=Où la grue se pose.=
ALPHONSE, <à Cathala>. Encore un cigare, mon cher Cathala?
CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier;
ce sont sans doute ces dames.
ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à
peine une heure et demie.
CATHALA, <consultant sa montre>. Une heure quarante s’il te plaît.
ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en
diable?
CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à
Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos
livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis,
dis?
ALPHONSE. Oui, il y en a.
CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer
avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je
ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier....
<Entrent Jeanne et Hermance. Hermance est plus grande qu’on l’a
annoncé, plus blonde aussi. Ses cheveux sont ébouriffés sous un chapeau
élevé. Elle porte une robe dite _Princesse_, haute de taille, étroite
de ventre et traînante par derrière. Sur un de ses bras, elle tient un
petit brimborion de chien havanais, dont on n’aperçoit ni les yeux, ni
la tête, ni les pattes, ni la queue.>
JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous
engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse,
embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause
de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond.
CATHALA. Ces Parisiennes!
JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance,
une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener.
CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous.
HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu?
JEANNE, <bas à Hermance>. Tais-toi donc!
ALPHONSE, <bas à Jeanne>. Pourquoi a-t-elle apporté un chien?
JEANNE. Ah! demande-le-lui.
ALPHONSE, <bas à Cathala>. Comment la trouves-tu?
CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant!
JEANNE, <bas à Hermance>. Comment le trouves-tu?
HERMANCE. Ça m’est égal. (<Le chien se manifeste par quelques
grognements.>) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que
nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère?
CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien
joli nom, un nom turc.
HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol.
ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir
l’endroit où nous irons dîner?
JEANNE. Ah! oui!
CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames,
qu’il n’y a qu’Asnières?
ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche.
JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près.
HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! (<Jeanne tousse pour
étouffer cette remarque.>)
CATHALA. Je propose alors Bougival.
ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou
le bois de Fleury.
HERMANCE. Ah! non.
TOUS. Pourquoi?
HERMANCE. Emile est au fort. (<Ce mot jette un froid, comme dirait
Giboyer. On se regarde.>)
ALPHONSE. Cela devient embarrassant. (<Bas à Jeanne.>) Elle a
peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson!
JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou.
CATHALA. Où est cela?
JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon.
HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de
confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y
est employé.
CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa
terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme.
ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand
soin.
HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils
veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore,
encore...
CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle
nous amusera infiniment. Partons.