Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.
Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin
d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.
Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des
[5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois,
des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute
la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le
pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes
bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de
[10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même,
de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe
de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits
chevaux de Camargue gris de fer.
Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte
[15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lions
chez les _Teurs_.
Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, la
Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très
vague, presque mythologique, et cela s'appelle les _Teurs_ (les
[20]Turcs).
Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaient
et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leur
passage comme des sillons glorieux.
Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De
[25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnes
qui se promenaient gravement dans le petit jardin. Des
hommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit,
qu'ils empilaient sur les brouettes.
A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait
[30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce