Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses
révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.
En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout
le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un
faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines
pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc»,
parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur
le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité
noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice
d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune
Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant.
Elle le fit chercher par une voiture de la cour.
Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la
première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à
tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque
frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?
«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du
château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être
profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et
du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où
ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un
événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi.
C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais
le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais
qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce
qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le
réveil.
«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible
émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles
bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas
qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour
que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure
inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les
abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais:
«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et
qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»
«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse
qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans
limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la
certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie
aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je
l’eusse entendue venir, svelte et noire.
«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un
peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle
blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte
de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
fixaient...
«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle
ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et
pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales
et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me
le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand
honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:
--Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»
Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther,
quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime
cet enfant, le vers racinien:
Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette
fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût
amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de
l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune
poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette
noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement
sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies
esthétiques.