LA QUARTE JOYE.

La quarte[159] joye de mariage, si est quand celuy qui est marié a esté

en son mariage, et y demeure VI ou VII, IX ou X ans, ou plus ou moins,

et a cincq ou six enfans, et a passé touz les maulx jours, les malles

nuitz[160] et maleurtez dessusdites, ou aucunes d’icelles, dont il a eu

maint mauvès repoux; et est jà sa jeunesse fort reffroydie, tant qu’il

fust temps de soy repouser, s’il peust: car il est si mat, si las, si

dompté du travail et tourment de mesnage, qu’il ne lui chault plus de

chouse que sa femme lui die ne face, mès y est adurci comme un vieil

asne qui par acoustumance endure l’aguillon, pour lequel il ne haste

gueres son pas qu’il a acoustumé d’aller.

Le pouvre home voit et regarde une fille, ou deux, ou trois, qui sont

prestes à marier, et leur tarde, car on le cognoist ad ce qu’elles sont

tousjours jouans et saillans. Et à l’aventure le proudomme n’a pas grant

chevance, et il fault aux filles et aultres enfans robes, chausses,

souliers, pourpoins, vitaille et aultres choses. Et mesmement les filles

fault tenir joliement pour trois chouses, l’une pour ce que elles en

seront plustoust demandées à marier de pluseurs gallans; l’autre si est

que les filles en auront bon cuer et gay de leur nature, et jamès ne

seroient aultrement que elles ne fussent jolies; l’autre si est que si

le proudomme ne le veult ores fere, il n’en fera jà rien pour lui, car

la dame, qui a passé par ceste voye comme elles, ne le souffriroit pas;

et, à l’aventure, qui ne les tiendroit joliement, elles trouveroient

maniere d’avoir leurs jolivetez, dont je me tais. Si que le bon homme,

qui est abayé de touz coustez, pour les grans charges qu’il a à porter,

sera mal abillé, et ne lui chault mès qu’il vive; et aussi il souffist

bien: car le poisson qui est en la nasse si auroit encore bon temps si

l’en le lessoit vivre liens en languissant; mès on lui abrege ses jours.

Si fait-on au bon homme qui est mis en la nasse de menage, par les

tourmens que je dy et aultres innumerables.

Et pource, lui, voiant les charges dessusdites, et ce qu’il a à faire,

comme j’ay dit, il ne luy chaut mès qu’il vive; et est tout en

nonchaloir, comme ung cheval recreu[161], qui ne fait compte de

l’esperon ne de chouse que l’en lui face. Ce nonobstant, il fault qu’il

trote et aille par païs pour gouverner sa terre, ou pour sa marchandise,

selon l’estat dont il est: il a à l’aventure deux pouvres chevaulx, ou

ung, ou n’en a point. Maintenant s’en va à six ou à dix lieues pour ung

affaire qu’il a. L’autre fois va à vingt ou à XXX lieues à une assise ou

en parlement, pour une vieille cause ruyneuse qu’il a, qui dure dès le

temps de son besaieul. Il a unes botes qui ont bien deux ou trois ans,

et ont tant de foiz esté reppareillées par le bas qu’elles sont courtes

d’un pied, et sans faczon[162], car ce qui soulloit estre au genoil est

maintenant au milieu de la jambe. Et a ungs esperons du temps du roy

Clotaire, de la vieille façon, dont l’un n’a point de molete. Et a une

robe de parement qu’il y a bien cincq ou six ans qu’il a, mais il ne l’a

pas acoustumé porter, sinon aux festes ou quant l’en va dehors; et est

de la vieille faczon[163], pource que depuis que elle fut faite il est

venu une nouvelle faczon de robes. Et quelque jeu ou instrumens qu’il

voie, il luy souvient tousjours de son mesnage, et ne peut avoir plaisir

en chose qu’il voye. Il vit moult pouvrement sur les chemins, et les

chevaux de mesmes, s’il en y a. Il a ung valet tout dessiré[164], qui a

une vieille espée que son maistre gaingna à la bataille de

Flandres[165], ou ailleurs, et une robe que chascun cognoist bien qu’il

n’y estoit point quant elle fut taillée, ou au moins elle ne fut point

taillée sur luy, car les coustures de dessus les espaulles en

chaient[166] trop bas. Il porte unes vieilles bouges[167] où le bon homs

porta son harnoys à la bataille de Flandres[168]; ou a aultres

abillemens, selon l’estat dont il est.

Brief, le bonhomme fait le mieulx qu’il peut, et aux moindres despens,

car il y a assez à la meson qui le despent. Et ne sceit gueres de plet,

et est bien pelicé[169] d’avocatz, de sergeans et de greffiers. Et s’en

vient le plustost qu’il peut à sa meson, et pour l’affection que il a

d’y venir, et aussi qu’il n’a voulu demeurer par les voies, pour les

despens qui sont fort grands, arive à l’aventure à sa meson à telle

heure qu’il est aussi près du matin comme du soir, et ne trouve que[170]

