On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne
fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui
s’était trouvé mal dès les radis.
--Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on
disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs,
messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit...
Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher
dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des
grandes races, sachons demeurer debout!
--Debout? balbutia Idoménée, oh!
--Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.
Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue
jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:
--Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est
en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs,
j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de
cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun
notre testament en faveur du dernier survivant...
--Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.
--Survivant.
--Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de
cette fenêtre, reprit Berhard.
--Pas de torrent, dit Idoménée.
--Tu crois?
Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à
travers les carreaux de l’atelier.
--Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme
cela. Au moins, ne casse rien.
--A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible.
Testons!
--Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que
puis-je léguer?
--Ta pauvreté... à la société moderne!
--Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!
--Où sont les plumes? demanda Berhard.
--Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.
--Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans
un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.
--Émile a raison, appuya le poëte.
--Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard,
qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur
un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la
rédaction de cet acte suprême?
--Certes!
Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit:
V
«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un
siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le
réveillon de 1863.--1864 nous inspire de la méfiance.
«Qu’on accuse tout le monde de notre mort!
«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne
les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés.
«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre
nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le
mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens.
«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même
particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est
certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les
ombrages élyséens.
«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes
succès toujours si chèrement achetés.--En ce qui me concerne, j’avais
rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés,
qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur.
«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que
les ballons dirigeables.
«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une
abondante coupe de cheveux sur nos individus.
«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.»
Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se
heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus
combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait
oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu.
--C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un
poignard.--Et maintenant, mangeons!
--Mangeons! répétèrent machinalement les artistes.
Le festin recommença.
Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne
distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait
le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse
de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose
d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive
vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur
sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous
ainsi successivement.
Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les
carrefours.