Elle avait tout mis en ordre et n’avait plus de prétexte pour rester.
Elle annonça alors qu’elle partait et le pria de sonner un domestique,
s’il lui manquait quoique chose; elle s’en alla à contre-cœur, laissant
derrière elle un autre regret, car avec elle disparaissait le rayon de
soleil de la maison.
Le temps passait lentement pour tous les deux. Il ne pouvait plus
peindre, obsédé comme il l’était par sa vision; elle ne pouvait
travailler, car son esprit était auprès de lui. Jamais la peinture
n’avait paru aussi fastidieuse à Tracy; jamais la confection d’une rose
n’avait été aussi insipide pour Gwendolen, qui avait quitté l’artiste
sans réitérer son invitation à dîner, ce qui était pour lui une vraie
déception.
Cette abstention avait coûté également à la jeune fille, mais elle ne
trouvait plus possible de l’inviter aujourd’hui. La veille, elle s’était
cru toutes les libertés possibles; une grande réserve lui paraissait de
mise aujourd’hui; elle n’osait plus dire ou penser quoi que ce soit,
fascinée par l’idée qu’il pourrait le prendre en mauvaise part.
L’inviter à dîner aujourd’hui? Cette pensée seule la faisait frémir et
sa journée se passa au milieu d’alternatives de craintes et
d’espérances.
Trois fois elle descendit pour donner des ordres soi-disant nécessaires,
et pendant ses allées et venues, elle l’aperçut six fois sans avoir
l’air de regarder de son côté.
Elle fut assez maîtresse d’elle pour dissimuler sa joie, mais elle se
sentait remuée au fond de l’âme. Cette situation lui enlevait toute
espèce de naturel et le calme qu’elle affectait était trop complet pour
n’être pas lu. Le peintre partageait ces émois; six fois il put
l’entrevoir et se sentit rempli d’un bonheur ineffable; son cœur battit
violemment et il éprouva une félicité qui le rendit presque inconscient.
Conséquence immédiate, il dut faire six retouches à sa toile.
Enfin Gwendolen trouva un peu de calme en écrivant à ses amis Thompson
qu’elle irait dîner chez eux. Là au moins elle oublierait l’absent. Mais
pendant ce temps, le duc entra causer avec l’artiste et le pria de
rester à dîner. Tracy dissimula le plaisir qu’il en avait dans un
redoublement d’activité et savoura intérieurement la joie de voir
Gwendolen de près, de la contempler, d’entendre sa voix; il lui semblait
avoir reconquis le paradis.
Le duc pensait: Ce fantôme peut évidemment manger des pommes; nous
verrons si c’est une spécialité chez lui, comme je le crois. Les pommes
seraient alors des fruits appréciés des spectres comme de nos premiers
parents; reste à savoir si ma comparaison est tout à fait juste.
Le nouveau complet lui causa une autre satisfaction: je l’ai amené à
notre époque, plus aucun doute à ce sujet, se dit-il.
Sellers se déclara content du travail de Tracy et le pria de restaurer
ses vieux maîtres, puis de faire son portrait, celui de sa femme et
probablement celui de sa fille. L’artiste ne se possédait plus de joie;
il causait et babillait tout en peignant, tandis que Sellers déballait
un tableau qu’il avait apporté. C’était un chromo qui venait de paraître
et présentait le portrait d’un individu qui inondait l’_Union_ de ses
réclames et invitait le public à acheter chez lui des chapeaux et habits
bon marché. Le vieux lord contemplait le chromo avec recueillement, dans
un silence profond, puis quelques larmes tombèrent furtivement sur la
gravure.
Tracy fut ému de ce travail qui lui montra Sellers sous un jour
sympathique; pourtant il se sentit de trop dans l’intimité de ce
vieillard, qui, assurément, ne devait pas tenir à mettre un étranger au
courant de ses chagrins intimes.
Mais la pitié l’emporta sur les autres considérations et il chercha à
réconforter le duc par quelques paroles affables et des marques
d’intérêt.
--Je suis désolé, dit-il... Est-ce un ami?
