Tracy travaillait lentement, car son esprit était ailleurs; beaucoup de
pensées diverses l’assaillaient. Soudain, un éclair sembla jaillir de
ses yeux. Il crut qu’il avait trouvé la clef de l’énigme. J’y suis,
pensa-t-il enfin, je crois comprendre maintenant. Cet homme n’a pas son
bon sens; il divague sur deux ou trois points: sans cela comment
expliquer cette série de bizarreries? Des affreux chromos qu’il prend
pour des œuvres de grands maîtres, ces horribles portraits qui,
soi-disant, représentent des Rossmore, les armoiries grotesques, le nom
pompeux de Rossmore Towers qu’il donne à sa misérable bicoque! Il
affirme qu’il attendait ma visite. Comment pouvait-il m’attendre, moi,
Lord Berkeley? Il sait bien par les journaux que ce personnage est mort
dans l’incendie du New Gadsby.
La vérité est qu’il ne sait pas du tout qui il attendait; ses paroles me
prouvent qu’il n’attendait ni un Anglais ni un artiste et malgré cela ma
venue le satisfait. Il paraît content de moi; au fond, sa tête déménage
un peu, pour ne pas dire tout à fait. Le pauvre vieux, il est
intéressant à observer, tout de même, comme le sont tous les
déséquilibrés. J’espère que mon travail lui plaira; j’aimerais le voir
tous les jours et l’étudier de près. Et quand j’écrirai à mon père...
Ah! n’y pensons pas, cela me fait mal.
Quelqu’un vient... Remettons-nous au travail. C’est encore mon vieux
bonhomme; il a l’air agité. Peut-être mes habits lui semblent-ils
suspects. (Au fond ils le sont, pour un peintre). Si ma conscience me
permettait de les changer, mais c’est impossible. Pourquoi diable
gesticule-t-il avec ses bras? Il a l’air de faire des passes avec ses
mains pour me suggestionner. Il n’y aurait rien d’impossible...
Le colonel pensait en lui-même: Mes passes lui produisent de l’effet, je
le vois bien. Là, c’est assez pour une fois; il n’est pas encore très
solide et je pourrais le désagréger. Posons-lui deux ou trois questions
insidieuses, nous verrons bien qui il est et d’où il vient.
Il s’approcha et lui dit doucement:
--Je ne veux pas vous déranger, monsieur Tracy, mais seulement regarder
votre travail. Ah! c’est beau, très beau, vous êtes un véritable artiste
et votre œuvre va ravir ma fille. Puis-je m’asseoir près de vous?
--Mais comment donc, avec plaisir.
--Cela ne vous dérange pas? votre inspiration n’en souffrira pas?
Tracy se mit à rire et répondit qu’il n’était pas éthéré à ce point. Le
colonel lui posa une grande quantité de questions, particulièrement
choisies, qui parurent étranges à Tracy; il y répondit néanmoins d’une
manière satisfaisante, car le colonel se dit avec orgueil:
--Jusqu’à présent, cela va bien. Il est solide, très solide, on le
dirait vivant. C’est curieux, il me semble que je le pétrifierai
facilement.
Après une petite pause, il lui demanda avec mystère:
--Préférez-vous être ici ou là-bas?
--Où, là-bas?
--Là-bas, d’où vous venez.
Tracy pensa immédiatement à sa pension et répondit sans hésitation:
--Oh! sans aucun doute, j’aime mieux être ici.
Le colonel ému se dit: Il n’y a pas d’erreur, me voilà fixé sur la
provenance de ce pauvre diable. Eh bien! je suis content de l’avoir tiré
de là.
Il suivait le pinceau de l’œil et pensa en même temps: Eh bien! cela me
dédommage de mon échec avec ce pauvre Lord Berkeley; il a dû prendre une
autre direction, celui-là... et ma foi, tant mieux pour lui.
Sally Sellers rentrait plus jolie que jamais. Son père lui présenta
Tracy. Tous deux éprouvèrent le coup de foudre, sans s’en rendre compte,
peut-être. Le jeune Anglais pensa en lui-même irrévérencieusement:
Peut-être n’est-il pas aussi fou, après tout!
Sally s’assit près de Tracy et s’intéressa à son travail, ce qui lui fit
plaisir et lui montra que la jeune fille était intelligente et avait des
goûts artistiques. Sellers, très désireux de faire part de ses
impressions à Hawkins, s’en alla, disant que si les jeunes artistes
pouvaient se passer de lui, il serait bien aise de vaquer à ses
occupations.
Il est un peu excentrique, mais rien de plus, pensa Tracy, et il se
reprocha d’avoir commis un jugement téméraire à son endroit sans lui
avoir donné le temps de se montrer sous son jour véritable.
L’étranger se sentit bien vite à l’aise et la conversation prit un tour
charmant. La jeune fille américaine possède des qualités de grande
valeur. La simplicité, la droiture et l’honnêteté; elle est au-dessus
des conventions et des banalités mondaines; aussi son attitude et ses
manières reçoivent-elles une aisance absolue et l’on se sent à l’aise
immédiatement sans savoir pourquoi. Cette nouvelle connaissance, cette
amitié fit des progrès rapides; la preuve en est qu’au bout d’une
demi-heure ni l’un ni l’autre ne pensait plus aux habits étranges de
Tracy.
