LA SEPTIESME JOYE.

La septiesme joye de mariage, si est que aucunesfois celui qui est marié

trouve une très-bonne femme, sage et très-bien conditionnée. Et avient

aussi aucunefois qu’il trouve une femme qui est une très-bonne

galoise[249], qui ne resfuseroit jamais raison, qui la luy ouffreroit.

Mais sachez, de quelque condition qu’elle soit, preude femme ou autre,

il y a une reigle generalle en mariage, que chacune croit et tient:

c’est que son mary est le plus meschant et le moins puissant au regard

de la matiere secrette, que touz les autres du monde. Et avient souvent

que le jeune homs, qui est requoquillé[250], se marie à une jeune bonne

fille et proude femme, qui prennent des plaisirs ensemble, tant et tout

ce qu’ils en povent avoir, pour ung an, deux ans, iij ans, ou plus, tant

qu’ilz refredissent leur jeunesse; mais la femme ne se gaste pas si

toust comme l’homme, de quelque estat qu’il soit: c’est pource qu’elle

ne prent pas les paines, les travaulz, les soussyz qu’il prent; et s’il

ne fasoit ores si non soulacier[251] et jouer, si seroit l’omme plus

toust gasté quant ad ce. Bien est vray que la femme, tant que elle porte

enfans et est grousse, qu’elle est bien empeschée, et à l’enfantement a

grant paine et douleur; mais ce n’est rien à comparer envers un soussy

que ung homme raisonnable prent, de pencées profondes pour aucune grant

chose qu’il a affaire. Et quant est de la paine de l’engroisse[252] ou

de l’enfantement, je ne m’en merveille nyent plus[253] que d’une geline

ou d’un oaye, qui met hors un grous euf comme le poing par ung pertuis

où paravant vous n’eusses pas mis ung petit doy. Et si est aussi grant

chouse à nature de faire l’un comme l’autre; et si verrez une geline se

tenir plus grasse en ponnant chacun jour que ne fait un coq: car le coq

est si beste qu’il ne fait à journée[254] que li querre[255] vitaille et

la luy bailler ou bec, et la geline ne s’esmoye que de menger et de

caqueter, et se tenir bien aise. Ainsi le font les bons proudes hommes

mariez, qui en sont bien à louer. Après avient que le bon homme est bien

escuré et detiré[256], qui tousjours a peine et soussy et travail, et

pense ailleurs; il ne s’applique plus à tel esbat, ou bien pou pour

complere à sa femme; et aussi il ne le pourroit pas fere comme il

souloit, et se lasche[257] du tout en celui cas. Si la femme ne le fait

pas, mais est aussi puissante qu’elle fut oncques quand ad ce. Et pour

ce que sa livrée[258] est diminuée chacun jour, les plaisances, les

deliz, les beaux semblans, qui se fasoient ensemble en la jeunesse et en

la puissance du mary, tournent en noises et en riotes. Et aussi, comme

petit à petit la livrée se diminue, ilz commencent à rechigner.

Et quand la livrée ne souffist pas à la dame, pousé qu’elle soit bonne

preude femme, et que elle n’a nulle volenté de mal faire, si ne lesse

elle pas à croire que son mary est de moindre puissance que les aultres;

et a meilleur raison de le croire, pource que elle ne essaya oncques que

lui, et il ne lui suffist pas: et par raison ung homme doit suffire à

une femme, ou nature n’auroit pas bien proporcionnées les chouses; et

aussi je croy que si ung homme ne suffisoit à une femme, que Dieu et

l’Église auroient ordonné que chacune en eust deux, ou tant qu’il lui

suffiroit. Et aucunesfois aucunes se mettent à l’aventure de essaier si

les aultres sont de aussi petit povoir comme les maris. Et lors celle

qui se met à l’aventure le croit mieulx que davant, car par aventure

elle prent ung compaignon dont elle ne peut finer[259] sinon a grant

paour et à la goulée[260], et est tout affamé et fait merveilles quand

il y peut avenir. Et si el avoit tenu son mary par avant meschant[261]

et de petit povoir, elle le croit encore mieulx de present, car les

plaisances presentes sont tousjours mieulx en souvenance que celles qui

sont passées; si le croit plus fermement que davant, car experience est

la maistresse.