--Oh! plus qu’un ami, un parent, le plus cher que j’aie possédé sur
terre, bien qu’il ne m’ait jamais été permis de le rencontrer. Oui,
c’est le jeune Lord Berkeley qui a péri si héroïquement dans... Mais
qu’avez-vous donc?
--Oh! rien, rien du tout. Je suis un peu ému de voir le portrait d’un
homme dont on a tant entendu parler. Est-il ressemblant?
--Oui, sans doute, je ne l’ai jamais vu, mais vous pouvez juger de sa
ressemblance avec son père, dit Sellers en élevant le chromo, et en le
maintenant en face du soi-disant portrait de l’usurpateur.
--Mon Dieu, non, je ne vois pas bien la ressemblance.
--Il est certain que l’usurpateur ici représenté a une tête énergique,
une longue figure de cheval, tandis que son héritier a une physionomie
morne, sans caractère, presque une face de lune. Dans notre enfance,
nous sommes tous comme cela dans la famille, répondit Sellers avec
assurance. Au premier âge nous avons l’air de têtards mal formés, puis
la chrysalide se métamorphose, une transformation se produit et nous
devenons des intelligences et des natures transcendantes. C’est en
faisant ces réserves que je découvre ici une ressemblance frappante et
que je trouve ce portrait parfait. Oui, dans notre famille, on commence
toujours par être un crétin. Évidemment, on retrouve chez ce jeune homme
les caractères distinctifs héréditaires que vous me signalez. Oh! oui,
il devait être un parfait crétin, remarquez sa figure, la forme de sa
tête, son expression, c’est bien l’imbécile dans toute l’acception du
terme.
--Merci, dit Tracy involontairement.
--Merci, pourquoi?
--Merci de me fournir cette explication. Continuez, je vous prie.
--Comme je vous le disais, la bêtise est peinte sur son visage; personne
ne peut s’y méprendre. Que lisiez-vous sur son visage?
--Somme toute qu’il est un original.
--Un original. Un individu à principes arrêtés sur tous les sujets, une
espèce de roc qui se croit immuable, infaillible et reste opiniâtrément
fidèle à ses principes, jusqu’au jour où le roc cède et fond
entièrement. Tel est le portrait exact de Lord Berkeley. Mais... vous
rougissez...
--Oh! non pas, loin de là.
Mais cela fait toujours rougir d’entendre un homme mal parler de sa
famille, pensa-t-il. Quelle chose étonnante que son imagination
vagabonde soit tombée si juste! N’a-t-il pas dépeint parfaitement mon
caractère, sous les traits de cet être méprisable? En quittant
l’Angleterre, je croyais me connaître. Je croyais posséder la volonté et
l’énergie d’un Frédéric le Grand, tandis que je suis un faible d’esprit
et rien de plus. Enfin, pour me consoler, je puis me vanter d’être un
idéaliste et de porter en moi de belles et généreuses conceptions.
Croyez-vous que cette tête de benêt soit capable de mûrir une idée
chevaleresque dans sa cervelle et de l’exécuter?
--Le croiriez-vous capable, par exemple, de renoncer à son titre et à sa
fortune, pour mener la vie du commun des mortels et se créer une
situation personnelle, au risque de végéter toute sa vie dans la
pauvreté?
--Lui, mais regardez-moi donc le sourire niais et satisfait de ce
visage! Il pourrait peut-être concevoir cette idée et commencer à
l’exécuter.
--Et ensuite?
--Il échouerait, chaque fois, dans toutes ses entreprises. Oh!
certainement. Il est Rossmore jusqu’au bout des ongles.
--Alors, il ne faut pas déplorer sa mort. Tenez, supposons un instant,
pour le plaisir de la discussion, que je sois Rossmore et que...
--C’est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que c’est inadmissible. Pour représenter un Rossmore à votre
âge, il faudrait que vous fussiez un imbécile; or, vous ne l’êtes pas.
Il faudrait que vous fussiez un indécis; or, il saute aux yeux du
physionomiste le moins exercé, que votre volonté est des plus arrêtées,
elle résisterait à tout.
Et il ajouta en lui-même: C’est suffisant; inutile de lui en dire plus
long sur sa volonté, que je sais être de fer. Plus je le vois, plus je
le trouve remarquable. Il a une fermeté de traits extraordinaire, une
décision presque surhumaine; c’est un être absolument supérieur.
