LA TIERCE JOYE.

La tierce[117] joye de mariage, si est que après que le jeunes homs et

sa femme, qui est jeune, ont bien prins de plaisances et delectacions,

elle devient grousse, et à l’aventure ne sera pas de son mari, qui

advient souvent. Lors entre en soussy et en tourment le pouvre mary: car

il court et trote partout pour trouver à la dame ce qui lui plaist; et

s’il chiet à la dame une espille[118], il l’amassera, car elle se

pourroit affoller[119] ou blecer; et encore sera-ce aventure s’il lui

apporte viande qui lui plaise, combien qu’il ait mis grant paine à la

trouver et avoir. Et advient souvent que, pour la diversité des viandes

que el a et pour l’aise où elle est, que l’apetit lui passe, pource que

elle est ennuyée des viandes communes. Si est dangereuse[120], et a

envie des choses estranges et nouvelles: pour ce en convient avoir, en

ait ou non, et pour ce convient que le proudhomme trote à pié ou à

cheval, de nuit ou de jour, pour en avoir. En tel tourment est le

proudomme huyt ou neuf mois, que la dame ne fait rien que mignoter et

soy plaindre; et le pouvre homme porte toute la charge de la meson, de

coucher tart et lever matin, et penser de son mesnage, selon l’estat

dont il est.

Or approche le temps de l’enfantement; or convient qu’il ait comperes et

commeres à l’ordonnance[121] de la dame. Or a grant soussy pour querir

ce qu’il faut aux commeres et nourrisses et matrones, qui y seront pour

garder la dame tant comme elle couchera[122], qui beuvront de vin autant

comme l’en bouteroit en une bote. Or double sa paine; or se voue la dame

en sa douleur en plus de vingt pelerinages, et le pouvre homs aussi la

voue à touz les saincts. Or viennent commeres de toutes pars; or

convient que le pauvre homme face tant que elles soient bien aises. La

dame et les commeres parlent et raudent[123], et dient de bonnes

chouses, et se tiennent bien aises, quiconques ait la peine de le

querir, quelque temps qu’il face. Et s’il pleut ou gelle ou grelle, et

le mary soit dehors, l’une d’elles dira ainsi: «Hellas! mon compère qui

est dehors a maintenant mal à endurer!» Et l’autre respond qu’il n’y a

force, et qu’il est bien aise. Et s’il avient qu’il faille[124] aucune

chose qui leur plaise, l’une des commeres dira à la dame: «Vraiement, ma

commere, je me merveille[125] bien, si font toutes mes commeres qui cy

sont, dont vostre mary fait si petit compte de vous et de vostre enfant.

Or regardez qu’il feroit si vous en aviez cincq ou six! Il appert[126]

bien qu’il ne vous ayme gueres; si lui feistes-vous plus grant honneur

de le prendre qu’il avenist[127] oncques à pièce de son lignage.--Par

mon serement, fait l’autre des commeres, si mon mary le me faisoit

ainsi, je ameroye mieux qu’il n’eust œil en teste.--Ma commere, fait

l’autre, ne lui acoustumez pas ainsi à vous lesser mectre sous les piez;

car il vous en feroit autant ou pis l’année à venir à voz autres

acouchemens--Ma cousine, fait l’autre, je me merveille bien fort, veu

que vous estes sage femme et de bon lignage, et qu’il n’est pas vostre

pareil, chacun le sceit, comment vous le lui souffrez; et il nous porte

à toutes grant prejudice.» Lors la dame respond et dit: «Vraiement, mes

chieres commeres et cousines, je ne scey que faire, et ne m’en scey

chevir[128], tant est mal[129] homme et divers[130].--Il est mal homme?

dit l’une d’elles. Veez cy mes commeres qui scevent bien que quant je fu

mariée à mon mary, l’en disoit qu’il estoit si divers qu’il me tueroit;

mès, par Dieu, ma commere, il est bien dompté, Dieu mercy, car il

ameroit mieux s’estre rompu ung des bras que avoir pensé à me faire ou

dire desplaisir. Il est bien vray que au commencement il cuida commencer

une maniere de parler et de faire; mais, par le Sacrement Dieu, je l’en

garday bien, et respondy bien et prins le frain aux dens, tant qu’il me

ferit[131] une foiz ou deux, dont il fist que foul[132], car j’en fis

pis que davant, et tant, que je scey bien qu’il a dit à ma commere qui

cy est qu’il ne pourroit plus metre remede en moy, et me deust l’en

tuer. Dieu mercy, j’ay tant fait que je puis dire ou faire ce que je

veil, car la darraine[133] parole me demourra, soit tort, soit droit.

