Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble
grabat qui devait lui servir de lit.
Un livre à la main, il priait.
Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman
fit, malgré lui, un pas en arrière.
C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit
et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.
Il n'y avait ni poêle ni cheminée.
Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus
petit coin pour y dresser un fourneau.
Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles
laissées par les précédents locataires.
Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme
celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.
A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.
--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à
fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme
sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.
--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.
--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir
Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.
Et se tournant vers le guichetier:
--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.
--Oui, Votre Honneur.
--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations
insuffisantes.
--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.
--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même
un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de
Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M.
l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur
elle de relâcher son prisonnier.
L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en
souriant:
--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon
sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort
bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce
logis...
--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.
--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à
Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les
malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.
A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une
fascination mystérieuse.
Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un
prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.
--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester
ici!
--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien
reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à
M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.
Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien!
faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.
J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour
me libérer.
--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit
sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?
--Oui.
--Mais vous mourrez de froid!
--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec
simplicité le jeune prêtre.
--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre
lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je
vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.
--C'est cela, dit sir Cooman.
--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.
Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se
sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du
bas de l'escalier.
Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.
Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois
heures moins le quart.
--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.
Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et
l'abbé Samuel.
Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait
joyeusement.
Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça
sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un
air satisfait:
--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.
Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la
table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus
agréable des musiques.
C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte
extérieure.
--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.
Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit
ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et
l'ouvrit.
C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son
prisonnier.
Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le
prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait
vu.
Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée
à distribuer ses provisions.
Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de
suite.
--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement
sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,
pour retrouver un autre Français.
--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante
d'émotion.
L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:
--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.
Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait
se tromper à l'accent de l'homme gris.
--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes
Français!
Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant
avec effusion:
--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien
voulu vous laisser arrêter!
--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris,
toujours en français.
Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur
le prisonnier.
L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de
son index sur ses lèvres.
Cela voulait dire:
--Silence! ne me trahissez pas!
--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de
l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon
camarade et moi.
--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand
vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun
de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.
--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.
--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre
bienveillance?
--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour
vous?
--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit
l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.
En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant.
--Ne me refusez pas! semblait-il dire.
--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman,
d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux
personnes.
--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait
s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à
White-Cross.