<Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre
représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième
ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule
en ce moment.>
GEORGES, <entrant, tout essoufflé>. Je te jure qu’il n’y a pas de
ma faute, mon Adèle! Ouf!
SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma
maîtresse de magasin!
GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis _esquinté_.
SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal?
Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (<Elle hausse les épaules.>)
GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.
SON ADÈLE, <chantonnant>. _Trou la trou, trou la trou..._ Si tu
avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.--Approche ta tête, s’il
vous plaît.--Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent,
comme les vieilles femmes.
GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!
SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir
d’autre chose que du Bully.
GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.
SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première
venue.--Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas
encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.
GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?--Voyons, viens
m’embrasser, mon loulou. (<Il lui prend les mains, et cherche à
l’attirer sur ses genoux.>)
SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?...
Tiens, tu as une nouvelle bague!
GEORGES, <à part>. Pincé!
SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!
GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...
SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait
pris mesure. Merci, Georges!
GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.
SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne
dirait-on pas?
GEORGES. C’est la bague de ma mère!
SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?
GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire
graver...
SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!--Je sais un graveur qui ne te
prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.
GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?
SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre
d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute.
(<Elle arrange ses cheveux devant un miroir.>)
GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me
fâche?
SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (<Elle se dirige vers la
porte.>)
GEORGES, <lui barrant le passage>. Adèle... Une fois, deux
fois!... de bonne volonté!
SON ADÈLE. Non! (<Elle court à travers la chambre.>) Tu me
casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien,
je te la reporterai demain... bien sûr!
GEORGES. Bien sûr?
SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu.
(<Elle gagne la porte.>) C’est égal, ta bague a fait mon caprice!
(<Elle se sauve.>)
GEORGES, <la poursuivant>. Adèle!
SON ADÈLE, <dans l’escalier>. Écris ton linge; je l’enverrai
chercher.
GEORGES, <seul>. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je
trouverai une excuse.