HOMMAGE À UN GÉNÉRAL FRANÇAIS

Je viens de recevoir le _Temps_, un numéro du _Temps_, vieux pour vous,

ô Parisiens altérés d'actualité, mais frais encore pour le relégué que

je suis en une sorte de Thébaïde lointaine et méridionale.

Vais-je lire le _Temps_?

Ma foi, non! Pourquoi lirais-je le _Temps_?

Et je jette sur les massives colonnes de cet organe crépusculaire un

regard distrait.

Mais soudain mon oeil s'allume et voilà qu'une vive liesse embrasse mon

vieux coeur.

C'est que j'ai aperçu le nom prestigieux de notre brave général Poilloüe

de Saint-Mars, commandant en chef le 12e corps, à Limoges.

Il s'agit cette fois d'une circulaire de ce guerrier pittoresque sur les

droits et les devoirs des gardes d'écurie.

Je commence par déclarer, très sérieusement et sans permettre à personne

d'en douter, que j'adore le général Poilloüe de Saint-Mars. Il est un

des rares généraux français qui mêlent profondément aux choses du

service un tout paternel souci d'humanité.

On peut dire de lui que c'est un littérateur rigolo, mais on ne saura

jamais prétendre qu'il ne soit pas un brave homme.

Et puis, _littérateur rigolo_, pourquoi?

Allons, mettons qu'il soit un poète bien personnel, et nous serons dans

le vrai.

Est-ce pas d'un poète exquis, ce mot: LA GUÉRITE, CET ÉCRIN DE LA

SENTINELLE!

Sa sollicitude pour ses troupes amène, parfois, des épisodes

réjouissants, témoin cette histoire que me contait, récemment, un

officier du 12e corps.

L'année dernière, le général Poilloüe, entre mille autres circulaires,

en consacrait une aux droits et aux devoirs des _plantons aux cuisines_.

Les plantons devaient s'occuper de ceci et de cela; mais, par contre,

ils avaient droit à ceci et à cela. Principalement, le cuisinier en pied

devait remettre au planton, à chaque repas, une large tartine de moelle.

Or, il arriva qu'un planton éprouvait pour la moelle une aversion

insurmontable. Mais, fort de la circulaire du général en chef, le

cuisinier força l'infortuné à ingurgiter l'horrible corps gras.

Voyez-vous d'ici la scène racontée par Courteline?

Cette fois, comme je l'ai dit, il s'agit des gardes d'écurie.

Je ne puis publier intégralement cette page magistrale, mais je vais en

détacher les deux phrases types, celle du brave homme et celle du poète

pittoresque.

Celle du brave homme:

_«Les écuries doivent être aménagées pour le plus grand bien-être des

chevaux, mais avant tout, il faut organiser dans ces écuries

l'installation confortable des soldats chargés de les surveiller et dont

l'existence est plus précieuse que celle de tous les animaux réunis.»_

Bravo, mon général, et très chic!

Combien différent ce langage de celui que tint (_historique_) un colonel

de chasseurs, lors des dernières manoeuvres:

Un médecin du régiment avait obtenu une permission de quarante-huit

heures. Fort de cet exemple, un vétérinaire demanda audit colonel la

même faveur qu'on lui refusa avec un entrain non dissimulé.

Et sur l'insistance du vétérinaire:

--Pardon, riposta le colonel, un médecin, ça, on peut toujours s'en

passer; tandis qu'un vétérinaire!...

Pour clore cette série d'exercices, lisons, relisons, méditons et

apprenons par coeur cette phrase, dans la même circulaire du général

Poilloüe, qui fera tressaillir d'aise en sa tombe notre vieux Buffon:

_«Les chevaux sont intelligents et observateurs. Quand ils voient leurs

gardes d'écurie déguenillés et grelottants, ils savent que les coups

vont pleuvoir sur leur dos et que leurs pauvres couvertures vont leur

être dérobées par ceux-là mêmes qui ont mission de les soigner. Ils sont

craintifs, ne se reposent pas, dépérissent et maudissent avec raison le

numéro de leur régiment.»_

Ah! si l'esprit militaire disparaît, même de l'âme des chevaux!

Pauvre France!

