Mon jeune et intelligent directeur me remet, ou plutôt me fait remettre
par un de ses grooms--car nous sommes en froid depuis quelque temps
(histoire de femmes)--la lettre suivante que je publie presque
intégralement, non pas tant pour l'intérêt qu'elle comporte que pour la
petite peine qu'elle m'évite d'imaginer et d'écrire une vague futilité
analogue ou autre.
Tout ce qui touche à la langue française, d'ailleurs, ne me saurait
demeurer indifférent. Mes lecteurs, mes bons petits lecteurs chéris, le
savent bien, car pas un jour ne se passe sans que je sois consulté sur
quelque philologique embarras, ou invité à consacrer de ma haute
sanction telle nouvelle formule.
D'autres se montreraient orgueilleux d'une semblable renommée; moi, je
n'en suis pas plus fier!
Une lettre très gentille, entre autres, reçue dernièrement, me disait en
substance:
«Un syndicat d'idolâtres de votre incomparable talent et de votre
parfaite tenue dans la vie me charge de vous aviser qu'il a
définitivement adopté, comme courtoise formule épistolaire, le
_inoxydablement_ que vous venez de lancer avec votre indiscutable
autorité.
»Mais croyez-vous point, cher Monsieur, que l'orthographe en serait pas
mieux ainsi: _inoccidablement_, témoignant que les sentiments qu'on
nourrit pour son correspondant sont altérables par rien du tout, même le
trépas?»
Nous sommes d'accord, Syndicat d'idolâtres, nous sommes d'accord.
Et puis, voici la lettre annoncée plus haut:
_«À Monsieur Fernand Xau, Directeur du journal _le Journal_, 106,
rue de Richelieu._
»Monsieur,
»Depuis plus de deux ans que, chaque matin, je lis le _Journal_,
j'admire... etc., etc.
_(Ici quelques mots aimables pour plusieurs collaborateurs non dénués,
en effet, de talent.)_
»... Mais ce que je prise par-dessus tout, ce sont les chroniques si
fines, si ingénieuses, si larges, si substantielles de ce remarquable
vieillard (_sic_) qui signe Alphonse Allais.
»Je n'ai pas l'honneur de le connaître, je n'ai même jamais vu sa
photographie, mais le respect que j'éprouve pour son noble caractère et
pour la façon si docte, si magistrale, si définitive avec laquelle il
dénoue le noeud gordien des plus grosses difficultés de la langue
française, m'ont amené à lui demander, par votre intermédiaire, son avis
sur une question qui nous passionne, quelques amis et moi.
»M. Allais a su conquérir, dans les milieux universitaires, une vive
autorité pour la lueur qu'il jeta jadis sur le genre du mot _tac_,
masculin ou féminin selon le cas (_l'attaque du moulin, le tic-tac du
moulin, la tactique Dumoulin_).
»Il s'agit aujourd'hui des différentes orthographes du mot _sang_, qui
ondoient suivant la qualité, la couleur, la température, etc., etc.
»Quand, par exemple, vous parlez, dans le _Journal_, de ce jeune esthète
que vous appelez, je crois, Sarcisque Francey ou Sancisque Frarcey (ou
un nom dans ce genre-là), vous dites: «Ce petit jeune homme détient le
record du bon _sens_.»
»Mais dès qu'il est question du chasseur Mirman, vous écrivez: «Le
député de Reims se fait beaucoup de mauvais _sang_.»
»Donc, _s, e, n, s,_ quand c'est bon; _s, a, n, g,_ quand c'est mauvais.
»De même, l'orthographe de ce mot varie avec la couleur:
»Quoique le sang soit habituellement rouge, vous écrivez «_faire
semblant_» _s, e, m,_ et «_sambleu!_» _s, a, m_.
»Expliquez cela, s. v. p.!
»Ce n'est pas tout:
»Pourquoi écrivez-vous: «_M. Barthou perdit son sang-froid_» _s, a, n,
g,_ et «_Don Quichotte perdit son Sancho_» _s, a, n_?
»Je m'arrête, monsieur le directeur, car, à insister dans cette voie, on
se ferait tourner les sangs.
»Peut-être M. Alphonse Allais trouvera-t-il que je n'ai pas le sens
commun?
»Dans cette espérance, veuillez, monsieur le directeur, etc., etc.
»Votre bien dévoué,
»JEAN DES ROGNURES.»
La question est, en effet, étrangement complexe; je la transmets à mon
conseil d'études (section des lettres).
Et je me rappelle l'amusante boutade de mon pauvre vieil ami Hippolyte
Briollet:
_On dit «Francfort-_sur-le-Mein_» _et_ «avoir le coeur _sur la main_».
Comment voulez-vous que les étrangers s'y reconnaissent?_
Moi aussi, je me demande comment les étrangers peuvent s'y reconnaître.
