Comme la tente-abri s'entêtait à ne pas s'ouvrir et les tablettes
de pemmican à ne pas fondre, la caravane était obligée de s'arrêter
matin et soir dans les tribus. Partout, grâce au képi du
prince Grégory, nos chasseurs étaient reçus à bras ouverts. Ils
[5]logeaient chez les agas, dans des palais bizarres, grandes fermes
blanches sans fenêtres, où l'on trouve pêle-mêle des narghilés
et des commodes en acajou, des tapis de Smyrne et des
lampes-modérateur, des coffres de cèdre pleins de sequins turcs, et
des pendules à sujets, style Louis-Philippe.... Partout on donnait
[10]à Tartarin des fêtes splendides, des _diffas,_ des _fantasias_....
En son honneur, des goums entiers faisaient parler la poudre et
luire leurs burnous au soleil. Puis, quand la poudre avait parlé,
le bon aga venait et présentait sa note.... C'est ce qu'on
appelle l'hospitalité arabe.
[15]Et toujours pas de lions. Pas plus de lions que sur le Pont-Neuf!
Cependant le Tarasconnais ne se décourageait pas. S'enfonçant bravement
dans le Sud, il passait ses journées à battre
le maquis, fouillant les palmiers-nains du bout de sa carabine,
[20]et faisant «frrt! frrt!» à chaque buisson. Puis, tous les soirs
avant de se coucher, un petit affût de deux ou trois heures....
Peine perdue! le lion ne se montrait pas.
Un soir pourtant, vers les six heures, comme la caravane traversait
un bois de lentisques tout violet où de grosses cailles
[25]alourdies par la chaleur sautaient ça et là dans l'herbe, Tartarin
de Tarascon crut entendre--mais si loin, mais si vague, mais
si émietté par la brise--ce merveilleux rugissement qu'il avait
entendu tant de fois là-has à Tarascon, derrière la baraque
Mitaine.
[30]D'abord le héros croyait rêver.... Mais au bout d'un instant,
lointains toujours, quoique plus distincts, les rugissements
recommencèrent; et cette fois, tandis qu'à tous les coins de
l'horizon on entendait hurler les chiens des douars,--secouée