La sixte[228] joie de mariage, si est quant celui qui est marié a enduré
toutes les peines et travaulx dessus desclerez, ou aulcun d’iceulx, et
par especial il est jeune, et a femme de diverse maniere, et son mary
est un bon homme qui a une très grant amitié avecques elles, et lui fait
tous les plesirs qu’il peut: et jasoit ce que[229] elle soit proude
femme, elle met son intencion d’estre mestresse et de savoir les
besongnes de son mary, et fust-il président, et s’en veult entremettre,
et faire aucunes responces si mestier est. Et est toute condicion de
femme de sa nature telle, quelque mary que el ait, et jasoit ce qu’elle
est bien aise et qu’il ne lui fault rien, elle met tousjours son entente
à mettre son mari en aucun songe ou pencée.
Et aucunesfois que le mari et sa femme sont en leur chambre toute une
nuit et demi jour, devers le matin sont en toutes joies et liesses, et
le mari la lesse en la chambre, où elle se tiffe et appareille
joieusement, en faisant bonne chiere, et s’en va fère apprester à
disner, et pense de ses besongnes par la meson; et quand il est temps de
disner, il apelle la dame. Mès une des servantes ou ung des enfans li
vient dire que la dame ne disnera point. «Allez luy dire, fait-il,
qu’elle vienne.» Lors s’en va la servante ou l’enfant, et lui dit:
«Madame, Monseigneur vous mande que vous en veniez disner, car il ne
mengera jusques ad ce que vous soiez venue.--Va lui dire, fait-elle, que
je ne disneray point.--Alez lui dire, fait-il, qu’elle s’en vienne.»
Lors fait sa responce, et le bon homme vient et s’enquiert que elle a,
et s’esbahit fort, combien qu’il ait aucunesfois veu jouer le
personnage; mès pour enqueste qu’il puisse faire il n’en aura jà aultre
chouse: et en effet elle n’a riens, mès elle se joue ainsi. Et à
l’aventure el ne viendra point disner, pour chose que il puisse faire.
Aucunesfois il fait tant que el vient, et la maine par dessoubz
l’esselle, comme une espousée, et s’en vont disner; et est jà la viande
froide, tant l’a fait actendre. Et encore fait-elle telle contenance et
telles serimonies que elle ne mengera, ne luy aussi, qui est si beste
qu’il s’en donne mal aise; et de tant qu’il l’aura plus chiere, de tant
luy fera-el plus de melencolies pour lui donner soussy. Et fait très
bien: car une femme n’a que faire mectre paine d’acquerre la grace de
celui qui l’aime bien, et qui lui fait tous les services qu’il peut;
mais elle doit bien faire conte d’acquerir la grace de celuy qui ne
tient conte d’elle, par la belle chiere et beaux services. Et lui semble
bien qu’elle fait beaux faiz quant elle fait son mary souvent plain de
soussy et de pencées.
Il advient aucunesfois que le seigneur va hors de l’oustel à ses
besongnes, et amaine ung ou deux de ses amis avecques lui à sa meson,
pource qu’il a affere d’eulx, ou qu’ilz ont affaire de lui. Et avient
aucunesfois, quant il est dehors, comme dit est, envoie un valet devers
sa femme, et luy prie que el face très-bien appareiller l’oustel, pour
faire bonne chiere à ses amis qu’il amaine avecques luy, car il leur est
moult tenu et a affaire d’eulx; en la priant aussi que elle face
aprester des viandes, tant qu’ilz soient bien aises. Le vallet arrive
devers la dame, et la salue, et lui dit: «Ma dame, fait-il, Monseigneur
s’en vient cy au giste, et viennent avecques luy quatre hommes d’estat;
et vous prie que vous facez très-bien appareiller tout, et qu’ils soient
bien aises.--Par ma foy, fait-elle, je ne m’en mesleray jà; je n’ay que
faire de ses festes; que n’y est-il venu luy-mesmes?--Je ne sçay, ma
dame, mais il le m’a dit ainsi.--Ce m’aist Dieu, fait-elle, tu es ung
mauvès garczon, et te mesles de trop de chouses.» Lors le varlet se
taist, et la dame entre en sa chambre, et est telle que elle n’en fera
aultre chose, et qui pirs est, el envoiera touz ses serviteurs dehors,
les ung çà, et l’autre là; et ses filles, si elle en a, ou ses
chamberieres, sont bien aprinses que[230] elles doivent dire au bon
homme quant il sera venu. Or s’en vient le proudomme, et appelle; et une
des filles ou des chamberieres lui respond; lors demande le bon homme si
tout est bien apresté. «Par ma foy, Monsieur, fait-elle, madame est bien
malade; il n’y a rien fait.» Le bon homme est courrocé, et maine ses
amis en la salle, ou ailleurs, selon son estat, où il n’a feu ne rien
prest; ne demandez s’il est bien aise. Car à l’aventure ses amis qu’il a
