SCÈNE III

<Il est six heures et demie. Le théâtre représente

l’arrière-boutique de madame Trudaine, marchande à la toilette.>

ADÈLE, <entrant>. Êtes-vous seule, mère Trudaine?

Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre

service?

ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça?

Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits

cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je

vois.

ADÈLE. Combien? combien?

Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je

connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le

bijoutier, et tu sais son prix.

ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?

Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait

celui du bijoutier.

ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?

Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.

ADÈLE, <remettant la bague à son doigt>. Prenez donc garde

d’attraper un effort.

Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le

bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est

curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige

des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman

Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle...

ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!

Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges

t’accompagne chez le bijoutier. (<Moment de silence.>)

ADÈLE, <embarrassée>. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère

Trudaine?

Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.

ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!

Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour

l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta

robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs

pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.

ADÈLE. Oui, mais...

Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la

montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai

un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller

chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère,

ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de

bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les

choses!

ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.

Mme TRUDAINE. Ah! non.

ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.

Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.

ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?

Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.

ADÈLE. Non.

Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.

ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.

Mme TRUDAINE, <la prenant>. Les diamants ne sont plus à la mode;

c’est d’un goût détestable aujourd’hui.--Je vais te chercher tes

nippes.--Et ton petit enfant, comment va-t-il?

ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas

été bien portant, ces jours-ci.

Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.

Les femmes qui font des scènes · 第 73 / 248 题