UNE PINCÉE D'AVENTURES RÉCENTES

Est-ce que--là, franchement!--ça ne vous ennuierait pas trop que je vous

conte mon après-midi de dimanche dernier?

Au contraire! vous récriez-vous gentiment.

Je ne vois, dans votre charmante protestation, qu'une aimable

courtoisie; je semble la tenir pour argent comptant... et je marche.

Le matin, j'avais reçu un mot d'une préalable petite bonne amie à moi,

désormais en province, épisodiquement à Paris, et pour laquelle je

conservais je ne sais quelle tendresse inaltérable. (_Inaltérable_ est

excessif, on le verra tout à l'heure.)[7].

«Forcée de partir lundi au lieu de mardi, si tu veux nous voir, viens

dimanche après-midi, foire au pain d'épices. Y serai avec ma soeur. Bien

le divin tonnerre si on ne se rencontre pas!»

Étrange rendez-vous, manquai-je pas d'observer; mais je suis fait à ces

façons, toujours d'imprévu.

Je déjeunai chez Léon Gandillot.

(Tous les dimanches que je suis à Paris, je prends mon repas du dimanche

matin chez le jeune et déjà célèbre auteur dramatique.)

Je sortis de chez cet homme de théâtre sur le coup de deux heures.

Rue des Martyrs, pas un sapin!

Faubourg Montmartre, pas un sapin!

Aux boulevards, pas un sapin!

Ah! c'était gai!

Et l'Heure, qui n'a pas besoin de voiture pour marcher, elle, s'avançait

à grands pas.

Quand je dis _pas un sapin_, entendons-nous. Il en passait des tas, mais

tous lotis de leurs voyageurs. Alors, c'est comme s'il n'en eût point

passé?

Soudain...

Un peu avant la Porte-Saint-Denis, stoppa un fiacre découvert qui se

dégorgea de son client.

Le jaguar le plus déterminé de la jungle ne se fût point approché en

moins de temps (qu'il n'en faut pour l'écrire) que je ne le fis.

Trop tard, hélas!

Une vieille petite bonne femme, pleine de respectabilité et sur la robe

de soie de laquelle s'allongeait une chaîne d'or du bon vieux temps,

indiquait déjà sa destination au cocher.

J'entendis qu'elle allait boulevard de Charonne.

Justement, ma direction!

--Pardon, madame, fis-je, la face emmiellée de mon plus lâche sourire,

est-ce que...

Et je lui expliquai la situation.

--Mais, comment donc! acquiesça l'exquise créature.

Je m'installai.

La petite vieille était loquace.

Elle allait voir sa fille et son gendre, récemment installés dans une

des meilleures maisons du boulevard de Charonne, maison dans laquelle

ils avaient fichtre bien fait trente mille francs de frais.

Nous étions arrivés.

Je voulus payer, ainsi qu'il sied au paladin français.

Mais la petite vieille s'y refusa avec une obstination comique et des

raisonnements que je ne m'expliquais point.

Ma foi, n'est-ce pas?...

Et elle entra dans la maison de sa fille et de son gendre.

Une grande stupeur m'envahit, dès lors.

Cette maison, c'était une maison,--quels termes emploierais-je, grand

Dieu!--c'était une maison de _rapid flirt_, comme on dit à Francisco.

Je n'en dirai point le numéro, parce que ce serait de cette publicité

gratuite dont l'abus déterminerait la mort des quotidiens; mais je puis

vous affirmer que c'était un rude numéro. J'en ai encore plein les yeux!

Cinq minutes et je me trouvais place du Trône.

Bientôt, je rencontrai ma jeune amie, qui descendait, toute rose, des

Montagnes-Russes.

Nous n'avions pas cheminé plus d'un hectomètre qu'elle me déclarait que

_si j'étais venu là pour la raser avec mes observations idiotes, je

pouvais parfaitement retourner à l'endroit d'où je venais. Et puis,

voilà!_

Ce à quoi je répondis, sans plus tarder, qu'_elle avait toujours été et

qu'elle ne serait jamais qu'une petite grue; que, d'ailleurs, j'avais

depuis longtemps copieusement soupé de sa fiole. Et puis, voilà!_

Et nous nous quittâmes sur un froid coup de chapeau de moi, accueilli

par un formidable haussement d'épaules de sa part.

Pas plus de voitures pour s'en aller que je n'en avais trouvé pour

venir.

Au reste, un peu énervé et ne sachant que faire de ma vesprée, je

n'étais pas fâché de marcher un peu.

Je dégringolai à pied le boulevard Voltaire, le joyeux et bien parisien

boulevard Voltaire.

Arrivé place de la République, j'aperçus un de ces grands omnibus qui

vous mènent de certains points déterminés à la gare Saint-Lazare, ou de

la gare Saint-Lazare à ces mêmes points déterminés.

Jamais je ne m'étais servi de ce mode de locomotion.

Il y avait donc là une occasion unique de débuter dans la carrière,

puisque je devais dîner le soir à Maisons-Laffitte.

Je m'installai sur l'impériale.

Mais voilà-t-il pas... Tais-toi, ma rancune.

Voilà-t-il pas que, boulevard des Italiens, j'aperçus des gens que

j'avais intérêt à rencontrer.

J'émis la peu farouche prétention de descendre.

--Pardon, fit le conducteur, vous n'avez pas le droit de descendre avant

la gare Saint-Lazare.

--Je n'ai pas le droit de descendre? Je n'ai pas le droit de descendre

où je veux?

--Non, monsieur.

--Eh bien! nous allons voir ça!

J'allais employer la violence quand je fus séduit par l'étrangeté de la

situation.

Un citoyen français, libre, innocent, ayant payé sa place, n'aurait pas

le droit de descendre d'une voiture _publique_, à tel moment qu'il lui

plairait!

--Non, monsieur.

Tous les voyageurs me donnaient tort et semblaient prendre en pitié ma

déplorable ignorance.

Un vieux monsieur, officier de la Légion d'honneur, me demanda:

--Vous êtes étranger, sans doute?

--Mon Dieu, monsieur, je suis étranger sans l'être, étant né dans le

Calvados de parents français.

Le vieux monsieur mit une infinie bienveillance à m'expliquer le

monopole de la Compagnie des Omnibus et une foule de patati et de

patata, le tout dans une langue et avec des idées d'esclave qui accepte

le monopole du même dos que les nègres de la Jamaïque acceptent les

coups de matraque.

Comme, après tout, je m'en fichais, je pris mon parti de l'aventure,

décidé à m'amuser de la fiole de ce vieillard décoré mais servile.

--Moi, monsieur, m'écriai-je, je suis un homme libre, et je ne me laisse

pas épater par l'oeil des barbares!

Il ne comprenait pas bien.

Je repris:

--Alors, vous, monsieur, vous êtes de ceux qui sanctionnent le monopole

par la voie de la séquestration ambulante?... Car, je suis séquestré!

Ambulatoirement, j'en conviens, mais enfin, je suis séquestré!

Je ne sais ce qui se passa dans la tête de mon bonhomme, à ce moment. Il

se leva, fit signe au conducteur de me laisser descendre, ajoutant:

--Je prends ça sur moi.

C'était peut-être une grosse légume.

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes · 第 46 / 90 题