FRAGMENT DE LETTRE DE M. FRANC-NOHAIN TENDANT À DÉMONTRER QU'ON NE
S'EMBÊTE PAS PLUS EN PROVINCE QU'À PARIS
Beaucoup de Parisiens, et pas mal de Parisiennes, éprouvent une vive
tendance à s'imaginer que le bout du monde consiste en Neuilly l'hiver
et en Trouville l'été.
Il y a là un gros malentendu contre lequel tous les bons esprits
devraient s'appliquer à réagir.
Les départements français, ô gens de Paris, existent ailleurs que dans
les géographies. Ils sont peuplés d'habitants en tout semblables à vous,
d'habitants qui participent à la vie de la France et qui contribuent,
par leurs efforts, par leurs arts, par leur fortune, à la prospérité et
à la grandeur de notre cher pays.
Mais je n'insiste pas. Ça me ficherait en colère, comme dit Sarcey, et,
malade comme je suis, la moindre émotion peut me tuer.
Je préfère découper, dans une lettre que je viens de recevoir, le
passage suivant. Lisez-le attentivement, Mesdames et Messieurs, et vous
vous rendrez bien compte que Paris ne détient pas le record des suprêmes
rigolades:
* * * * *
«Je parierais, mon cher Allais, que vous, si Parisien, vous ne
connaissez pas un petit jeu ravissant qui passionne, depuis cet hiver,
notre société élégante de Saint-Jean-d'Angély. C'est la jolie madame
Marouillet qui nous l'a appris, cette madame Marouillet dont je vous
parlai tant de fois, la femme du docteur Marouillet, le distingué
président de l'_Académie morale et technique d'Aunis et Saintonge_.
»Vous savez qu'il y a thé chez les Marouillet tous les vendredis: une
habitude de Paris qui s'est merveilleusement implantée dans notre
province; nous sommes là un petit clan de fonctionnaires qui ne
demandons qu'à nous amuser, et qui y réussissons parfaitement, je vous
assure, depuis que les Marouillet ont donné l'élan; tout blasé que vous
êtes, je doute fort que vous ne prissiez plaisir à une partie de bête
hombrée avec mademoiselle Charras, que nous appelons, par analogie, la
«Superbe», et avec madame Legrice-Morand; et si vous entendiez cette
dernière chanter: _«Salut! petite maison verte!»_ la nouvelle romance du
commandant Thomeret, vous comprendriez vite le peu de regrets que nous
éprouvons pour vos divettes.
»Mais ce qui vous ravirait plus encore, ou je vous connais mal, c'est le
petit jeu de madame Marouillet.
»Tout le monde s'assied en cercle, coude à coude; chacun tient l'index
droit levé; la main gauche est à demi-fermée, le bout du pouce
effleurant l'extrémité du médium, de façon à former comme un petit
puits, l'orifice en l'air. Celui qui dirige le jeu commande: _Chacun son
trou!_ ou _Trou commun!_ ou _Trou du voisin!_ et aussitôt chaque joueur
abat l'index au milieu du cercle quand on a commandé trou commun, ou
l'insinue dans le petit puits que le voisin forme de sa main gauche, ou
dans son propre petit puits. Vous ne sauriez imaginer rien de plus
distrayant, pour peu qu'on mette de l'entrain et de la vivacité dans les
commandements; et je vous garantis que quand c'est madame Marouillet qui
commande, ou encore le petit d'Angoulins, pour pouvoir les suivre, et,
au milieu de l'entre-croisement des mains, ne pas s'embrouiller dans les
différents trous, il faut une attention et une dextérité pas banales.
»D'ailleurs, quand on se trompe, c'est peut-être encore plus amusant,
car alors ce sont des contestations sans fin et drôles au possible:
»--Trou commun, monsieur Burisson; vous faites trou du voisin, un
gage!--Pas du tout, chacun son trou!--Non, trou commun!--Trou du
voisin!--Troun de l'air! ajoute toujours M. Burisson, qui a le génie de
l'à-propos et du calembour. Ce M. Burisson est impayable; entre nous, je
le soupçonne souvent de se tromper exprès et d'être légèrement
_fumiste_, comme vous dites sur le boulevard; ce qui est certain, c'est
qu'il nous fera mourir.
* * * * *
»Trou commun, mon cher Allais, et mille choses autour.
»FRANC-NOHAIN.»
_Franc-Nohain_ n'est pas le vrai nom du signataire de cette lettre.
Trésorier général dans un des plus fertiles départements de notre chère
France sud-occidentale, ce sympathique fonctionnaire se double d'un
poète amorphe d'une rare envergure.
Son petit volume, qui vient de paraître: _Inattentions et sollicitudes_,
est dans toutes les mains.