Ma jeunesse...
Je n’ai pas eu de jeunesse.
C’est ce qui m’attriste le plus, quand j’y songe.
A l’heure où les autres font briller leurs vingt ans au soleil comme de
belles pièces d’or neuves, à l’âge où toutes les têtes ont des délires,
où toutes les poitrines ont des chansons, où les yeux et les mains se
cherchent dans une atmosphère d’amour,--j’étais déjà assis sur le rond
de cuir de l’employé.
Or, il n’arrive rien sur les ronds de cuir.
De même que j’avais été un sage enfant, je suis resté un sage jeune
homme.
Je n’ai pas eu de dettes.
Je n’ai pas eu de maîtresses.
J’ai aimé--dans les livres seulement.
J’ai regardé passer le plaisir,--de ma fenêtre, ouverte les dimanches
soirs.
V
Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de
cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon
cœur.
Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des
contributions directes.
Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers
blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes
échus.
Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission.
Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que
vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.
La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et
la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis
comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On
n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie.
J’ai donc été de ceux--plus nombreux qu’on ne croit--qui ne pensent à
rien.