longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées,
les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux,
et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'_eau bouillie_.
--Ce qu'on appelle _eau bouillie_, à Tarascon, c'est quelques tranches
[5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un
peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et
vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....
A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit
d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des
[10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de
ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au
pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs
dans la bouche, selon la mode antique.
Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards,
[15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait
là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût
derrière le baobab....
Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon,
les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent
[20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un
homme mystérieux se promenant de long en large derrière la
baraque.
C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans
frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.
X
_Avant le départ_.
[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de
moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne
s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait
plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie
Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et