac ou
deux.
Ce que j'en dis, c'est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne
répondant jamais aux lettres que je reçois, les timbres-poste
m'indiffèrent.
«Monsieur le rédacteur,
»Vous êtes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps.
Vos articles sont des lumières.
»C'est ce qui m'incite à vous soumettre une idée qui m'est venue et dont
je souhaiterais que vous vous fissiez l'ardent zélateur.
»N'êtes-vous pas frappé comme moi--oui, n'est-ce pas?--du profond
discrédit dans lequel est tombée la croix de commandeur de la Légion
d'honneur?
»Ce discrédit, je voudrais le voir disparaître.
»Comment? En attachant à cette haute distinction une faveur qui la
rendrait plus désirable.
»Je voudrais qu'une loi intervînt aux termes de laquelle tout haut
dignitaire de la Légion d'honneur ne pourrait plus jamais être cocu.
»Entendons-nous, les femmes de ces dignitaires pourraient continuer de
brancher l'os frontal de leur époux; _mais cela ne compterait pas_.
»Qui pourrait faire obstacle à ma proposition? Assurément pas les femmes
de ces derniers. Elles recouvreraient ainsi plus de liberté pour donner
cours aux élans de leur coeur et faire un plus grand nombre d'heureux.
Quant aux maris, puisque la loi les déclarerait indemnes, ils auraient
la double satisfaction de faire plaisir à leurs femmes, et de trouver
là, avec un surcroît d'honneur, un surcroît de profits.
»Car d'où leur viendrait, je vous prie, le scrupule qui arrête encore un
petit nombre d'entre eux à tirer des charmes de leurs épouses de
nouvelles ressources, toujours les bienvenues dans tous les ménages,
quels qu'ils soient?
»Comme la question économique prime tout aujourd'hui, j'ai tenu à
prendre l'avis des deux représentants les plus autorisés des écoles
actuellement aux prises.
»M. Leroy-Beaulieu craint qu'une pareille loi ne nous attire encore des
représailles de l'étranger.
»M. Domergue, à qui j'ai confié les craintes de son éminent adversaire,
m'a répondu textuellement:
«Les représailles de l'étranger? Je m'en f...! Mais, comme dans tout
pays civilisé il faut, pour la bonne tenue des statistiques, qu'il y ait
une moyenne de cocus déterminée, assez imposante pour que nous ne soyons
pas dans une situation inférieure vis-à-vis des autres nations, je vous
conseillerais de compléter votre proposition en disant que, pour
parfaire les manquants, le titre de cocu serait attribué d'office à tous
les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, et, si
cela ne suffit pas, à tous les membres de la Société d'économie
politique.»
»Comme j'ai infiniment plus de confiance dans le porte-parole de M.
Méline que dans le représentant des vieilles doctrines économiques,
j'incline à croire que M. Leroy-Beaulieu est hanté de craintes
déraisonnablement chimériques.
»Ce qui me courbe à cette conclusion, c'est que toutes les hautes
personnalités politiques et sociales consultées par moi approuvent
chaudement ma proposition. Le moindre avantage qu'elles y trouvent,
c'est d'augmenter les joies du foyer et le bien-être national, ce à quoi
tous les bons esprits doivent tendre et s'employer.
»Mais voilà! Tant vaut l'homme qui lance une idée, tant vaut cette idée;
et, dans toute la presse, je ne vois que vous de capable de donner à la
mienne assez de relief et d'autorité pour l'imposer à l'attention d'un
Parlement qui a tant de votes inutiles à se faire pardonner.
»Veuillez agréer, Monsieur et cher Maître, l'expression de mes
sentiments les plus cordialement formulés.
»FÉLIX.»
Et voilà!
Merci, mon vieux Félix, et à la revoyure!
(Plaisanterie d'un ordre plutôt intime, étant donné le rang social de
mon correspondant.)
SIX HISTOIRES DANS LE MÊME CORNET
OU TOUJOURS LE SOURIRE SUR LES LÈVRES
Moeurs américaines.
Dans le parc de _Rouse's point_. Le soir, assez tard. On entend au loin
les accords entraînants de _Washington Post_.
(_Washington Post_ est une _new dance_ qui fera fureur à Paris cet
hiver, vous pouvez m'en croire. Pour s'en procurer la musique avec les
instructions, s'adresser à mon vieux camarade Whaley Royce, 158, Yonge
street, Toronto. Les personnes qui voudraient éviter les frais de poste
toujours coûteux, peuvent aller se procurer elles-mêmes ce morceau. En
ce cas, ne pas quitter Toronto sans jeter un coup d'oeil sur les chutes
d'eau du Niagara, un assez curieux phénomène naturel situé non loin de
là.)
Fermons la parenthèse.
--Et vous, miss, vous ne dansez pas, ce soir?
--Non, pas ce soir.
--Pourquoi cela, miss?
--Parce que j'ai des chaussettes et pas de pantalon.
--Quelle blague!
--Voyez plutôt, répondit-elle en souriant.
* * * * *
Toulouse-Lautrec, le jeune peintre bien connu, a prêté un pantalon à M.
Pascalis, le monarchiste célèbre, momentanément gêné.
Bien que le sol fût totalement anhydre et Phoebus aveuglant, Pascalis a
relevé le bas du pantalon.
--Pourquoi? fis-je.
--Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est trop court, répondit-il en
souriant.
* * * * *
Sa femme est gentille comme tout et, pourtant, il la trompe avec une
grande bringue d'Anglaise, miss Aline, pas jolie pour un sou, mais dont
le nom seul indique assez l'irréductible tendance à la luxure et à la
sensualité.
(Miss Aline pourrait arborer la devise de sa vieille homonyme romaine,
_Lassata non satiata_, en supprimant, toutefois, _lassata_, car, au
contraire, _ça_ la repose, elle.)
Il a pu découcher, l'autre jour (_l'autre nuit_ serait plus exact, mais
le temps me manque pour rectifier).
Sous le fallacieux prétexte qu'il est vélocipédiste territorial, il a
prétendu devoir assister à une manoeuvre de nuit du côté de Vaujours,
blague infecte dans laquelle sa pauvre petite femme a coupé comme dans
du beurre.
Inutile de révéler en quoi consistèrent ces manoeuvres de nuit dont la
rue Bernouilli fut le théâtre. (Elle en a vu bien d'autres, la rue
Bernouilli.)
Et, au retour, la petite femme:
--Ça s'est bien passé?
--On ne peut mieux.
--Ton pneu ne s'est pas dégonflé?
--Si, huit fois! répondit-il en souriant.
* * * * *
Lune de miel.
--Dis-moi, ma chérie, à quel moment t'es-tu aperçue, pour la première
fois, que tu m'aimais?
--C'est quand je me suis sentie toute chagrine chaque fois qu'on te
traitait d'idiot devant moi, répondit-elle en souriant.
* * * * *
Autre lune de miel.
Lui, ardent et tendre.
Elle, bébête.
ELLE.--Alors, c'est bien vrai? Son petit Jujules aime bien sa petite
Nini?
LUI.--Mais oui, je t'aime bien!
--Beaucoup, beaucoup?
--Beaucoup, beaucoup!
--Encore plus beaucoup que ça?
--Encore plus beaucoup que ça!
--Alors, comme quoi qu'il l'aime, sa petite Nini?
--Comme un carme! répondit-il en souriant.
* * * * *
Parisienne à bord.
Après un flirt assez écourté, elle a consenti à le venir voir en sa
cabine.
--Tiens, vous ne tirez pas le rideau sur votre hublot?
--À quoi bon! Ce hublot donne sur la mer immense. Nous sommes à pas mal
de milles de la plus prochaine terre. Dieu seul nous voit et ce ne
serait pas un pauvre petit rideau qui arrêterait le regard du
Tout-Puissant.
Après cette tirade, il enlaça la jeune personne.
Mais elle:
--Non, je vous en prie, tirez le rideau.
--Pourquoi?
--Quelquefois qu'il passerait des canotiers! répondit-elle en souriant.