amenez virent bien quant il envoya le valet davant, dont ils peuvent
bien noter que tout ce que le seigneur commande n’est pas arrest de
parlement. Le bon homme huche[231] et appelle ses gens; mès il ne trouve
à l’aventure que ung pouvre vallet, ou une pouvre vieille qui ne
pourroit gueres faire, que la dame a retenus à l’aventure, pour ce que
elle sceit qu’ilz ne povent rien faire. Il vient en la chambre de sa
femme, et lui dit: «Belle dame, que n’avez-vous fait ce que je vous
avoye mandé?--Sire, fait-el, vous commandez tant de choses d’unes et
d’aultres que l’en ne scet auxquelles entendre.--Saincte Marie! fait-il
en se gratant la teste, vous m’avez fait le plus grand desplesir du
monde: car voiez-cy les gens du monde à qui je suy plus tenu.--Et que en
pui-ge mès, Sire, fait-elle, ne que voulez-vous que je en face? Nous
avons bien maintenant afaire de vos conviemens[232]! Par ma foy, il
pert[233] bien que vous n’estes gueres sage. Mais au fort, faites à
votre guise, car il ne m’en chault.--Je vous demande, belle dame, pour
quoy vous avés envoié les vallez dehors?--Et savoy-je bien, fait-elle,
que vous en eussiez afaire?» Comme que[234] elle les avoit envoiez tout
en essyant et par depit du bon homme. Lors lui, qui veult entendre à
adouber[235] la faulte, lesse les parolles, et s’en va bien doulant, car
il amast mieulx, à l’aventure, tels gens povent-ce estre, avoir perdu
cent escuz d’or. Mès à la dame n’en chault de tout cela; elle le
cognoist bien, il ne la mordra jà, car el l’a autresfois veu.
Briefvement, il court par la maison et ralie ce qu’il peut trouver de
ses gens, et fait le mieulx qu’il peut. Or demande le bon homme des
napes, des touailles[236] ouvrées et blanches; mais on lui rapporte
qu’il n’en peut point avoir. Il va devers la dame, et lui dit que ces
seigneurs, qui sont ses parens et ses especiaulx amis, l’ont moult
demandée; si la prie moult doulcement que el les vienne veoir et
les festier et faire bonne chiere.--«Et que iroi-je faire?
fait-elle.--M’amie, je vous prie que vous y venez, pour l’amour de
moy.--Certes, fait-elle, je ne iray point; ils sont trop grans maistres,
et ils ne prisent rien pouvres femmes.» Lors à l’aventure el ira; et si
el y va, elle fera telle chiere et telle contenance, qu’il vallist[237]
mieulx au proudome que elle n’y eust oncques esté: car ses amis
cognoistront bien sa maniere, et que leur venue ne li plaist pas. Et si
elle n’y vient, et le bon home li demande des touailles et des
serviettes: «Des touailles? fait-elle; il y en a dehors de plus belles
que ne leur appartient, pour plus grands mestres qu’ilz ne sont; et
quant mon frère ou mon cousin, qui sont de aussi bon lieu comme ilz
sont, viennent ciens, ilz n’en ont point d’aultres; et aussi toutes les
aultres sont en la buée[238]. Non pourtant, je ne le dy pas pour les
touailles, mais aussi bien ai-ge perdu mes clefz dès à matin; voiez la
chamberiere qui les quiert en celle paille de lict, car je ne scey que
j’en ay fait, pource que j’ay tant afaire que je ne scey auquel
entendre, et en ay la teste toute gastée.--Vraiment, fait-il, je suis
bien trompé; vraiement, fait-il, je rompré les coffres.--Par ma foy,
fait-elle, vous ferez une belle chouse: je m’en actens à vous, et
vouldroye que vous les eussiez derompuz.» Lors il ne sceit que faire, et
se passe à ce qu’il trouve, et cuide qu’elle die vray, et vont à la
table. Or fault-il avoir du vin frais, car celuy qui est en
despence[239] n’est assez bon; mais on ne peut trouver le guibelet[240],
pource que la dame ne le veult pas. Et n’y a froumage ne aultre chouse,
mais convient à l’aventure en aller querir chiés les voisins. Le
page[241] du bon home est avecques les pages de ses amis, en l’estable,
et leur compte comment la dame fait le malade, tant est courrocée que
leurs maistres sont liens. Or s’aprouche le temps d’aller coucher; et ne
peut le bon homme avoir linceulx[242] frais, pour les clefs qui sont
perdues[243], ne orillers, ni fins couverchefs; si fault que ils
couchent en linceulx communs. Or s’en vont les amis au matin, qui ont
bien veu la contenance de la dame, et leurz vallez leur comptent en
chemin ce qu’ils en ont aprins avecques le page du proudomme: si s’en
raudent en chevauchant. Et toutefois ils n’en sont pas bien contens, et
dient qu’ilz n’y entreront mais en pièce[244]: et vallist mieux au
proudomme avoir assez perdu du sien que les avoir menez.