--Un de ces jours, reprit-il tout haut, je vous demanderai votre avis
pour une chose un peu délicate, monsieur Tracy. J’ai chez moi les restes
de ce pauvre jeune homme... Mon Dieu, comme vous sursautez...
--Continuez, ce n’est rien. Vous avez ses restes?
--Oui.
--Êtes-vous bien sûr de posséder ses restes et non ceux d’un autre?
--Oh! absolument sûr. Du moins, j’en possède des échantillons; je ne
prétends pas avoir tous ses restes.
--Des échantillons!
--Oui, dans des paniers. Un jour que vous irez en Angleterre, s’il vous
était égal de les emporter...
--Qui... moi?
--Oui, vous. Je ne dis pas tout de suite, mais plus tard. En attendant,
voudriez-vous les voir?
--Oh! non, je n’en ai aucune envie.
--Oh! très bien, je croyais que... Tiens, où allez-vous, ma chérie?
--Dîner dehors, papa.
Tracy était ennuyé et le colonel lui dit, désappointé:
--Je le regrette, je ne savais pas qu’elle sortait, monsieur Tracy.
La physionomie de Gwendolen exprimait à ce moment une déception. Elle se
demandait si elle n’avait pas pris une résolution trop hâtive. Trois
vieilles têtes en face d’un jeune, c’est trop. Gwendolen, agitée d’un
vague espoir, dit d’un air qu’elle s’efforçait de rendre naturel:
--Si vous le préférez, j’écrirai aux Thompson que...
--Oh! c’est chez les Thompson que vous allez? Cela simplifie tout. Nous
nous arrangerons bien sans gâter votre soirée, mon enfant. Je ne
voudrais pas gâter votre soirée, mon enfant, ni vous causer de
déception, mon enfant, puisque c’était convenu.
--Mais, papa, j’irai aussi bien un autre jour...
--Non, je ne veux pas... Vous êtes une brave enfant courageuse et
active, et votre père ne veut pas contrarier vos projets quand...
--Mais papa, je...
--Non... pas un mot, nous nous passerons bien de vous, ma fille.
Gwendolen, navrée, était sur le point de pleurer; il ne lui restait plus
qu’à partir. Soudain son père eut une idée géniale, qui lui permit
d’aplanir la difficulté.
--Il me vient une idée, mon enfant, dit-il; j’ai trouvé le moyen de ne
pas vous priver de votre invitation et de nous consoler en même temps de
votre absence: envoyez-nous votre amie, Bella Thompson; Tracy, vous
verrez quelle délicieuse créature. Oh! oui, sans exagération, elle est
superbe, je veux que vous la voyiez et je suis sûr que vous en serez sur
l’heure éperdument amoureux. Oui, oui, envoyez-nous-la, Gwendolen, et
dites-lui... Tiens, elle est partie!
En se retournant, il la vit au tournant de la grille.
--Je ne sais ce qu’elle a, remarqua-t-il, on dirait qu’elle est
furieuse. Eh bien! continua Sellers, je vous avoue, Tracy, que ma fille
me manquera: les enfants manquent toujours à leurs parents. Mais miss
Bella vous intéressera beaucoup, vous serez vite épris d’elle et la
soirée ne vous paraîtra pas trop longue. Quant à nous, les vieux, nous
nous tirerons d’affaire; d’ailleurs ce sera aussi l’occasion pour vous
de faire plus ample connaissance avec l’Amiral Hawkins. Voilà un beau
caractère, mon cher, un des plus beaux caractères que l’on puisse
rencontrer. Vous aurez grand plaisir à l’étudier. Je le connais, pour ma
part, depuis son enfance, et j’ai assisté à l’évolution de son esprit.
Je puis dire qu’il a beaucoup contribué à développer mon goût très
prononcé pour la psychologie, car ses idées et ses observations portent
sur les sujets les plus curieux.
Tracy, distrait, n’entendait pas un mot de ce monologue, son esprit
errait ailleurs.
