L'accueil que me réservait le Captain Cap fut totalement dénué, comment
dirai-je? d'expansion. (Attribuez ce fait à un récent malentendu.)
Mais l'âme de Cap est une grande âme, et Cap, sur ma mine déconfite, sur
mon visible chagrin, ne crut pas devoir maintenir la basse température
de son accueil.
Au contraire même, et soudain, je le vis bondir sur la plate-forme de la
cordialité.
--Qu'est-ce que vous prenez, Allais?
--Je me disposais à vous le demander, Captain.
--Moi, un verre d'eau rougie.
--Et moi, de l'eau sucrée avec de la fleur d'oranger.
--Ne prenez pas trop de fleur d'oranger; elle est très forte dans cette
maison... Méfiez-vous!
Et Cap, au bout d'un court silence:
--Vous souvient-il, mon cher Alphonse, d'une conversation que nous eûmes
naguère, relativement à des oeufs?
--Parfaitement!... Des oeufs de harengs saurs, n'est-ce pas, que Casimir
Périer s'amusait à faire couver par des autruches empaillées?
--Non, pas ceux-là. Je veux parler des oeufs de poules.
--Des oeufs de poules?
--Oui, des oeufs de poules. Vous ouvrez d'énormes prunelles...
Ignorez-vous donc que la poule soit ovipare?
--Non, Cap. Tout jeune, je fus initié à ce détail.
--Vous souvenez-vous pas qu'un jour j'admirais devant vous... (admirer
au sens latin du mot: _mirari_, _s'étonner_) j'admirais que les
marchands d'oeufs fussent assez idiots pour ne pas vendre très cher, et
tout de suite, leurs oeufs frais, au lieu d'attendre--ainsi qu'ils
font--que ces mêmes oeufs aient perdu de leur fraîcheur en même temps et
de leur valeur?
--Je me souviens, Cap.
--C'est heureux... Savez-vous, avec ce système-là, ce qui est arrivé à
un de mes amis?
--Je brûle de l'apprendre.
--Mon ami entre, hier soir, chez un fruitier. Il demande un oeuf très
frais, _tout ce qu'il y a de plus frais_, pour gober avant de se
coucher.
--Excellente coutume.
--Mon ami rentre chez lui... D'un coup sec de son couteau, il brise la
coquille de l'oeuf, et de cette coquille surgit brusquement un petit
poussin. Furieux d'être dérangé à pareille heure, le jeune gallinacé
saute aux yeux de mon ami et les lui crève tous les deux.
--Voilà un événement bien particulier!
--Particulière ou pas, une telle aventure ne devrait jamais se produire
dans un gouvernement issu du suffrage universel.
--Mais quel remède?...
--Il est trouvé! Un de mes amis...
--Celui qui a eu les yeux crevés?
--Non, un autre... un aviculteur turc des environs de Valence, dont
voici la carte: _Baldek-Hatzar, au Vélau (Drôme)_, a résolu la question.
Oh! mon Dieu, c'est bien simple!
--Parlez sans crainte, Cap.
--Voici: le gouvernement s'arrogera le monopole des oeufs comme il a
déjà celui du tabac et des allumettes. Chaque poule exerçant son
industrie sur le territoire de la République française sera munie, à son
orifice postérieur, d'un appareil enregistreur, compteur et dateur. Cet
appareil, très simple, en somme, se compose d'un mouvement d'horlogerie
donnant les dates et les heures, d'un rouleau encreur et d'un timbre
dateur. Le tout pèse 68 gr. et 99 centig.
--Merveilleux, Cap, merveilleux!
--Alors, plus de duperie, plus de fraude, plus de poussins
inattendus!... Des expériences ont été faites qui réussirent à souhait.
Mon ami, le Turc Baldek-Hatzar, a écrit au ministre de l'agriculture et
au ministre des finances. Ces messieurs n'ont pas encore daigné
répondre. Ah! elle est chouette, votre Europe!
--À qui le dites-vous?...
Et Cap commanda deux tasses de tilleul, que nous sablâmes gaiement avant
de nous séparer.