Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement,
que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, où
personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit
encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir
entrer son frère Guillaume.
--Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens
te chercher pour que tu assistes avec moi à l'affaire de Salvat, qu'on
juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine à m'assurer deux places...
Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne
heure.
Lui-même paraissait soucieux, préoccupé, hanté d'une inquiétude qui
l'assombrissait; et, comme son frère se hâtait de s'habiller, il
l'interrogea.
--Est-ce que tu as quelque chose à nous reprocher?
--Mais rien! Quelle idée as-tu là?
--Alors, pourquoi cesses-tu de venir? On te voyait chaque jour, et tout
d'un coup tu disparais.
Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.
--J'ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes idées noires me
reprenaient, je n'avais que faire d'aller vous attrister tous.
Guillaume eut un geste brusque.
--Si tu crois que ton absence nous égaye!... Marie, toujours si bien
portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu'elle a dû
garder la chambre. Hier encore, elle était toute mal à l'aise, énervée,
silencieuse. Nous avons passé une mauvaise journée.
Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyauté,
où le soupçon né en lui et qu'il ne voulait pas dire, apparaissait
clairement.
Bouleversé par l'émoi de Marie, épouvanté à l'idée de se trahir, Pierre
réussit à mentir cette fois, en répondant d'une voix tranquille:
--Oui, elle n'était déjà pas très bien, le jour où nous sommes allés à
bicyclette... Moi, je t'assure que j'ai eu beaucoup d'occupation.
J'allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.
Un instant encore, Guillaume le regarda; puis, convaincu sans doute, ou
remettant à plus tard de savoir la vérité, il causa affectueusement
d'autre chose; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui,
il gardait pourtant un tel frisson de détresse pressentie, de douleur
inavouée, peut-être inconsciente, que son frère le questionna à son
tour.
--Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle
sérénité ordinaire.
--Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade... Seulement, ma belle
sérénité me paraît compromise. C'est cette affaire de Salvat qui me
jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enragé, avec leur
monstrueuse injustice, à écraser tous ce misérable.
Dès lors, il ne parla plus que de Salvat, s'y entêta, s'y passionna,
comme désireux de trouver dans l'affaire du jour, une explication à
toutes ses révoltes, à toutes ses souffrances. En déjeunant, vers dix
heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit
combien il était touché du silence gardé par Salvat, et sur la nature de
la poudre employée pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques
journées de travail faites chez lui. C'était à ce silence qu'il devait
de n'avoir pas été inquiété et de n'être pas même cité parmi les
témoins. Pris d'attendrissement, il revint sur son invention, l'engin
formidable qui devait assurer la toute-puissance à la France initiatrice
et libératrice. Désormais, les résultats de ses dix dernières années de
recherches étaient hors de tout danger, prêts et décisifs, pouvant être
livrés dès le lendemain au gouvernement français. Et, en dehors de
certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l'indignité du
monde financier et du monde politique, il n'attendait plus que d'avoir
épousé Marie, pour l'associer, par une galanterie touchante, à ce don
magnifique de la paix universelle, qu'il se croyait à la veille de faire
au monde.
C'était par Bertheroy que Guillaume s'était assuré deux places, très
difficilement. Et, lorsque, dès l'ouverture des portes, à onze heures
précises, Pierre et lui se présentèrent, ils crurent bien qu'ils
n'entreraient pas. Toutes les grilles étaient closes, des barrières
fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais
désert, comme si la magistrature eût redouté une invasion d'anarchistes,
armés de bombes. On retrouvait là le frisson d'épouvante noire qui,
depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frères durent parlementer à
chaque porte, à chaque barrière, gardées militairement. Et, quand ils
pénétrèrent enfin dans la salle des Assises, elle était pleine déjà,
toute bondée et débordante d'un public entassé, qui consentait à s'y
étouffer une heure avant l'entrée de la Cour, et qui se résignait à n'en
point bouger de sept ou huit heures peut-être, car le bruit courait
qu'on voulait se débarrasser de l'affaire en une seule audience. Dans la
partie si étroite, réservée au public debout, s'écrasait une masse
compacte de curieux, montés au hasard de la rue, parmi lesquels des
compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant réussi à se glisser;
dans l'autre compartiment, où l'on parque les témoins, sur les bancs de
chêne, se tenaient les invités, ceux qu'on avait fait entrer par faveur,
trop nombreux, serrés, assis presque les uns sur les genoux des autres;
et, dans le prétoire, envahissant la place libre, jusque derrière la
Cour, des chaises étaient rangées comme au spectacle, occupées par le
beau monde privilégié, des hommes politiques, des journalistes, des
dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit
bonheur, dans tous les coins.
Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, car
il s'était imaginé toute une pompe, toute une majesté. Ce temple de la
justice des hommes lui apparut petit, morne, d'une propreté douteuse.
L'estrade sur laquelle siégeait la Cour, était si basse, qu'il voyait à
peine les fauteuils du président et des deux assesseurs. Puis, c'était
le vieux chêne prodigué, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui
assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonnée au plafond de
chêne encore. Les sept fenêtres, mesquines et haut percées, garnies de
maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blême, qui la coupait
en deux, d'une ligne nette: d'un côté, l'accusé et son avocat, à leurs
bancs, sous la froide lumière; de l'autre, dans l'ombre, le jury, isolé,
clôturé en son étroit compartiment; et il y avait là comme un symbole du
juge anonyme, inconnu, en face de l'accusé mis à nu, fouillé jusqu'à
l'âme. Au fond de cette sévérité triste, on distinguait confusément,
dominant le tribunal, le Christ peint, qui s'alourdissait derrière une
sorte de fumée grise. Seul, à côté de l'horloge, au-dessus du banc où
Salvat allait s'asseoir, un buste de la République, d'un blanc cru de
plâtre, éclatait sur le mur sombre.
Guillaume et Pierre ne trouvèrent plus deux places qu'au dernier banc du
compartiment des témoins, contre la cloison qui séparait ceux-ci du
public debout. Et, comme Guillaume s'asseyait, il aperçut, les coudes
appuyés à la rampe de cette cloison, le menton sur ses mains croisées,
le petit Victor Mathis, dont les yeux brûlaient, dans sa face pâle, aux
lèvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea
pas, Guillaume comprit qu'il n'était pas sain d'échanger là des saluts.
Et, dès lors, il sentit Victor en arrêt au-dessus de lui, immobile, avec
ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui
allait se passer.
Pendant ce temps, Pierre venait également de reconnaître, assis devant
lui, l'aimable député Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au
milieu du brouhaha de la foule, qui causait et riait pour prendre
patience, leurs voix sonnaient parmi les plus heureuses, disant leur
joie d'être là, à ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle,
tous les bancs, toutes les petites cages de bois, le jury, l'accusé, la
défense, le procureur de la république, jusqu'au greffier, sans oublier
la table à conviction et la barre des témoins. Tout cela était vide, un
garçon de service donnait un dernier coup d'oeil, des avocats
traversaient rapidement. On aurait dit un théâtre dont la scène restait
déserte, tandis que les spectateurs, s'écrasant à leurs places,
attendaient que la pièce commençât. Et, pour tromper cette attente, la
petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance,
parmi le flot pressé de toutes ces têtes avides et déjà congestionnées.
--Tiens! là-bas, derrière le tribunal, c'est monsieur Fonsègue, n'est-ce
pas? près de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l'autre côté,
notre ami, le général de Bozonnet... Le baron Duvillard n'est donc pas
là?
--Oh! non, répondit Dutheil, il ne peut guère, il aurait l'air de venir
demander vengeance.
Puis, il la questionna à son tour.
--Vous êtes donc fâchée avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez
fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier?
D'un léger haussement d'épaules, elle dit combien les poètes
commençaient à l'ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait à la
politique; et, depuis huit jours, elle trouvait très amusant de se
passionner aux alentours de la crise ministérielle. C'était le jeune
député d'Angoulême qui l'initiait.
--Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les
Duvillard... Vous savez que c'est chose décidée, Gérard épouse Camille.
La baronne s'est résignée, et j'ai appris de source certaine que madame
de Quinsac elle-même, la mère du jeune homme, a donné son consentement.
Dutheil s'égayait, l'air très renseigné aussi.
--Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement à la Madeleine,
oh! un mariage d'une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il
ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. La baronne, au fond, est la
bonté même, et j'ai toujours dit qu'elle se sacrifierait pour assurer le
bonheur de sa fille et de Gérard... En somme, ce mariage arrange tout,
remet tout dans l'ordre.
--Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.
--Mais il est ravi, le baron! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste
du nouveau ministère, que Dauvergne a l'Instruction publique. Et c'est
l'engagement certain de Silviane à la Comédie. Dauvergne n'a été choisi
que pour ça.
Il plaisantait. Mais, à ce moment, le petit Massot, qui se querellait
avec un huissier, aperçut de loin une place libre à côté de la
princesse; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.
--Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'écrase
au banc de la presse. Avec ça, j'ai une chronique à faire... Vous êtes
la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre
très fidèle admirateur.
Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans
transition:
--Alors, monsieur le député, c'est donc fait, ce ministère?... Vous y
avez mis le temps, mais c'est en vérité un beau ministère, qui
émerveille tout le monde.
En effet, les décrets avaient paru à _l'Officiel_, le matin même. Après
de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait
de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables
embarras, tout d'un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de
cause, était rentré en scène; et, en vingt-quatre heures, il avait
trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait
triomphalement au pouvoir, d'où il était tombé misérablement avec
Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intérieur pour
aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète
ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd,
la façon magistrale dont il s'était repêché, avec l'arrestation de
Salvat, puis l'extraordinaire campagne menée souterrainement contre
Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barré la route à deux
reprises, enfin le dénouement en coup de foudre, cette liste toute
prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.
--C'est du beau travail, mes compliments! répéta le petit Massot, qui se
moquait.
--Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.
--Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que
vous en êtes.
Le député sourit, flatté. Aussi l'autre continua-t-il, avec des
sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il
parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa
victoire, l'avait si puissamment aidé. Et de quel coeur Fonsègue
avait fait achever, dans _le Globe_, son vieil ami Barroux devenu
encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait,
exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur
qu'on ne nommait pas. Puis, c'étaient dans l'ombre les millions de
Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses,
marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en
personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-même, résigné aux basses
besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le
triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la
scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant
nommer une commission d'enquête qui l'enterrerait.
Dutheil avait pris un air d'importance.
--Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la
société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de
gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre
amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il
est la seule poigne qui puisse nous sauver.
--Je sais, dit Massot goguenard. On m'a même affirmé que, si l'on a tout
bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c'est pour rassurer
le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une
condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière
eux, avec sa poigne.
--Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd'hui de salut
public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d'assurer notre
sécurité sociale, n'ignorent pas que le ministère est avec eux et saura
les protéger au besoin.
Un rire aimable de la princesse les interrompit.
--Oh! voyez donc là-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir à
côté de monsieur Fonsègue?
--Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas
s'embêter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!
Guillaume et Pierre écoutaient, entendaient, sans même le vouloir. Et,
chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions
politiques causaient un affreux serrement de coeur. Salvat condamné à
mort, avant même qu'il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous,
n'étant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de
jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une
pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombée aux drames
immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le
pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout
n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice
humaine n'était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n'y avait là que
des heureux, des privilégiés, défendant l'édifice en ruine qui les
abritait, déployant toute l'énorme force dont ils disposaient encore,
pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené
là par son rêve violent et fumeux d'une justice autre, supérieure et
vengeresse?
Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée,
s'installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures
bonasses, de gros hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux
yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effacé, presque
indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce
fut la Cour, M. de Larombardière, un des vice-présidents de la Cour
d'appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en
outrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche,
d'aspect d'autant plus austère, qu'il était flanqué de deux assesseurs
petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Déjà, au siège du
ministère public, M. Lehmann, un des avocats généraux les plus répandus,
les plus adroits, un Alsacien aux épaules larges, aux yeux de ruse,
s'était assis, ce qui prouvait l'importance considérable qu'on donnait à
l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes
des gendarmes, soulevant une curiosité si passionnée, que toute la salle
se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant
que Victor lui avait procurés, et ce fut une surprise pour tous de lui
voir ce grand visage décharné, doux et triste, aux rares cheveux roux
qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rêveurs et
brûlants. Il jeta un regard sur le public, sourit à quelqu'un qu'il
reconnaissait, Victor sans doute, peut-être Guillaume. Puis, il ne
bougea plus.
