nègres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Un
vieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique. «_Au zouge
de paix! Au zouge de paix!_» Le lion lui-même, dans sa nuit,
essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, après une
[5]lutte désespérée, roula par terre au milieu des gros sous et des
balayures.
A ce moment, un homme fendit la foule, écarta les nègres
d'un mot, les femmes et les enfants d'un geste, releva Tartarin,
le brossa, le secoua, et l'assit tout essoufflé sur une borne.
[10]«Comment! _préïnce_, c'est vous?...» fit le bon Tartarin
en se frottant les côtes.
«Eh! oui, mon vaillant ami, c'est moi.... Sitôt votre lettre
reçue, j'ai confié Baïa à son frère, loué une chaise de poste, fait
cinquante lieues ventre à terre, et me voilà juste à temps pour
[15]vous arracher à la brutalité de ces rustres.... Qu'est-ce que
vous avez donc fait, juste Dieu! pour vous attirer cette méchante
affaire?
--Que voulez vous, _préïnce_?... De voir ce malheureux
lion avec sa sébile aux dents, humilié, vaincu, bafoué, servant de
[20]risée à toute cette pouillerie musulmane....
--Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, au
contraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'est
une bête sacrée, qui fait partie d'un grand couvent de lions,
fondé, il y a trois cents ans, par Mahommed-ben-Aouda, une
[25]espèce de Trappe formidable et farouche, pleine de rugissements
et d'odeurs de fauve, où des moines singuliers élèvent et apprivoisent
des lions par centaines, et les envoient de là dans toute
l'Afrique septentrionale, accompagnés de frères quêteurs....
Les dons que reçoivent les frères servent à l'entretien du couvent
[30]et de sa mosquée, et si les deux nègres ont montré tant d'humeur
tout à l'heure, c'est qu'ils out la conviction que pour un
sou, un seul sou de la quête, volé ou perdu par leur faute, le lion
qu'ils conduisent les dévorerait immédiatement.»