ELLE. Mais vous n’avez donc ni cœur ni dignité? Le premier vagabond
venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous?
LUI. J’entends.
ELLE. Si vous n’étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble! On ne se
dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin!
LUI. Forcé de l’avouer.
ELLE. Quand donc m’enverrez-vous la mort? ô mon Dieu!
LUI. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane?
ELLE. Ne me parlez pas! Ne me parlez pas!
LUI. D’abord, vous allez me faire le plaisir d’élever moins la voix.
Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez.
J’éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses,
et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont
le résultat, je recommence tous les jours. J’ai connu le vin avant de
vous connaître. Il m’a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre
une affection aussi ancienne,--et ne refusez pas de me préparer une
tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans _le Caprice_, de Musset.
V
=La scène du bouquet.=
_A madame Cheneau, à Saint-Pierre-les-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)_
«Ma chère maman,
»Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas t’envoyer tout de suite
l’argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le
blanchissage ne va pas, parce que le monde n’est pas encore revenu
de la campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme
et le cœur sur la main, n’a pas pu m’avancer une semaine; elle m’a
dit d’attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire
que des demi-journées! Ça ne serait rien encore, si j’avais de la
santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec ça des
étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit.
»La petite devient bien gentille, excepté qu’il lui est venu des feux
sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m’a dit qu’il ne
fallait pas s’en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que
c’est la nourriture; Céline n’aura pas un bon estomac, elle aime mieux
manger son pain sec qu’avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit
d’envoyer des baisers à sa bonne grand’maman de Bourgogne, qu’elle ira
voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais,
quoique la pauvre enfant en ait souvent l’occasion. A la Saint-Charles,
elle aura huit ans: c’est tout mignon, un corps blanc comme la neige.
J’avais peur qu’elle ne fût nouée; mais, depuis sa dernière maladie,
elle s’est bien développée; c’est une grande fille, à présent. Elle
aura tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché; et cette
ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses.
Alors, je lui dis: «Céline, va jouer en bas.»
»A propos de son père, j’ai eu une bien malheureuse idée le mois
dernier. Tu sais que je ne peux pas m’habituer à l’abandon de cet homme
qui m’a tant aimée et que j’ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J’ai
beau me faire une raison, c’est plus fort que moi. J’ai donc eu l’idée
d’habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes;
je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au
premier de l’an, et c’était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux;
mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et ça la
fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir
ses petites coquetteries déjà.
»Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été
nous poster dans le faubourg Saint-Honoré. J’avais choisi un beau
temps. Quand j’ai vu la porte cochère s’ouvrir, et lui tout seul dans
sa voiture, j’ai dit vite à Céline de courir dans l’avenue Marigny et
de lui présenter toutes ses violettes en disant: «C’est de la part de
Louise!»
»Elle savait bien sa leçon, la petite futée! elle a fait arrêter la
voiture; il a pris son bouquet avec étonnement et lui a donné un louis.
De loin, je le regardais; j’avais la bouche dans mon mouchoir. En
rentrant chez nous, j’ai dit à la petite: «Ce sera pour ta bourse, ma
chérie.»
»Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la
pièce.
»Mais voilà le pire, ma chère maman. J’ai voulu recommencer onze jours
après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une
robe claire à sa fille, qui est de l’âge de la mienne. J’ai attendu
une heure dans l’avenue. «Tiens! le voilà!» lui ai-je dit, pendant que
mon cœur sautait et m’étouffait. Elle a couru comme l’autre fois; elle
criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l’avait reconnue, et
il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l’entêtement; elle a
cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s’est accrochée et a
vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais: «Reviens! reviens!»
C’est peut-être ça qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée
sur le pavé et s’est fait au front une bosse grosse comme le poing.
Elle n’a pas souffert sur le moment; mais il lui prend quelquefois
des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m’a
recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir
un dépôt.
»Tu le vois, nous ne sommes pas nées sous une bonne étoile, maman. Du
reste, cette chère Céline n’a pas de rancune; et même, en portant la
main à sa pauvre petite tête et en se plaignant, elle me parle de son
papa, qu’elle trouve bien beau et bien habillé. Ah! si elle l’avait
connu il y a six ans! il était bien plus beau encore. Quelquefois je me
demande si je n’ai pas eu des torts envers lui, mais je ne trouve rien.
Que Dieu lui pardonne!
»Mercredi, je ferai tout mon possible pour t’envoyer sept francs par
la poste; tâche que cela te conduise jusqu’à la fin du mois. Voici
l’hiver, où tout va doubler: il va falloir de la chandelle et du feu.
Mes meubles sont restés rue des Barres-Saint-Paul, en garantie des
deux derniers termes; je les retirerai en donnant des à-compte, à tant
par mois. La petite couche par terre, ce qui n’est pas bon pour elle.
Enfin, il ne faut pas se désespérer.
»Je ferme ma lettre en t’embrassant de tout mon cœur, et Céline aussi,
qui fait sa prière chaque soir pour sa grand’mère.
»Ta fille dévouée,
»LOUISE CHENEAU.
»A présent, rue des Moineaux, 1; adresse tes lettres à M. Vidry,
marchand de charbon, pour remettre à Madame Cheneau.»