XXV

Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble

grabat qui devait lui servir de lit.

Un livre à la main, il priait.

Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman

fit, malgré lui, un pas en arrière.

C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit

et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.

Il n'y avait ni poêle ni cheminée.

Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus

petit coin pour y dresser un fourneau.

Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles

laissées par les précédents locataires.

Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme

celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.

A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.

--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à

fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme

sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.

--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.

--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir

Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.

Et se tournant vers le guichetier:

--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.

--Oui, Votre Honneur.

--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations

insuffisantes.

--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.

--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même

un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de

Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M.

l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur

elle de relâcher son prisonnier.

L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en

souriant:

--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon

sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort

bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce

logis...

--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.

--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à

Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les

malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.

A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une

fascination mystérieuse.

Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un

prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.

--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester

ici!

--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien

reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à

M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.

Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien!

faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.

J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour

me libérer.

--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit

sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?

--Oui.

--Mais vous mourrez de froid!

--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec

simplicité le jeune prêtre.

--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre

lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je

vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.

--C'est cela, dit sir Cooman.

--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.

Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se

sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du

bas de l'escalier.

Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.

Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois

heures moins le quart.

--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.

Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et

l'abbé Samuel.

Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait

joyeusement.

Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça

sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un

air satisfait:

--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.

Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la

table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus

agréable des musiques.

C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte

extérieure.

--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.

Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit

ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et

l'ouvrit.

C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son

prisonnier.

Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le

prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait

vu.

Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée

à distribuer ses provisions.

Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de

suite.

--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement

sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,

pour retrouver un autre Français.

--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante

d'émotion.

L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:

--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.

Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait

se tromper à l'accent de l'homme gris.

--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes

Français!

Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant

avec effusion:

--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien

voulu vous laisser arrêter!

--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris,

toujours en français.

Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur

le prisonnier.

L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de

son index sur ses lèvres.

Cela voulait dire:

--Silence! ne me trahissez pas!

--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de

l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon

camarade et moi.

--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand

vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun

de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.

--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.

--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre

bienveillance?

--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour

vous?

--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit

l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.

En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant.

--Ne me refusez pas! semblait-il dire.

--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman,

d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux

personnes.

--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait

s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à

White-Cross.

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 40 / 59 题