Le président attendit le silence, et ce furent alors toutes les
formalités des débuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable
lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aiguë.
L'aspect de la salle avait changé, on écoutait avec une lassitude un peu
impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette
histoire. Maintenant, plus une place n'était vide, à peine restait-il
devant le tribunal l'étroit espace nécessaire pour l'audition des
témoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires
des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois
robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on
apercevait à peine, au-dessus des autres têtes, la face longue du
président. Beaucoup s'intéressaient au jury, tâchaient de déchiffrer ces
visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des
yeux l'accusé, s'étonnaient de son air de fatigue et d'indifférence, à
ce point qu'il avait à peine répondu aux questions que lui posait à
demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air
éveillé, frémissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se
couvrir de gloire. Et la grosse curiosité, à mesure que l'acte
d'accusation se déroulait, devenait surtout la table des pièces à
conviction, où se trouvaient exposés des débris de toutes sortes, un
éclat arraché de la porte cochère de l'hôtel Duvillard, des plâtras
tombés de la voûte, un pavé que la violence de l'explosion avait fendu,
d'autres décombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les coeurs,
c'était le carton de modiste resté intact, et c'était surtout, dans
l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une
petite main du trottin, arrachée du poignet, qu'on avait ainsi
conservée, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misérable
corps, au ventre ouvert par la bombe.
Enfin, Salvat se leva, le président commença l'interrogatoire. Et
l'opposition apparut avec une netteté tragique: le jury dans l'ombre
anonyme, son opinion déjà faite sous la pression de la terreur publique,
siégeant là pour condamner; l'accusé en pleine et vive lumière, seul et
lamentable entre les quatre gendarmes, chargé des crimes de la race.
Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardière le prit avec lui sur le
ton du mépris et du dégoût. Il ne manquait pas d'honnêteté, il était un
des derniers représentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et
droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait
professionnellement les coupables avec une sévérité de dieu biblique. Et
la petite infirmité qui désolait sa vie, un zézaiement qui, d'après lui,
l'avait seul empêché de développer, dans la magistrature debout, des
qualités géniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie
féroce, incapable d'intelligente mansuétude. Il y eut des sourires, et
il les devinait, lorsque s'éleva sa petite voix grêle et pointue, pour
les premières questions. Cette voix si drôle enlevait le peu de majesté
qui restait à ces débats, où se disputait la vie d'un homme, dans cette
salle bondée de curieux, d'un public peu à peu suffoqué et suant, qui
s'éventait et plaisantait. Salvat répondit aux premières questions de
son air las et poli. Tandis que le président s'efforçait de l'avilir,
lui reprochait avec dureté les antécédents de sa jeunesse misérable,
grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuité de madame
Théodore et de la petite Céline, lui, tranquillement, disait oui, disait
non, en homme qui n'a rien à cacher, qui accepte toute la responsabilité
de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les répéta, très
calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'hôtel
Duvillard pour déposer sa bombe, c'était afin de donner à son acte sa
vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent
scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part
de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers, à leurs petits et à
leurs femmes, qui crevaient de faim. Là seulement il s'anima, toutes les
misères endurées remontaient en fièvre à son crâne fumeux de
demi-savant, où s'étaient amassées pêle-mêle les revendications, les
théories, les idées exaspérées de justice absolue et de bonheur
universel. Et, dès lors, il apparut ce qu'il était réellement, un
sentimental, un rêveur exalté par la souffrance, sobre, orgueilleux et
têtu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.
--Mais vous avez fui, cria le président de sa voix de crécelle, ne dites
pas que vous donniez votre vie à la cause et que vous étiez prêt au
martyre!
C'était le regret désespéré de Salvat, d'avoir cédé, au Bois de
Boulogne, à l'effarement, à la rage sourde de l'homme chassé, traqué,
qui ne veut pas se laisser prendre. Et il se fâcha.
--Je ne crains pas la mort, on le verra bien... Que tous aient mon
courage, et demain votre société pourrie sera balayée, le bonheur enfin
naîtra.
Puis, l'interrogatoire s'éternisa sur la fabrication même de la bombe.
Avec raison, le président fit remarquer qu'on se trouvait là devant le
seul point obscur de l'affaire.