--Oui, ce caractère étonnant a pour base la dissimulation et la première
chose à découvrir chez un homme c’est le fond de son caractère; lorsque
vous possédez cette clé, aucune particularité, aucune contradiction
apparente ne peut alors vous induire en erreur. Mais que lisez-vous sur
la physionomie du sénateur? La simplicité la plus parfaite. Eh bien! en
réalité, c’est un homme des plus compliqués, un esprit des plus
profonds, un caractère honnête et droit par excellence, mais passé
maître dans l’art de la dissimulation.
--Ah! mais tout cela est diabolique!
Cette exclamation avait échappé à Tracy qui pensait avec angoisse au
plaisir qu’il aurait eu à rester sans toutes les absurdes complications
du dîner.
--Non, retirez votre expression de «diabolique», continua Sellers en
arpentant la pièce et en s’écoutant parler les mains derrière le dos. On
pourrait traiter de diabolique tout autre que le sénateur. Votre
expression serait juste, parfaitement juste, dans d’autres cas, mais ici
elle est impropre. Cet homme a un caractère superbe. Je ne crois pas
qu’on puisse rencontrer chez un autre homme d’État un esprit aussi
puissant joint à une telle faculté de dissimulation. Je ne pourrais lui
comparer que Georges Washington, Cromwell et peut-être Robespierre, mais
là... je tire l’échelle. Une personne qui ne serait pas un psychologue
émérite pourrait passer sa vie à côté de Hawkins sans arriver à percer
son esprit transcendant.
L’artiste distrait et rêveur poussa de profonds soupirs et laissa
échapper une nouvelle exclamation:
--Oh! le misérable, oh! le misérable!
--Mon ami, votre terme me choque. Je trouve au contraire admirable cette
faculté de dissimulation. J’ajouterai que le général Hawkins est un
penseur, le penseur le plus fin, le plus profond, le plus complet
peut-être des temps modernes. Mais il faut savoir le mettre sur des
sujets appropriés à sa vaste intelligence, comme, par exemple, l’âge de
glace, la corrélation des forces physiques, l’évolution du Christianisme
à travers les siècles, que sais-je encore, lancez-le sur un de ces
thèmes et écoutez-le pérorer sans l’arrêter. Vous verrez que cet homme
est un génie. Ah! oui, il faut que vous le connaissiez, il faut que vous
pénétriez l’esprit de cet homme le plus sublime peut-être depuis
Aristote.
On attendit longtemps miss Thompson pour se mettre à table, mais comme
l’invitation ne lui avait pas été transmise, on l’attendit en vain. Au
bout d’un certain temps, on commença à dîner. Le pauvre vieux Sellers se
mettait en quatre pour rendre la soirée agréable à son invité; celui-ci
à son tour faisait tous les frais possibles pour ses hôtes. Mais malgré
tout, cette soirée fut un fiasco complet. Tracy avait un poids sur le
cœur et regardait d’un air navré la place de Gwendolen; son esprit
obsédé par cette unique pensée suivait difficilement la conversation; il
ne répondit qu’à demi-mot aux questions qu’on lui posait. Il en résulta
un malaise général, dont personne, sauf Tracy, ne connaissait la cause.
Pendant ce temps le même malaise régnait chez les Thompson; Gwendolen,
vexée de se sentir aussi attristée par une déception, cherchait à
réagir; mais ses efforts ne donnaient aucun bon résultat et semblaient
aggraver le mal. Elle allégua qu’elle était un peu souffrante et chacun
put constater sa mauvaise mine, de sorte qu’on la plaignit en lui
témoignant de la sympathie. Mais il y a des cas où la sympathie est
impuissante; mieux vaut alors chercher la solitude et laisser passer
l’orage. Dès la fin du dîner, la jeune fille s’excusa et partit, ravie
de quitter cette maison et de soulager sa peine. Tracy serait-il encore
chez ses parents? Cette pensée lui donnait des ailes. Elle vola jusqu’à
la maison paternelle, ôta prestement son chapeau et gagna la porte de la
salle à manger. Là elle écouta un instant. La voix de son père morne et
triste se fit entendre, puis celle de sa mère au même diapason. Une
pause, et enfin une observation banale de sir Washington Hawkins. Le
cœur haletant, elle espérait entendre un autre timbre de voix. Rien.
--Parti! se dit Gwendolen avec désespoir, en ouvrant la porte
nonchalamment.