Et avient aussi que celui qui se marie trouve femme qui est bonne

galoise, et entent bien raison, qui la li dit; laquelle croit aussi bien

de son mary comme l’autre, comme j’ay dit: car à l’aventure elle en a

essaie des autres, dont le fait est mallement plus grant que celuy du

bon homme[262], qui ne s’en donne pas grant paine, car il sçait bien

qu’il la trouvera tousjours près lui.

Et sachés que les hommes font le contraire de ce que dit est; car

quelque femmes qu’ilz ayent, ils croient generallement qu’elles soient

meilleures que toutes les aultres. Aucunesfois la reigle fault[263],

mais c’est entre aucuns ribaux desesperez et sans raison, qui n’ont

point d’entendement. Et si voit-on voulentiers que pluseurs mariez

louent leurs femmes, en racomptant les biens qui sont en elles; et ne

leur est point avis qu’il en soit nulles pareilles et où ilz peussent

trouver tant de biens, si bonnes denrées, ne si bon appetit[264]. Si

voit-on souvent, quant une femme est veufve, et se remarie tantost à ung

autre, et aucunesfois ne actent pas ung mois, pour essaier si l’autre

sera aussi chetif et de petit povoir comme celui qui est trespassé: et

si advient que elle ne lui tient ne foy ne loyauté.

Si avient souvent que la femme qui ainsi se gouverne gaste tout et met

tout à perte par son mauvès gouvernement, et follement baille les biens

que le pauvre mary acquiert à grand travail, selon l’estat dont il est,

et les despent en moult de manières, tant à son ami que à vieilles

maquerelles, que à son confesseur, qui est ung cordelier ou ung jacopin,

qui a une grousse pencion d’elle pour la absoubdre chacun an: car telles

gens ont volentiers le povoir du pape. Et le bon homme le mary se

contient le plus sagement qu’il peut, sans faire grans despens; et à

compté ce qu’il peut avoir de revenu, de pencion ou de marchandie, selon

l’estat dont il est, et sa despense. Si trouve, tout compté et rebatu,

que sa chouse ne va pas bien, et est en grand soucy. Lors, quant il est

en retrait, il en parle à sa femme, qu’il ayme mieulx que soy-mesmes, et

luy dit: «Vraiement, m’amie, je ne scey que c’est, mais je ne scey que

noz biens deviennent, soit argent, soit blé, vin ou aultres choses; et

quant à moy, j’ay tousjours l’ueil à regarder et gouverner nostre fait,

tant que je n’en ouse pas avoir une robbe.--Vraiement, mon amy, je m’en

esbahiz comme vous faictes: je ne scey aussi que ce peut estre, car je

le cuide mener et gouverner le plus beau que je puis et le plus

doulcement.» Si ne scet le bon homme où il tient, et vient à pauvreté,

et ne scet que penser, fors seullement qu’il dit et conclud à lui-mesme

qu’il est ainsi maleureux, et que c’est fortune qui luy court sus et qui

regne contre lui. Ne il ne croiroit jamès chouse qui lui fust dite

contre sa femme, et aussi il ne trouvera jamès qui rien lui en die, ou

aventure sera: car celuy auroit bien pou afaire qui lui en parleroit, et

après il seroit le plus grant ennemy qu’il pourroit avoir.

Et avient aucunesfois qu’il a ung bon amy, qui voit tout le petit

gouvernement qui y est, et ne se peut tenir de luy dire qu’il se donne

garde de sa meson, sans plus lui en dire; ou à l’aventure lui dira tout

l’estat comme il est, dont il sera moult esbahy. Si s’en va, et fait

mauvaise chiere, dont sa femme cognoist bien qu’il y a quelque chose, et

se doubte, à l’aventure, de l’autre qui lui a dit, pource qu’il l’avoit

fort blasmée autrefois. Mès, si Dieu plaist, elle se chevira[265] bien.