Mais il n’est jeu que à joueurs, et n’y a que faire: car, m’amie, je

vous jure qu’il n’est home si enragé que sa femme ne face franc et

debonaire, se elle est telle que elle ait entendement. Par madame sainte

Catherine, ma commere, il seroit bien emploié qu’il vous crevast les

yeulx.--Gardez, ma cousine, fait l’autre, que vous luy sonnez[134] bien

quant il sera venu.» Ainsi est-il gouverné le pouvre home. Et tousjours

boyvent comme bottes, et prennent congié jusques au lendemain; et

verront comme elle sera gouvernée, et aussi elles le sonneront bien au

bon home.

Quand vient que le pouvre homme est venu, qui vient de pourvoier

vitaille[135], et à l’aventure a fait grand meschef du sien[136], dont

il est en grand soussy, il arive à l’aventure une heure ou deux de nuit,

pource qu’il vient de loing, et a grant envie de savoir de la dame et

comment il li va, ou n’ouse couchier dehors de paour[137] de la

despense; il entre à l’oustel, et trouve touz ses servans et servantes

instruiz à la poste de la dame, car aultrement ilz n’y demoureroient

point, tant fussent-ilz bons et loyaulx, et demande comment elle le

fait. Et la chamberiere qui la garde lui respond que elle est trop

malade, et que oncques puis[138] qu’il partist que elle ne mengea; mais

elle est ung peu apaisée devers le soir (combien que tout est mensonge).

Lors croit le deul au pouvre homme, lequel à l’aventure est bien moillé,

et est mal monté, qui avient souvent; et à l’aventure est tout boueux,

pource que son cheval est choist[139] en ung mauvès chemin. Et à

l’aventure le bon homme ne mengea de tout le jour, et à l’aventure ne

mengera jusques ad ce qu’il sache de la dame et comme il lui va. La

nourrice et les vieilles matrones, qui sont instruites et scientes[140]

en leur mestier, font bien leur personnage, et font mauvese chiere[141].

Lors le bon homme ne se peut tenir d’aller devers elle, et l’oit[142]

plaindre bassement de l’entrée de la chambre; et vient devers elle, et

s’acoude sur le lit emprès elle, et lui demandera: «Que faictes-vous,

Madame m’amie?--Mon amy, fait-el, je suy trop malade.--Hellas! fait-il,

m’amye, et où sentez vous mal?--Mon amy, fait-elle, vous savez que je

suis feble dès piecza[143] et ne puis riens mengier.--Madame, fait-il,

que n’avez-vous ordonné vous faire ung bon coulis de chappon au

sucre?--Ce m’aist Dieu, dist-elle, ilz m’en ont fait, mais ils ne l’ont

sceu faire, ne n’en mangé oncques puis que vous me le feistes.--Par ma

foy, m’amie, je vous en feray où il ne touchera que moy, et vous en

mengerez pour l’amour de moy.--Je le veil bien, mon amy», fait-elle.

Lors se met le bon homme à la voye, et est cuisinier, et s’art[144] à

faire le brouet, ou se eschaude pour le garder de fumer; et tence ses

gens, et dit qu’ilz ne sont que bestes, et qu’ilz ne scevent riens

faire. «Vraiement, Monsieur, dit la matrone qui garde la dame, qui

represente un docteur en sa science, votre commere de tel lieu ne fist

aujourduy aultre chose fors efforcer madame de menger; mais elle ne

tasta aujourduy de chose que Dieu feist croistre. Je ne scey que el a:

j’en ay gardé maintes et d’unes et d’aultres; mès Madame est la plus

feble femme que je veisse oncques.» Lors le bon homme s’en va et porte

son brouet à la dame, et la efforce et prie tant que elle en prend une

partie pour l’amour de lui, ce dit-elle, en disant qu’il est très-bon,

et ce que les autres lui avoient fait ne valloit rien. Lors il commande

aux femmes que facent bon feu en sa chambre, et que elles se tiennent

près elle. Le bonhomme s’en va soupper: on lui apporte de la viande

froide, qui n’est pas seulement demourée des commeres, mès est le

demourant[145] des matrones, que elles ont patrouillé à journée[146], en

beuvant Dieu sceit comment. Ainsi s’en va coucher en tout soussy.

