Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries,
verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout
un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec
leurs _bogheys_ attelés de petits chevaux corses.
[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées
où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes,
des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à
voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de
vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans,
[10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux
portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin. Des
vendeuses de moules et de clovisses accroupies et
piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec
des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers
[15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des
fontaines.
Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de
toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de
plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre.
[20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de
Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.
Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs
sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent
d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en
[25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau
d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies
d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes
et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage,
les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec
[30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les
vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit assourdissant
des charpentiers doublant la coque des navires avec
de grandes plaques de cuivre.