Le bon home ne lui en dit riens encore, et se pense qu’il la essaiera,

et luy dit: «M’amie, il me fault aller à XII lieues de cy.--Et quoy

faire, dit-elle, mon amy?--Il me convient, fait-il, y aller pour telles

choses et pour telles.--Je amasse mieulx, fait-elle, mon amy, que vous

envoiassez ung vallet.--Je croy, fait-il, que je y auroye dommage; mais

je reviendré dedans deux ou trois jours.» Lors s’en part, et fait

semblant d’aller hors, et s’embuche, et se met en lieu que, s’il va

riens en sa meson, il le sçaura bien. Et la dame, qui a senti de ce que

l’en lui a dit, mande à son amy qu’il ne vienne pas, pour nulle chouse

qui soit, car elle s’en doubte bien.

Ainsi se gouverne la dame si sagement que, Dieu mercy, son mary n’y

trouvera jà faulte. Quand le bon homme a bien orillé et escouté, il fait

semblant de ariver à sa meson, et fait bonne chere, car il croit que

tout ne soit que mensonge. Et aussi il n’est point à croire que la famme

qui tant lui fait bonne chiere, et le baise et accolle si doulcement et

l’appelle mon amy, peust jamès faire telle chouse; et aussi il voit bien

qu’il n’en est riens. Quant il est à son secret, il dit à sa famme:

«Vraiement, m’amie, l’on m’a dit certaines parolles qui ne me plaisent

pas.--Par dieu, mon amy, je ne scey que c’est, mais il a jà grant

piece[266] que vous faites mauvaise chiere; j’ay eu grand paour que vous

eussez aucun grant dommage, ou que noz amis fussent morts, ou prins des

Anglois.--Ce n’est pas cela, dit-il; mais c’est pis que vous ne

dites.--Ave Maria, dit-elle, et quelle chouse peut-ce estre? s’il vous

plaist vous me le direz.--Certes, ung mien amy m’a rapporté que tel se

maintient avecques vous, et assés d’autres chouses.» Lors la dame se

saigne[267] et fait grant admiracion, et se prent à soubzrire et dit:

«Mon amy, n’en faites plus mauvaise chiere. Par ma foy, mon amy, je

vouldroie estre aussi bien quicte de touz mes pechiés comme de celuy.»

Lors elle met sa main sur sa teste, et dit ainsi: «Mon amy, je n’en

jureray pas de celui tant seulement, mais j’en donne au deable tout

quant que il en a dessoubz mes deux mains, si oncques bouche d’omme

toucha à la moye, si n’est la vostre et à voz cousins, et aux miens par

vostre commandement. Fy, fy! fait-elle, et est-ce cela? Mon amy, j’ay

grant joye dont vous le m’avez dit, car je me doubtoie que ce fust

aultre chose; et je scey bien dont ces paroles sont venues. Mais pleust

à Dieu, mon amy, que vous sceussez pourquoi il le vous a dit. Par ma

foy, vous en seriez bien esbahy, pource qu’il se fait tant vostre amy:

mais au fort je suy bien aise dont il a resveillé le chat qui dort.--Et

que y a il? fait le bon home.--Ne vous chault, mon amy, vous le saurez

bien une autre foiz.--Vraiment, fait-il, je le veil sçavoir.--Par Dieu,

mon amy, fait-el, je estoye bien corrocée de quoy vous le faisiez si

souvent venir ciens, et lessoye à le vous dire, pource que vous disiez

que vous l’amiez tant.--Dites-le moy, fait-il, je vous en prie.--Certes,

mon amy, n’est jà mestier que le sachez.--Dites-le moy, car je le veil

sçavoir.» Lors elle le baise et l’accolle moult doucement, et lui dit:

