O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la
campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la
pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie;
tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!
Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une
veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade
ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la
muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins
de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations
nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre
doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte
doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami,
voici ta tisane.»
O tisane! tisane réparatrice!
Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale
préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait
l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule
de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi
le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à
huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes,
mon ami, il est à peine sept heures.--Pourtant j’ai entendu sonner la
pendule.--Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner
sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?»
O tisane! tisane réparatrice!
La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde
le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop
vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je
reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque
chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures
qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son
oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on
fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années
mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il
ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les
rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un
orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se
laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence,
et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane.
O tisane! tisane réparatrice!
Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui
recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux,
elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire
un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne
dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc
comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc
bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident
qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir
que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute
cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras.
«Ne te découvre pas! dit la femme.--Non, ne te découvre pas, répète
l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de
reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend
celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se _frapper_.
Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.»
O tisane! tisane réparatrice!
C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le
bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue
la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme
refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à
la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il
jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il
pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien
entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après,
un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un
potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane!
O tisane! tisane réparatrice!
Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait
d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant,
le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de
deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte
les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit
les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a
l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le
malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un
spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à
s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!--Oh! vous
êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce
qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)--Vous
savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement
défendu.--Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec
modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de
tisane!»
O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la
campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la
plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie;
tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!