L'ANTIFILTRE DU CAPTAIN CAP

OU UN NOUVEAU MOYEN DE TRAITER LES MICROBES COMME ILS LE MÉRITENT

--Y aurait-il indiscrétion, mon cher Cap, à vous demander en quoi

consiste le paquet que vous tenez sous le bras?

--Nullement, cher ami, nullement.

Et avec une complaisance digne des temps chevaleresques, Cap déballa son

petit paquet et m'en présenta le contenu, un objet cylindrique, composé

de cristal et de nickel, recélant quelques détails assez ténébreux.

--Que pensez-vous que ce soit? interrogea Cap.

--Ça, c'est un filtre dans le genre du filtre Pasteur.

--Bravo! s'écria Cap! vous avez deviné! vous avez parfaitement deviné, à

part ce léger détail, toutefois, qu'au lieu d'être un filtre, cet objet

est un antifiltre.

Une vive stupeur muette se peignit sur ma face, et c'est à grand'peine

que je pus articuler:

--Un antifiltre, Cap! Un antifiltre!

--Oui, répondit froidement le Captain, un antifiltre.

--Qu'ès aco?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Grâce à cet appareil, vous pouvez

immédiatement muer l'onde la plus pure en un liquide jaunâtre et saturé

de microbes. Vous voyez d'ici les avantages de mon ustensile?

--Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien.

--Enfant que vous êtes! Vous croyez à l'antiseptie?

--Dame!

--Et à l'aseptie?

--Dame aussi!

--Pauvre niais! Vous êtes de la force du major Heitner, lequel ne

considère potable que l'eau d'abord transformée en glace, puis

longuement bouillie dans une marmite autoclave, cela dans l'espoir que

tous les microbes disponibles seront morts d'un chaud et froid.

--D'un froid et chaud, vous voulez plutôt dire, Captain?

--Tiens, c'est vrai, je n'y avais point songé. Ce major Heitner est

encore plus inconséquent que je ne croyais.

Et pour chasser la mauvaise impression de l'inconséquence excessive du

major, nous pénétrâmes, Cap et moi, dans un de ces petits _american

bars_, qui sont le plus bel ornement de la baie de Villefranche.

Cap reprit:

--La guerre stupide que l'homme fait aux microbes va, d'ici peu de

temps, coûter cher à l'humanité.

--Dieu nous garde, Cap!

--On tue les microbes, c'est vrai, mais on ne les tue pas tous! Et

comment appelez-vous ceux qui résistent?

--Je ne les appelle pas, Cap; ils viennent bien tout seuls.

--Ah! vous ne les appelez pas? Eh bien, moi, je les appelle de _rudes

lapins_! Ceux-là sortent de leurs épreuves plus vigoureux qu'avant et

terriblement trempés pour la lutte. Dans la bataille pour la vie, les

individus qui ne succombent pas gagnent un entraînement et une vigueur

qu'ils transmettent à leur espèce. Gare à nous, bientôt!

--À genoux, Cap, et prions!

--Laissons la prière aux enfants et aux femmes. Nous autres, hommes,

colletons-nous avec la vérité. Voici ma théorie relative aux microbes:

au lieu de combattre ces petits êtres, endormons-les dans l'oisiveté et

le bien-être. Offrons-leur des milieux de culture favorables et

charmants. Que notre corps devienne la Capoue de ces Annibaux

microscopiques.

--Très drôle ça, Cap, les _Annibaux microscopiques_!

--Alors, qu'arrivera-t-il? Les microbes s'habitueront à cette fausse

sécurité. Ils pulluleront à l'envi; mais plus ils seront nombreux moins

ils seront dangereux. Bientôt, ils tomberont en pleine dégénérescence...

--Et Max Nordau fera un livre sur eux. Ce sera très rigolo.

--Hein! Que dites-vous de ma théorie?

--Épatante, Cap! Paix à tous les microbes de bonne volonté! Et, pour

commencer la mise en pratique de votre idée, les microbes aiment-ils

l'_irish whiskey cock tail_?

--Ils l'adorent, Alphonse, n'en doutez point!

--Alors, garçon, deux _irish whishey cock tails_! Et préparez-nous-les,

_carefully_, vous savez?

--Et _largefully_, ajouta le Captain Cap avec son bon sourire.

Si, vraiment, les microbes adorent les boissons américaines, ce fut une

bonne journée pour eux.

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes · 第 51 / 90 题