Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir.
Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses
positives de la vie.
A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.
Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire
contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande,
et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays,
qui était le berceau de sa famille.
Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.
Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et
intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux.
Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait
très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait:
--Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.
--Il est fort simple: accaparer l'enfant.
--Soit.
--L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef
un jour.
--Je comprends fort bien cela, mais...
--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon
prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce
misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.
--C'est cela même, mon père.
Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.
--Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la
conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non
par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef,
mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou
adultérins...
--Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille.
--C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le
substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait
belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger,
au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire
perdre à jamais la trace de mon neveu.
--C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père.
--Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est
mon but.
Miss Ellen regarda son père et devint attentive.
--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare
de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des
environs de Glascow.
--Fort bien, dit miss Ellen.
--J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien
pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure
d'agir n'est point venue.»
--Fort bien.
--Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces
pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se
trouvent devenus grands seigneurs.
On se fait vite à la richesse, Ellen.
--Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.
--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.
--Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen
avec ironie.
Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure.
--La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas.
Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé
précipitamment... Que sais-je?
--Après? dit froidement miss Ellen.
--Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura
bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande.
--Bon!
--Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque
jour et me succéder...
--Que dites-vous, mon père?
--J'en veux faire votre mari, Ellen.
--Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et
d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...
--Il est de votre sang, Ellen.
--Qu'importe!
--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez
me comprendre.
--Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.
Lord Palmure reprit:
--Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause
de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de
grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.
Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.
Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la
cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous
étions enfants, il nous dit:
«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse.
J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale
part.»
--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.
--Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède
cependant que la moitié de la fortune de mon père.
--Qu'est devenue l'autre moitié?
--La part de sir Edmund?
--Oui.
--L'Angleterre l'a confisquée.
--Ah!
--Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de
l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre
à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre
mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?
--Oui, mon père.
--Vous indignez-vous encore?
--Non, mon père; mais quel âge a-t-il?
--Dix ans.
--J'en ai seize.
--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères
aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure,
le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de
deux fortunes.
--Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?
--Oui.
Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le
collet jusqu'à son menton.
--Vous allez chercher l'enfant?
--Oui.
--Mais où?
--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.
Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour.
--La voiture n'est pas attelée, dit-elle.
--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage;
ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille
dame m'emmènera dans un quartier excentrique.
--C'est probable.
--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.
--Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir
cette étrange aventure?
--Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen
déguisés.
--A la bonne heure! je serai plus tranquille.
--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je
ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites
prendre patience à l'Irlandaise.
--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de
sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en
nous une confiance aveugle..
--Vous m'en répondez?
--Comme de moi-même.
--C'est bien, Ellen. Au revoir.
Et lord Palmure baisa sa fille au front.
Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à
l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur,
paraissait attendre.
Il s'approcha.
--Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?
--Par lord Palmure, répondit le cocher.
--C'est moi.
Et lord Palmure monta.
Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez,
que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon
Shoking.
--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.
Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.
Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.