XXIII

Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de _Relay-last_,

lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.

Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état

d'affliction qui faisait peine à voir.

Il avait une femme et une fille, et il était alderman.

Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la

pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand

le brouillard voulait bien lui livrer passage.

Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui

lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie

imaginaire.

Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble

à un peuplier.

Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de

petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.

La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir

d'engraisser toujours.

Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le

guichetier, avait coutume de dire:

--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces

deux mégères, il doit être bien malheureux.

Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins.

Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman

était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et

toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les

plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que

nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté

est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.

Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman

et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés.

Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans

le passé de sir Cooman.

Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à

un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les

honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de

la maison pour dettes.

Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces

fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer

sans avoir installé son successeur.

--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon

administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des

prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni

querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père.

Savez-vous à quoi cela a tenu?

--Non, dit sir Cooman étonné.

--A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par

conséquent son gouverneur.

--Ah! vraiment? fit sir Cooman.

--Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que

cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite,

jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par

un autre...

--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.

--Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose

me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et

sur son gouverneur.

Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois

une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa

conversation avec son successeur.

Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt

qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.

Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour

dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame

Cooman ne ressemblait à sa fille.

L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle

l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le

gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant

les deux, destiné à loger quelques employés subalternes.

Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre.

Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un

entrepreneur qui se sont mis à l'oeuvre et ont bâti sur cet emplacement

demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les

détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de

leur créancier.

Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout

entière.

White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses

carrefours et un square.

Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le

riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses

domestiques.

A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte

rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie

ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.

Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie

est partout, même en prison.

Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était

toujours habitée.

Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman

quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui

dit:

--Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son

droit.

Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.

--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.

--Quel autre?

--L'autre Français.

--Mais il n'y en a pas d'autre.

Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu

de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien

au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le

remplacer.

Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules

et invoqua la loi.

Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de

s'incliner.

Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que

sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec

lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner.

On amena de nouveaux détenus.

Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration,

ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:

--Y a-t-il un Français?

--Non, disait tristement le guichetier.

Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire

qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus

aussitôt après leur installation.

Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:

--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que

Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que

quelques minutes.

--Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.

--C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres.

--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite

indifférence.

--L'abbé Samuel.

--Ah!

Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.

Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec

terreur.

Le pauvre homme était capable d'en mourir.

Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers

et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une

voix de jeune fille retentit, disant:

--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle...

réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross.

En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de

provisions au bras.

--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le

guichetier d'un air sévère.

--Un Français! s'écria miss Penny.

--Un Français!

--Oui. Les recors sont avec lui à _Relay-last_.

A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si

grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.

--Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne

vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...

Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air

stupide.

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 38 / 59 题