IV

Il se décida à voyager.

Ce n’était pas qu’il aimât les voyages.

Au contraire.

Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout

du monde.

Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et

qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez

à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en

mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse.

Il le salua fort poliment.

Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré

dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation.

--Vous ici!

--Comme vous voyez, dit Francis.

Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule,

un concurrent.

--Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il

avec un accent inquiet.

--Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis.

--Ah!

On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le savant retenait sa respiration.

Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa

tomber cette parole:

--Ma femme m’ennuie.

V

Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un

pédicure.

Le pédicure arriva.

Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste

fauteuil.

Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut

causer, comme font un assez grand nombre de pédicures.

--Voilà une callosité, monsieur,--essaya-t-il de dire,--qui doit vous

occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de

température.

Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure:

--Vous allez vous taire, n’est-ce pas?

Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre.

Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair

vive.

Francis poussa un rugissement.

Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un

secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure.

Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui

n’excita aucune émotion dans le quartier.

Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz.

Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait

beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras.

Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant.

Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit

le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être

lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de

l’Est, par la petite vitesse.

Les femmes qui font des scènes · 第 51 / 248 题