DES BOURGEOIS, <tout en sueur, leurs habits sous le bras, ployant
sous des paniers de victuailles>.
Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les
pommes de terre en fleur!
Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour
manger un morceau.
N’est-ce pas, madame Menesson?
N’est-ce pas, monsieur Douillard?
Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des
arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons
du soleil.
Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les
provisions...
UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il?
UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois
que je reconnais une de ces figures-là.
LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez
donc!
Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le
papier.
C’est égal, les morceaux en sont bons.
Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine!
Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur
au beau sexe!
Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent
servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des
autres.
LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le
coin de la rue du Ponceau.
UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour!
UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me
laisser choir dans leur salade.
LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne,
parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur.
Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne
communique au vin un petit goût _suret_ qui est plein de charmes.
Vive la campagne!
LE COUCOU. Je les reconnais tous.
V
UN HOMME BARBU, <couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la
route de Poissy-lès-Bestiaux>.
La belle nuit!--Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste
tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite
impénétrable au milieu des nuages épaissis.
Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de
l’étang.
Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame
glacée.
La belle nuit!--Et le joli _trimard_!
UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.
UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous
quelque chose?
UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.
UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!
L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par
intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons
noirs, et le roulement des charrettes attardées.
C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a
vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui
porte son argent dans sa ceinture.
J’aime la campagne.
Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du
recueillement...
UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!
L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent
à venir!
Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au _Grand Café_. Tout serait
perdu.
Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher
hors de chez lui,--ce dont je le loue hautement.
Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.
J’aime la campagne.
On ne peut plus _exercer_ tranquillement qu’à la campagne. (<On
entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.>)
La bourse ou la vie!