Or s’en vient le lendemain bien matin veoir la dame, et lui demande

comment il luy est, et elle lui dit qu’il lui est ung pou amendé devers

le jour, mès que elle ne dormit de toute la nuit; combien que elle a

bien dormi, «M’amie, fait-il, qui doit venir de vos commeres aujourduy,

il fault penser qu’elles soyent bien aises; et aussi fault adviser quand

vous relieverez: il y a XV jours que vous estes accouchée. M’amie, il

fault regarder au moins perdre, car les despens sont grans.--Ha, a, fait

la dame, mauldite soit l’eure que je fu oncques née, et que je ne avorté

mon enfant! Elles furent hier ceans XV proudes femmes mes commeres, qui

vous ont fait grand honneur de venir, et me portent grand honneur

partout où elles me trouvent; mais elles n’avoient pas de viande qui

fust digne pour les chamberieres de leurs mesons quand elles

gisent[147]: je le scey bien, je l’ay veu. Aussi elles s’en scevent bien

mocquer entre elles; je le cognoissoye bien sans ce que elles s’en

apperceussent. Helas! quant elles sont ou poinct où je suy, Dieu sceit

comme elles sont chier[148] tenues et honnestement gardées. Helas! il

n’y a encore guère que je suy acouchée, et ne me puis soustenir; et il

vous tarde bien que je soye ja à patrouiller par la meson, à prendre la

paine qui m’a tuée.--Quoy dea, fait-il, dame, vous avez tort.--Par Dieu,

fait-elle, sire, vous voudriez que je fusse morte, et je le vouldroie

aussi; et par ma foy, vous ne aviés que faire de estre en mesnage.

Hellas! ma cousine de tel lieu m’avoit demandé si je auroye point de

robe à mes levailles[149], mais j’en suy bien loing, et aussi il ne m’en

chault, et suy d’acord de lever[150] demain, et aille comme aller

pourra; je voy bien que nous ne avons que faire de convier gens. Hellas!

je voy bien que je auray assez à souffrir ou temps à venir, si je avoye

ou X ou XII enfans, que jà ne sera, si Dieu plest, plaise à Dieu que je

n’en aye jamès plus, et pleust à Dieu qu’il eust fait son commandement

de moy; au moins fusse-je quitte de vous faire desplesir, et de la honte

du monde, de ce que j’ay à souffrir. Mais face Dieu sa voulenté.--Avoy,

m’amie, fait le proudome, vous estes bien esmeue, et sans cause.--Sans

cause! fait-elle. Par Dieu, sans cause n’est-ce pas: car par Dieu je

ouse bien dire que oncques pauvre femme de mon estat ne souffrit plus

que j’ay à souffrir en mon mesnage.--Or avant, belle dame, fait-il, je

suy content que vous levez quand il vous plaira; mais au moins dites moy

la maniere comment vous aurez la robe que vous demandez.--Par Dieu,

sire, je n’en demande point, fait-elle, et n’en veil point: j’ay assez

robes, car de joliveté ne me chault; je suis vieille dorenavant, puis

que j’ay enfans; et vous en faites bien semblant. Je voy bien comment il

me prendra sur le temps à venir, quand je seray rompue d’enfans et du

travail de mesnage, comment je suis jà[151]: car je voy ma cousine, la

femme de tel qui me demanda bien à femme, et y mist bien grant peine, et

en fist maint pas, et tant que je fu à marier il ne se voulst[152]

