II

La femme qui s'était glissée auprès de l'Irlandaise avait une de ces

physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, _font

froid dans le dos_.

Ce n'était pas une mendiante, pourtant.

Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et rouge, un chapeau à

rubans violets, des souliers cirés à l'oeuf, avec des bas tricotés à

l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert à la

main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres

grossières et multicolores.

Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que grotesque et prêtait à

rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature.

Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.

Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes à moitié

déchaussées, avaient une expression de méchanceté doucereuse; le visage

empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tête de

certains animaux carnassiers.

Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le banc où

elle était assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire à

son contact.

--Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au

peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je

suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de dame;

aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants des deux

sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de Saint-Gilles;

aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel

enfant que j'aie jamais vu!

--Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise.

--Oui, ma chère.

--Irlandaise, peut-être?...

Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un sentiment de répulsion,

obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont les exilés de retrouver

sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur

patrie.

--Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress Fanoche,

mais simplement d'origine. Mon grand-père était Irlandais. Nous sommes

restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu master Fanoche,

mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, à propos

de ma religion.

Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur

ses yeux, essuyant une larme absente.

--Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle.

--Oui, madame.

--Chez des Irlandais?

--Oui, madame. Chez un nommé Patrick.

--Dans Lawrence-street?

--Précisément.

Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqué une

femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que mistress

Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec qui la prétendue

maîtresse de pension avait échangé un furtif regard.

La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis

que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de l'Irlandaise,

elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de

Lawrence-street.

--Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez là un enfant

charmant.

La mère rougit d'orgueil.

--Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?

Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise.

--Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-être

le serons-nous longtemps encore.

--Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais

volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère Irlande,

ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.

En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il avait

contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa

mère.

Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un sentiment de

répulsion, mais plus vif encore, plus accentué.

Et il dit avec une sorte d'effroi:

--Mère, quelle est cette femme?

--Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, répliqua mistress

Fanoche.

Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette à

l'anis qu'elle tendit à l'enfant.

Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignité

qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son âge.

--Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.

Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, il se prit à

regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le brouillard qui

s'épaississait, la fumée noire du _Penny-Boat_ qui se couchait en

s'allongeant.

--Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal logée dans

Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre

homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à vivre. Peut-être

n'a-t-il pas de pain chez lui.

--Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent.

--Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se décourageait

pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de Saint-Gilles.

Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez

moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de notre

chère Irlande.

La jeune femme regarda de nouveau son enfant.

Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand de poisson lui

avait pareillement offert l'hospitalité.

Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse.

Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, comme un petit oiseau

se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au

lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indéfinissable

épouvante:

--N'y allons pas, mère, n'y allons pas!

--Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui échangea un

nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même temps

qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise.

L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère et il la

portait à ses lèvres avec une effusion naïve.

On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper à un grand et

mystérieux danger.

A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regardés

avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots à voix

basse avec un compagnon de voyage.

Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne

l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière à l'avant et

se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.

Cette surprise ne pouvait que s'accroître à présent, si on prenait garde

à l'interlocuteur qu'il venait de choisir.

Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, résumant, dans

sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.

Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses pieds posaient

dans de vieilles bottes crevées et sans talon.

Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était boutonné

jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.

Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris sans bords.

Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en arrière, avec une

grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui lui disait:

--Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave

square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner

une bank-note de dix livres.

--Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par saint

Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me

puis figurer que vous parliez sérieusement.

--Très-sérieusement, mon garçon.

--Alors, expliquez-vous, je vous écoute.

--Tu vois cette femme et cet enfant?

--Oui.

--Il s'agit de les suivre.

--Bon!

--Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la

nuit.

--Fort bien.

--Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.

--Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux.

Aussi vous pouvez compter sur moi.

Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée de sa mystérieuse

compagne et disait:

--Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son fils, et tu sais

aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les

choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le

faut.

--Mais... la mère?...

--La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra bien ce service.

Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le _Penny-Boat_ toucha la station

de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis

s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé d'affiches

multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout à coup,

la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au milieu de la

foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les mille

réverbères commençaient à s'allumer dans le brouillard qui montait

lentement des bords de la Tamise.

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 17 / 59 题