souper, car la dame et tout son menage sont couchez: et prent tout en

bonne pacience, car il l’a bien acoustumé. Et quant à moy, je croy que

Dieu ne donne adversité aux gens sinon selon ce qu’il les sceit francs

et debonnaires pour paciamment endurer; et ne donne froit aux gens sinon

selon ce qu’ils sont garniz de robes. Et s’il avient que le bon home

arive de bonne heure, moult las et travaillé, et a le cuer pensif,

chargié et engoisseux de ses besongnes, et cuide estre bien arrivé,

combien qu’il a esté maintefois receu comme il sera, la dame tence et

tempeste par la maison. Et sachez, quelque chose que le bon homme

commande, les serviteurs n’en feront riens, car ils sont touz à la

poste[171] de la dame, et les a tous endoctrinez, et s’ilz faisoient

aucune chose contre sa doctrine, il conviendroit qu’ilz alassent

ailleurs querir service, et ilz ont bien essayé la dame: et pource il

pert sa paine de rien commander, s’il ne pleist à la dame. Si le pouvre

vallet qui a esté avecques lui demande aucune chose, pour luy ou pour

ses chevaux, il sera suspect et rebouté[172], qu’il n’osera rien dire.

Et ainsi le bon homme, qui est sage et ne veult point faire de

noise[173], ne troubler sa famille, prent tout en pacience, et se siet

bien loing du feu, combien qu’il ait grant froit; mais la dame et les

enfans sont à l’environ; et regarde à l’aventure la contenance de la

dame, qui est male et diverse, et ne fait compte de lui ne de faire

aprester à souper, et tence[174] et dit parolles de travers, cuisantes,

qui tousjours chargent le pouvre homme, qui ne sonne mot. Et avient

souvent que, par la fain et le travail qu’il a, et pour la maniere de sa

femme, qu’il voit si merveilleuse, qui fait semblant qu’il n’y ait riens

en la meson, le bon home se cuide courroucer, et dit: «Vraiment, dame,

vous faites bien des vostres! Je suy las et travaillé, et ne beu et ne

mangé huy, et suis moillé jusques à la chemise, et vous n’en faites

compte, ne d’aprester à souper ne autrement.--Par ma foy, vous avez fait

ung beau fait! j’ay plus perdu en mon lin ou en mon chanvre, que je n’ay

eu qui les me ait mis en l’aire roïr (pource que vous aviez mené le

vallet) que vous ne gaingnerez, par le sacrement de Dieu, de cy à quatre

ans. Je vous avoye bien dit piecza, de par tous les diables, que vous

feissés fermer nostre poullailler, où la martre a mengé trois de mes

meres gelines couveresses, dont vous vous appercevrez bien du dommage.

Et, par Dieu, si vous vivés, vous serés le plus pouvre homs de vostre

lignage.--Belle dame, fait-il, ne me dictes point telles parolles; Dieu

mercy j’ay assez, et auray si Dieu plaist, et ay de bonnes gens en mon

lignage.--Quoy, fait-el, de vostre lignage! Par sainte Marie, je ne sçay

où il sont, mais au moins je n’en voy gueres qui vaillent.--Par Dieu,

dit-il, dame, il y en a de bons.--Et que vous vallent-ilz,

fait-elle?--Qu’ilz me vallent? fait le proudomme; mès que me vallent les

vostres?--Que vous vallent mes amis? fait la dame; par le sacrement

Dieu, vostre fait fust bien petit s’ilz ne fussent.--Et pour Dieu,

fait-il, laissés ester cez parolles pour le present.--Certes, fait-elle,

ils vous en respondroient bien si leur en parliez.» Lors bon-homme se

taist, car à l’aventure il a doubte[175] que elle le die à ses amis,

qu’il die mal d’eulx, pour ce que el est de plus grant lignage qu’il

n’est.

Et lors se prent à plourer ung des petis enfans, qui est à l’aventure

celluy que le bon-home ayme le mieux; et la dame prend une verge et le

bat très-bien, par despit du bon-home plus que pour autre chose. Lors

luy dit le preudome: «Belle dame, ne le batez pas», et se cuide

courroucer. Et la dame lui dit: «Ça, de par le deable, vous n’avez pas

la paine de les gouverner, ne il ne vous couste gueres; je suy jour et

nuict après: que la malle boce s’y puisse ferir!--Ha! a! belle dame,

fait-il, c’est mal dit.--Avoy, Monsieur, dit la nourrice, vous ne savés

pas la paine que madame y a, et qu’ilz nous font endurer à les

nourrir.--Par ma foy, dit la chambrière, c’est grant honte de vous quant

vous venez de hors, que la meson deust estre resjoye de vostre venue, et

vous ne faites que noise.--Quelle noise, fait-il, est ce là? Par ma foi,

je ne la fais pas.»

Lors toute sa famille est contre luy, et ainsi le bon homme, soy voiant

acullé de touz coustés, où il a esté maintes fois, et voit bien qu’il

n’y gaingneroit rien, s’en va souvent coucher sans soupper, sans feu,

tout moillé et morfondu; et s’il soupe, Dieu sait comment, et en quelle

aise et plaisance. Puis s’en va coucher, et oyt les enfans crier la

nuitée; et la dame et la nourrice les lessent à l’aventure crier tout à

escient, par despit du bon-homme. Ainsi passe la nuyt en soussy et

tourmens, qu’il tient à grant joye, veu qu’il ne vouldroit pas

aultrement estre. Pource y est et y demourra tousjours et finira

miserablement ses jours.

Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen · 第 15 / 32 题