Quant vient au matin, il vient à sa femme, et lui dit: «Vraiment, dame,
je me merveille moult de vostre maniere; ne je ne me sauroie comment
gouverner avecques vous.--Ave Maria, fait-elle, et y a-il tant affaire
avecques moy? Hélas! je ne fine jour et nuit de nourrir porcs, poulcins,
oaies; et fille et travaille et fais le mieulx que je puis, tant que
j’en mourray avant mes jours: et encor ne puy-ge avoir une heure de
pacience, et vous ne travaillez si non à despendre et à gaster tout, à
gens dont je n’ay que faire.--Que faire? dira le mary; ce sont gens qui
me povent bien nuire ou aider.» Lors souvient au bon-homme que quant un
escuyer du pays, qui est un grant galant, vient liens, il n’y a rien
espargné; et toutesfois le bon homme li a dit qu’il ne veut point que
elle l’atire en sa meson, car il n’y a que faire. Et elle lui a respondu
que c’est il qui l’y fait venir; et li replique sur le tout. Adonc
commence la noise; et à l’aventure la battra; mès il fera que foul. Si
li dit le bon homme: «Par le salut que je actens à avoir, s’il avient
que jamès je le trouve ciens, ne que vous parlez à lui, je vous feray la
plus courrocée que vous fustes oncques.--Par ma foy, fait-elle, il ne
m’en chauldroit s’il estoit pendu: mais ainsi est, car qui ne pèche si
encourt. Si je fusse femme qui me gouvernasse mauvèsement, je ne me
merveillasse pas, et fusse mieulx de vous que je ne suy.» Or sont en
noise. Et à l’aventure, par malice de lui ou d’elle, ilz seront une
piece sans coucher ensemble; et est ce qu’elle demande: car, à
l’aventure, l’escuier dont il lui a parlé viendra la nuit par l’uis[245]
de derriere, ou montera par une fenestre. Après convient que la chose se
rapaise, et convient que le bon homme commence la paix et la flate, car
femme veut tousjours estre flattée: ne il n’est si grant mensonge, tant
soit-il estrange, que elle ne croye tantoust, mès que[246] ce soit à sa
louange.
Or passe ainsi le temps, jusques ad ce que le bon homme trouve par
aventure la dame parlant à l’escuier dessusdit, en la meson ou à
l’église, ou à une feste où il a esté, dont il entre en plus grant
jalousie que davant. Il se deffeit[247], et entre en plus grant pencée,
et espie et enquiert, dont il fait que foul, car noble cuer de homme ne
doit point enquerir du fait des femmes. Car si le bon homme sceit une
foiz la faulte de sa femme, il entrera en telle maladie que jamès nul
médecin ne l’en guarira. Et puis qu’il enquiert et serche sa honte et il
la trouve, il est bien raison qu’il endure le mal qu’il a serché et
quis; et en ce cas je le tiens pour perdu: car tousjours il lui courra
surs, et elle pirs en fera. Et sera en grand peril de ses biens et de
son corps; et vieillesse le sourprendra; il assotira et abestira du
tout[248] pour le droit du jeu. Ainsi est en la nasse enclous en douleur
et en tristesse, qu’il prent pour joye, veu qu’il ne vouldroit point
autrement; et s’il s’en repent il n’est pas temps. Ainsi demourra en
tourmens tousjours, et finera miserablement ses jours.