oncques marier. Et quand je vous eu une foiz veu, je fu si folle de vous

que je n’eusses pas prins le filz du roy de France. Si scei-je bien à

quoy m’en tenir maintenant. Mais je semble bien mere de sa femme; si

estoie-je jeune fille quand elle estoit grande damoiselle: et n’est pas

pour aise que ay eue, Dieu soit loé du tout.--Quoy dea, fait-il, lessons

ester ces parolles, et avisons vous et moy comment nous le ferons, et où

je prendré chevance. Par Dieu, fait-il, m’amie, vous savez bien nostre

fait: si nous despendons[153] maintenant ung petit d’argent que nous

avons, nous serons desnuez de chevance; et s’il nous sourvient aucune

chose, nous ne saurons où en recouvrer sans faire dommage du nostre. Et

si savez que nous avons à paier dedens huyt jours telle chouse et telle,

ou nous serons en grant dommage.--Par Dieu, sire, dit-elle, je ne vous

demande rien. Hellas! fait-elle, tant Dieu me veult grand mal quant il

me mist en tel triboil[154]. Je vous pri, lessés moy ester, car la teste

me rompt, et vous ne sentez pas le mal que j’ay. Je conseil que nous

envoions dire à noz commeres que ne viennent point, car je suy trop mal

dispousée.--M’amie, fait-il, elles viendront et seront bien

aises.--Sire, fait-el, lessez moy ester, et en faites ce que vouldrés.»

Lors vient une des matrones qui garde la dame, et dit ainsi au

proudomme: «Monsieur, ne l’ennuyez point de parler, car c’est grant

peril à une femme qui a le servel vuyde, et est feble et de petite

corpulance.» Lors elle tire la courtine[155].

Ainsi la dame ne veult pas conclure avecques le bon homme, pource que

elle atant ses commeres, qui joueront bien le personnage demain, et lui

bailleront des actaintes et d’unes et d’autres, tellement que tout de

soy il sera si dompté que l’en le pourroit mener par le landon garder

les brebiz. Or de sa part le proudomme fait aprester à disner selon son

estat, et y travaille bien; et y metra plus de viande la moitié que au

commencement propousé n’avoit, par les ataintes que sa femme lui a

dites. Et tantoust viennent les commeres, et le proudomme va au devant,

qui les festoye et fait bonne chiere; et est sans chapperon par la

meson, tant est jolis, et semble un foul, combien qu’il ne l’est pas. Il

maine les commeres devers la dame en sa chambre, et vient le premier

devers elle, et lui dit: «M’amie, voiez cy[156] voz commeres qui sont

venues.--Ave Maria, fait-el, je amasse mieulx qu’elles fussent à leurs

mesons; et si feissent-elles si elles savoient bien le plesir que elles

me font.--M’amie, fait le proudomme, je vous pri, faites très-bonne

chiere.»

Lors les commeres entrent: elles desjunent, elles disnent, elles menjent

à raassie[157]; maintenant boivent au lit de la commere, maintenant à la

cuve, et confondent des biens et du vin plus qu’il n’en entreroit en une

bote; et à l’aventure il vient à barrilz où n’en y a que une pipe. Et le

pouvre homme, qui a tout le soussy de la despense, va souvent veoir

comment le vin se porte, quant il voit terriblement boire. L’une lui dit

ung brocart, l’autre li gete une pierre en son jardin: briefment, tout

se despend; les commeres s’en vont bien coiffées, parlant et

janglant[158], et ne se esmoient point dont il vient. Le pouvre home

court jour et nuit, et quiert la robe dessusdite, et autres chouses,

dont à l’aventure il s’endebte grandement. Or est-il bien venu; et lui

fault ouyr la chanczon de l’enfant; or fault estre en danger de la

nourrice; or dira la dame dorenavant que oncques puis que el eut enfant

el ne fut saine; or fault penser de soy acquiter des despenses qu’il a

faites; or lui faut restraindre son estat, et croistre celui de sa

femme; or conviendra qu’il se passe d’une robe en ung an, et de deuz

paires de souliers, une pour les jours ouvrables et l’autre pour les

festes; d’une sainture arse à deux ou trois ans. Or est entré en la

nasse où il a tant desiré entrer, et n’en vouldroit pas estre hors, et

use sa vie en douleurs et en tourmens qu’il tient à joies, veu qu’il ne

vouldroit pas estre aultrement. Pource y est, et y languira tousjours,

et finera miserablement ses jours.

Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen · 第 14 / 32 题