A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et
qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et
j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai
Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé
une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.
Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour
arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force
de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement
du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour
le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur
la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place
énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant
la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,--le Grenadier au
parterre et le Turc à l’avant-scène.
Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je
l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de
l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari
et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.
--Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.
--Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.
--Monsieur plaisante sans doute.
--Non, madame, je suis fort sérieux.
--Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.
--Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.
La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite
politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans
l’arrière-boutique.
--Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.
Le mari répéta machinalement sans comprendre:
--Notre Turc?
Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de
rentrer dans son arrière-boutique:
--Non, non.
--J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout.
--Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.
--Deux cents francs!
--Non, non.
--Deux cent cinquante!
A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari.
Celui-ci, s’adressant à Restout:
--Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la
valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes
accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier
la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en
séparant.
--Pourtant, trois cents francs... articula Restout.
--Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous
acheter notre Turc?
--C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà
réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu
à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée,
entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril
de poudre.
--Ah! si c’est comme cela... murmura la femme.
Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus.
--Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout.
La femme répéta:
--Trois cent cinquante francs?...
--Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me
mêle plus de cette affaire.
Et il rentra dans son arrière-boutique.
--Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si
vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.
Ce n’était déjà plus _notre_ Turc, c’était _le_ Turc!
--Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout.
--Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore
est-ce un sacrifice que nous faisons.
--Allons!
Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait,
le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme
convenue.
V
Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le
débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais
là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans
conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau
de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché.
Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne
fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu
pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une
question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un
esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient
devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer,
qu’on n’en rencontrait plus qu’en province--et encore! que le sien
était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux.
Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la
résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie.
La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.
Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le
paiement.
Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra
sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de
rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner
trois glorias au noble jeu de billard.