UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite

continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la

restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre

ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la

contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit

dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et

par les circonstances à ressentir la beauté.

Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de

décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous

raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont

il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une

reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira

la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous

demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13].

Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où

l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique

commentaire?

La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps

je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est

une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison

que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime

à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui

touchent sa plaie sans l’offenser.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances

d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples

et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa

première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures

de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce

qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs

charmes de déesses?

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur

imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses

propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant!

Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la

Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte

un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à

Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur;

son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac

de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à

Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se

perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce,

l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de

l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince

héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche

dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...

Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent

errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de

Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à

cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une

matière rare.

O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus

honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de

cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait,

impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule

vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine

de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15].

Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des

inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser

cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond

d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice.

Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre

imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté.

Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.

I

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 19 / 48 题