Lecteur,--si tu as souffert par les femmes, et je te crois assez
intelligent pour cela, tu retrouveras dans ces quelques lignes un écho
de tes souffrances.
Lectrice,--si tu as été injuste, cruelle et stupide, ce qui t’est
certainement arrivé plus d’une fois, tu rougiras au tableau de tes
égarements.
Les femmes qui font des scènes sont nombreuses, et les scènes qu’elles
font sont d’une variété infinie.
Je ne me suis attaché qu’aux scènes purement classiques, à celles qui
se reproduisent chaque jour, dans les mêmes circonstances et avec les
mêmes mots.
Il m’a suffi d’écouter et de noter.
J’ai donné souvent le beau rôle à l’homme, cela va sans dire; je l’ai
placé dans son jour le plus avantageux; je l’ai éclairé de toutes les
lueurs de l’innocence,--parce qu’il est temps de réagir contre le parti
pris de madame George Sand.
I
=La scène dans la rue.=
LA FEMME. Qui est-ce que tu salues?
LE MARI. C’est un camarade de collége, avec sa femme.
LA FEMME. Tu l’appelles?
LE MARI. Bompart.
LA FEMME. Ce n’est pas vrai!
LE MARI. Je te jure...
LA FEMME. Si c’était vrai, tu m’aurais déjà parlé de lui.
LE MARI. J’ai six cents camarades de collége; je n’ai pas pu te parler
d’eux tous.
LA FEMME. Et tu dis que c’est sa femme, ce petit chiffon qui est avec
lui?
LE MARI. Sans doute.--Ne te retourne donc pas comme cela...
LA FEMME. Çà, une femme mariée, çà?
LE MARI. Le mariage luit pour tout le monde.
LA FEMME. Pourquoi essayer de me faire prendre le change, Alphonse?
LE MARI. Quel change?
LA FEMME. Cette femme n’est pas la femme de ton ami; cela saute aux
yeux. C’est une de tes anciennes maîtresses.
LE MARI. Allons, bon!
LA FEMME. Ose soutenir le contraire: je t’ai vu changer de couleur en
l’apercevant.
LE MARI. Par exemple!
LA FEMME. Je ne t’aurais pas cru capable, moi étant à ton bras, de
saluer une n’importe qui.
LE MARI. Mais je t’affirme...
LA FEMME. Du reste, je ne t’en fais pas mon compliment: de gros yeux,
de grands pieds, et quelle tournure! Un sac de pommes de terre!
LE MARI. Caroline...
LA FEMME. C’est une indignité! Laissez-moi; je veux rentrer seule.
LE MARI. Es-tu folle?
LA FEMME. Voyons, laissez-moi, vous dis-je. Qu’est-ce que cela vous
fait que je m’en aille? Vous serez plus libre pour aller retrouver
cette personne. Croyez-vous que je n’ai pas surpris le coup d’œil
qu’elle vous a lancé? Me prenez-vous pour une aveugle ou pour une
sotte? Il fait là un joli métier, votre ami.
LE MARI. Oh!
LA FEMME. Je ne sais qui me retient d’aller souffleter cette effrontée.
LE MARI. Tu l’étonnerais, pour le moins.
LA FEMME. Après un an de mariage, Alphonse, je n’attendais pas cela de
toi!
LE MARI, <perdant patience>.--Mais quoi? mais quoi? mais quoi?
LA FEMME. Encore si tu avais un reproche à me faire! Mais y a-t-il un
mot, un seul, à dire sur ma conduite?
LE MARI, <faisant signe à un cocher de coupé>.--Cocher, êtes-vous
libre? (<A sa femme>) Monte là-dedans ou je t’assassine!