«Ha ha! mon très-doulx sire et amy, et me voulent-il faire mal de

vous[268], les faulx traistres?--Or me dites, m’amie, que c’est.--Par

dieu, mon amy, que je ame sur toutes chouses qui sont en terre, le

traistre en qui vous fiez, qui vous a dit les parolles, m’a priée plus

de deux ans pour vous cuider trahir: mès je l’ay moult refusé, et y a

mis moult grant peine, en maintes manieres; et quant vous cuidiez qu’il

venist ciens pour l’amour de vous, il n’y venoit que pour traïson; ne il

ne vouloit cesser, jusques à n’a gueres que je luy ay dit et juré que je

le vous diroye. Mès je n’enduroye le vous dire, car il ne m’en chaloit,

pource que je suy bien seure de moy, et ne vouloye point mettre de noise

entre vous et lui, et cuidoye tousjours qu’il se teust. Hélas! ce n’est

pas sa faulte qu’il ne vous a fait honte.--Saincte Marie, fait-il, il

est bien traistre! quar jamès ne me doubtasse de lui.--Par Dieu, mon

seigneur, s’il entre jamès en vostre meson, et que je sache que vous

parlez jamès à lui, je ne tiendroy jamès mesnage o vous[269], car, par

ma foy, de moy n’avez-vous garde. Si Dieu plest, je n’y commenceray pas

maintenant: je prie à Dieu à joinctes mains que à l’eure qu’il m’en

prendra voulenté, que le feu descende du ciel, qui me arde[270] toute

vive. Hellas! mon très-doulx amy, fait-elle en l’accollant, moult seroye

traistresse si je vous fasoie mauvestié ne trahison, qui estes si bel,

si bon, si doulx et si gracieux, et voulez tout ce que je veil. Jà Dieu

ne plaise que je vive tant que je soye si paillarde! Et aussi, mon amy,

je veil et vous pri que vous deffendez ou faictes deffendre vostre

houstel à celui dont le traistre m’a acusée, combien que au deable soit

l’âme de moy si oncques jour de ma vie il m’en parla; mais, de par Dieu,

je ne veil plus qu’il vienne en lieu où je soye.» Lors se prent à

pleurer, et le bon homme l’apaise, et lui promet et jure qu’il tiendra

tout quanque[271] el lui a dit, sinon qu’il ne deffendra pas sa maison

au jeune compagnon, qui n’en peut mez, et jure que jamès il n’en croira

rien, ne n’en escoutera homme du monde. Toutefois il ne sera jamès qu’il

n’en ait le remors, et le cuer ung poy mathé. Et conclusion: son amy,

qui lui avoit ce dit par très grand bien, sera dorenavant le plus grand

ennemy qu’il ait. Ainsi est abesté le proudomme, et pest l’erbe, et est

transfiguré en une beste, sans enchantement. Or a-il du mesnage, et est

en la nasse bien enclous. Et fera mieulx la dame à sa guise que elle ne

fist oncques mès. Et n’en parle jamais nul au bon homme, car il n’en

croira jamès riens; et celuy que l’en lui a dit qui lui faisoit la

villanie sera le meilleur amy que jamès il puisse avoir. Vieillesse le

surprendra, et à l’aventure cherra[272] en pouvreté, de laquelle jamès

ne relievera. Voiez-cy la plaisance qu’il a trouvé en la nasse de

mariage! Chacun se moque de lui; l’un dit que c’est un grant domage,

pource qu’il est bon home; l’autre dit qu’il n’en peut challoir, et que

ce n’est que la regle du jeu, et qu’il n’est que une beste. Les gens

notables l’en debouteront[273] et en lesseront sa compaignie. Ainsi vit

en paine et en douleur, qu’il prent pour joies, esquelles demourra

tousjours et finera miserablement ses jours.

Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen · 第 18 / 32 题