Gwendolen semblait ne plus se choquer de cet accoutrement, mais Tracy
resta persuadé qu’elle cachait son jeu par amabilité. Il se sentit très
gêné lorsque la jeune fille l’invita à dîner. Il ne pouvait accepter
dans cet accoutrement et cependant depuis qu’il avait trouvé un intérêt
dans l’existence, il en voulait à ses habits de l’obliger à refuser
cette invitation. Il partit pourtant le cœur joyeux en lisant un regret
dans les yeux de Gwendolen.
Où se dirigea-t-il? Tout droit vers un magasin d’habillement où il
choisit un complet aussi élégant que possible pour un Anglais; tout en
le choisissant il pensait:
Je sais que j’ai tort, pourtant je serais blâmable de ne pas l’acheter
et deux fautes qui s’ajoutent n’engendrent pas une bonne action.
Cette réflexion lui rendit le cœur plus léger. Le lecteur appréciera la
valeur de cette réflexion et la jugera à son propre point de vue.
Le vieux ménage se montra inquiet de l’attitude distraite et du silence
de Gwendolen pendant le dîner. S’ils avaient tant soit peu observé, ils
auraient remarqué que son visage s’éclairait lorsque la conversation
roulait sur l’artiste, sur son travail. Mais ils n’y prêtèrent aucune
attention et virent seulement que sa physionomie s’assombrissait par
moments; ils se demandèrent si elle était souffrante ou si elle avait
éprouvé une déception à propos de ses toilettes. Sa mère lui offrit
divers médicaments fortifiants, son père lui proposa du vin vieux,
quoiqu’il fût dans son district à la tête de la ligue antialcoolique,
mais elle repoussa aimablement toutes les attentions délicates.
Lorsqu’au moment de monter se coucher, la famille se sépara, la jeune
fille choisit un pinceau entre tous en se disant: C’est celui qu’il a le
plus employé.
Le lendemain, Tracy sortit tout pimpant dans son nouveau complet, un
œillet à la boutonnière, don quotidien de Puss. Rêvant à l’image de
Gwendolen, il travailla à ses tableaux sans relâche, mais presque
inconsciemment; il produisit merveilles sur merveilles, il ajouta
plusieurs accessoires variés aux portraits de ses associés qui
poussèrent des acclamations de joie et d’admiration.
De son côté, Gwendolen perdit toute sa matinée; elle s’était dit que
Tracy viendrait et, à chaque instant, elle descendait au salon mettre
les pinceaux en ordre, en réalité voir s’il était arrivé. En remontant
chez elle, elle constata avec chagrin que sa confection de toilette
allait en dépit du bon sens. Elle avait mis tous ses soins et son
imagination à composer une toilette suggestive, qu’elle confectionnait
précisément en ce moment; mais distraite comme elle l’était, elle ne fit
que des bêtises et gâcha son ouvrage.
Lorsqu’elle s’en aperçut, elle en comprit la cause et cessa de
travailler. N’était-ce pas pour elle un présage charmant? Elle descendit
au salon, s’y installa et attendit...
Après le déjeuner elle attendit encore; une grande heure passa, mais son
cœur battit violemment: elle l’avait aperçu.
Elle remonta chez elle précipitamment, comptant qu’on lui demanderait de
chercher le pinceau égaré... elle savait bien où...
En effet, au bout d’un moment, lorsque tout le monde eut vainement
cherché le pinceau, on la pria de descendre; elle fureta partout et ne
le retrouva que lorsque les autres furent allés voir s’ils le
découvriraient ailleurs, à la cuisine, voire même au bûcher.
Elle tendit le pinceau à Tracy, et s’excusa de n’avoir pas tout préparé
pour lui; elle ne comptait pas absolument sur sa visite, dit-elle. Bref,
elle s’embrouilla dans sa phrase et dissimula mal son mensonge. De son
côté, Tracy, honteux et confus, pensait:
Je savais bien que mon impatience m’amènerait ici plus tôt que je
n’aurais dû et trahirait mon sentiment. C’est précisément ce qui est
arrivé; elle l’a compris et se moque de moi, bien entendu. Le cœur de
Gwendolen était partagé entre la satisfaction et le mécontentement,
satisfaction de lui voir un nouveau complet, mais mécontentement de
l’œillet à la boutonnière. L’œillet d’hier lui avait été indifférent,
mais celui d’aujourd’hui la froissait; elle aurait bien voulu en
connaître l’histoire et savoir que cette fleur ne cachait pas un amour
fâcheux? mais comment se renseigner: Elle esquissa pourtant une
tentative.
--Quel que soit l’âge d’un homme, dit-elle, il peut toujours se rajeunir
de quelques années en mettant une fleur vive à sa boutonnière; c’est une
remarque que j’ai faite souvent. Est-ce pour cela que le sexe fort aime
les fleurs à la boutonnière?
--Je ne le crois pas; la raison me paraît cependant plausible. J’avoue
que je n’y avais jamais songé.
--Vous m’avez l’air de préférer les œillets: est-ce pour leur forme ou
pour leur teinte?
--Oh! non, ni pour l’un, ni pour l’autre, répondit-il simplement, on me
les donne.
On les lui donne, se dit-elle en regardant l’œillet de travers. Qui
est-ce et comment est-elle? La fleur lui fit l’effet d’un ennemi
dangereux, irritant pour son regard et néfaste pour sa tranquillité. Je
me demande s’il tient à elle, pensa-t-elle avec chagrin.