Elle eut un éblouissement: il était là!
--Mais, mon enfant, s’écria la mère, vous êtes blême! Qu’avez-vous vu?
--Blême? s’écria son père à son tour. Ce n’est pas sérieux, la voilà
rose comme une tranche de melon d’eau. Asseyez-vous, Gwendolen,
asseyez-vous. Vous êtes-vous amusée? Ici notre réunion a été charmante,
fort gaie. Pourquoi miss Bella n’est-elle pas venue? Elle aurait
distrait M. Tracy, qui était un peu mal en train.
Elle jubilait maintenant et de ses yeux jaillit un éclair qui rencontra
dans d’autres yeux une clarté lumineuse. Dans le laps de temps
infiniment petit qu’est une seconde, deux aveux précieux furent
échangés, reçus et compris. Anxiété, doute, appréhension, tout avait
disparu comme par enchantement pour faire place à une quiétude céleste.
Sellers avait compté sur l’arrivée de Gwendolen pour animer la
conversation, mais son espoir fut déçu. La conversation se traîna
péniblement au milieu de phrases hachées; généralement fier de sa fille,
Sellers aimait à la produire et ne craignait pas que la beauté de miss
Thompson lui portât ombrage; Gwendolen cependant, ce soir-là, n’était
pas à son avantage. Son père en parut fort contrarié.
Que penserait cet Anglais, qui, à l’exemple de tous ses compatriotes,
devait baser son appréciation sur des impressions particulières? Il en
conclurait que toutes les Américaines sont muettes comme il l’était
lui-même et les jugerait défavorablement d’après l’exemple qu’il avait
sous les yeux; la pauvre petite, en effet, n’avait pas su l’émoustiller
et il avait eu toutes les peines du monde à contenir son envie de
bâiller.
La prochaine réunion produirait certainement sur Tracy une meilleure
impression, il le fallait à tout prix, car Sellers prêtait à ce jeune
Anglais les réflexions les plus malveillantes à l’égard de ses
compatriotes. Il consignera dans son journal, pensa-t-il, que ma fille a
été parfaitement terne et nulle, la pauvre chère petite; et elle l’a été
en effet au-dessus de toute expression; et pourtant, belle comme la
tentation, elle n’est capable que d’effeuiller les roses et de faire des
boulettes de pain. J’en ai assez, j’ai trop lutté, j’abandonne la partie
à d’autres s’ils veulent.
Le colonel donna à tous de chaleureuses poignées de mains et s’en alla,
prétextant une occupation pressée; les amoureux séparés par toute la
largeur de la pièce se sentirent moins éloignés l’un de l’autre, et
lorsque M. Sellers les quitta, la distance leur parut diminuer encore.
Tracy semblait en extase devant un vulgaire «chromo», qui devait
personnifier un Rossmore du temps des croisés, tandis que Gwendolen,
assise sur le canapé, était absorbée dans la contemplation d’un album
vide.
Le «Sénateur» était encore là, très contrarié de se sentir une gêne pour
ces jeunes gens. Du fond du cœur, il aurait voulu les distraire et faire
oublier l’ennui de cette soirée; mais sa gaieté, son bavardage ne
changèrent rien à la situation et la soirée se continua comme elle avait
commencé, lugubre, triste et morne. C’était une réunion ratée sur toute
la ligne et le Sénateur se décida à partir.
Gwendolen se leva et lui sourit aimablement, en lui demandant avec
grâce:
--Êtes-vous donc obligé de vous en aller?
Il crut la peiner par son départ et... se rassit.
Il voulut répondre, ne trouva rien à dire et ne comprit pas sur l’heure
la gaffe qu’il commettait en restant. Il s’en aperçut peu après et
partit cette fois sans hésitation. A peine la porte était-elle refermée
sur lui, que les jeunes gens se trouvèrent dans les bras l’un de
l’autre, leurs lèvres unies dans un baiser passionné.
Mon Dieu! elle l’embrasse! pensa Hawkins. Il ne prit même pas le temps
de formuler cette réflexion, car à peine sorti, il avait voulu rentrer
et avait entr’ouvert la porte, sans qu’ils s’en aperçoivent: ce qu’il
vit le terrifia.