réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes il aurait
mieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furie
qu'à cette méchante vieille.... Vainement le malheureux essaya
de lui faire entendre comment la chose s'était passée; qu'il avait
[5]pris Noiraud pour un lion.... La vieille crut qu'on voulait se
moquer d'elle, et poussant d'énergiques «tarteifle!» tomba sur
le héros à coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, se
défendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine,
suait, soufflait, bondissait, criait:--«Mais Madame ... mais
[10]Madame....»
Va te promener! Madame était sourde, et sa vigueur le
prouvait bien.
Heureusement un troisième personnage arriva sur le champ
de bataille. C'était le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-même
[15]et cabaretier; de plus, fort bon comptable. Quand il vit à qui il
avait affaire, et que l'assassin ne demandait qu'à payer le prix
de la victime, il désarma son épouse et l'on s'entendit.
Tartarin donna deux cents francs: l'âne en valait bien dix.
C'est le prix courant des _bourriquots_ sur les marchés arabes.
[20]Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, et
l'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des douros
tarasconnais, invita le héros à venir rompre une croûte à son
cabaret, qui se trouvait à quelques pas de là, sur le bord de la
grande route.
[25]Les chasseurs algériens venaient y déjeuner tous les dimanches
car la plaine était giboyeuse et à deux lieues autour
de la ville il n'y avait pas de meilleur endroit pour les lapins.
«Et les lions?» demanda Tartarin.
L'Alsacien le regarda, très étonné: «Les lions?
[30]--Oui ... les lions ... en voyez-vous quelquefois?» reprit
le pauvre homme avec un peu moins d'assurance.
Le cabaretier éclata de rire: