Au premier moment, Tartarin trouva cela touchant, cette
fidélité, ce dévouement à toute épreuve lui allaient au coeur,
d'autant que la bête était commode et se nourrissait avec rien.
Pourtant, au bout de quelques jours, le Tarasconnais s'ennuya
[5]d'avoir perpétuellement sur les talons ce compagnon mélancolique,
qui lui rappelait toutes ses mésaventures, puis, l'aigreur
s'en mêlant, il lui en voulut de son air triste, de sa bosse, de son
allure d'oie bridée. Pour tout dire, il le prit en grippe et ne
songea plus qu'à s'en débarrasser, mais l'animal tenait bon....
[10]Tartarin essaya de le perdre, le chameau le retrouva; il essaya
de courir, le chameau courut plus vite.... Il lui criait: «Va
t'en!» en lui jetant des pierres. Le chameau s'arrêtait et le regardait
d'un air triste, puis, au bout d'un moment, il se remettait
en route et finissait toujours par le rattraper. Tartarin dut se
[15]résigner.
Pourtant, lorsque après huit grands jours de marche, le Tarasconnais
poudreux, harassé, vit de loin étinceler dans la verdure
les premières terrasses blanches d'Alger, lorsqu'il se trouva
aux portes de la ville, sur l'avenue bruyante de Mustapha, an
[20]milieu des zouaves, des biskris, des Mahonnaises, tous grouillant
autour de lui et le regardant défiler avec son chameau, pour le
coup la patience lui échappa. «Non! non!» dit-il, «ce n'est
pas possible.... je ne peux pas entrer dans Alger avec un
animal pareil!» et, profitant d'un encombrement de voitures, il
[25]fit un crochet dans les champs et se jeta dans un fossé!
Au bout d'un moment, il vit au-dessus de sa tête, sur la
chaussée de la route, le chameau qui filait à grandes enjambées,
allongeant le cou d'un air anxieux.
Alors, soulagé d'un grand poids, le héros sortit de sa cachette,
[30]et rentra dans la ville par un sentier détourné qui longeait le
mur de son petit clos.