sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....»
Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.
Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvement
dans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds
[5]violemment.
«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.
C'était lui....
Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent de
la foule:
[10]«C'est un _Teur!_...
--Il a des lunettes!»
Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant
en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon
bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de
[15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac, le cou
nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque _chéchia_ (bonnet
rouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux
lourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasse
à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un
[20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....
Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettes
bleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'il
y avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!
«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le
[25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusils
qui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenir
sur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âme
il maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir,
à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes
[30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.
Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée,
regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardement
le chemin de la gare, sans même se retourner une