lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de
façon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille....
S'_ils_ avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!...
Malheureusement, _ils_ n'étaient pas derrière.
[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil de
droite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement.
Puis en route.
Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres éteintes.
Tout était noir. De loin en loin un réverbère,
[10]clignotant dans le brouillard du Rhône....
Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans
la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré de
sa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards,
grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu
[15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet
de voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dans
les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voir
tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eût
peur.... Non! seulement il se gardait.
[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au
lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville,
c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines
petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement.
Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces
[25]coupe-gorge _ils_ allaient s'élancer de I'ombre et lui tomber sur le
dos. _Ils_ auraient été bien reçus, je vous en réponds.... Mais,
hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais,
Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise
rencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!
[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix
Étouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait planté
sur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreille
contre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.