--Ainsi, vous vous entêtez à dire que la poudre employée par vous est de
la dynamite? Vous allez entendre tout à l'heure les experts, qui ne sont
pas d'accord entre eux, il est vrai, mais qui ont tous conclu à l'emploi
d'un autre explosif, qu'ils ne peuvent préciser... Ne nous cachez donc
rien, puisque vous vous faites gloire de tout dire.
Brusquement, Salvat s'était calmé; et il ne répondait plus que par
monosyllabes, d'une prudence extrême.
--Cherchez, si vous ne me croyez pas... J'ai fabriqué ma bombe tout
seul, et dans les conditions que j'ai déjà répétées vingt fois... Vous
n'attendez pas, bien sûr, que je livre des noms, que je compromette des
camarades!
Et il ne sortit pas de cette déclaration. A la fin seulement, une
émotion invincible l'envahit, lorsque le président revint sur la
misérable victime, sur le petit trottin, si doux, si blond et si joli,
que la destinée féroce avait amené là, pour y trouver une affreuse mort.
--C'est une des vôtres que vous avez frappée, c'est une ouvrière, une
pauvre enfant qui aidait sa vieille grand'mère à vivre, avec ses
quelques sous de gain.
La voix de Salvat s'étrangla.
--Ça, c'est vraiment la seule chose que je regrette... Certainement que
ma bombe n'était pas pour elle; et que tous les travailleurs, que tous
les meurt-de-faim se souviennent, si elle a donné son sang, comme je
donnerai le mien!
L'interrogatoire s'acheva de la sorte au milieu d'une agitation
profonde. Pierre avait senti Guillaume frémir à côté de lui, pendant que
l'accusé, si paisiblement, s'obstinait à ne rien dire de l'explosif
employé, en acceptant la responsabilité entière de l'acte qui allait lui
coûter la tête. Et Guillaume, d'un mouvement irrésistible, s'étant
tourné, aperçut le petit Victor Mathis qui ne bougeait pas, les coudes
toujours sur la rampe, le menton dans ses mains, écoutant de toute sa
passion muette. Mais sa face était plus pâle encore, ses yeux brûlaient
comme deux trous ouverts sur l'incendie vengeur dont les flammes ne
s'éteindraient plus.
Dans la salle, il y eut un brouhaha de quelques minutes.
--Il est très bien, ce Salvat, déclarait la princesse amusée, il a le
regard tendre... Ah! non, mon cher député, ne dites pas de mal de lui.
Vous savez que j'ai l'âme anarchiste, moi.
--Je n'en dis aucun mal, répondit Dutheil gaiement. Tenez! pas plus que
notre ami Amadieu n'a le droit d'en dire, car vous savez que cette
affaire vient de le mettre au pinacle... Jamais on n'a tant parlé de
lui, et il adore ça. Le voilà le juge d'instruction le plus mondain, le
plus illustre, en passe de faire et d'être tout ce qu'il voudra.
Massot résuma la situation, avec son impudence ironique.
--N'est-ce pas? quand l'anarchie va, tout va... En voilà une bombe qui
aura arrangé les affaires de plusieurs gaillards de ma connaissance!...
Croyez-vous que mon patron Fonsègue, si empressé là-bas, auprès de sa
voisine, ait à s'en plaindre? et croyez-vous que le sieur Sanier, qui se
prélasse derrière le président, et qui serait beaucoup mieux entre les
quatre gendarmes, ne doit pas une fière chandelle à Salvat, pour
l'abominable réclame qu'il a battue sur le dos de ce misérable?... Je ne
parle pas des hommes politiques, ni des hommes de finance, ni de tous
ceux qui pêchent en eau trouble...
Dutheil l'interrompit.
--Dites donc, il me semble que vous-même avez utilisé suffisamment
l'aventure... Votre interview de la petite Céline vous a rapporté gros.
En effet, Massot avait eu l'idée géniale de se mettre à la recherche de
madame Théodore et de la fillette, puis de conter sa visite dans _le
Globe_, avec toutes sortes de détails intimes et attendrissants.
L'article venait d'avoir un succès prodigieux, les jolies réponses de
Céline sur son papa emprisonné touchaient toutes les âmes sensibles, à
ce point que des dames en équipage s'étaient rendues chez les deux
tristes créatures, que les aumônes affluaient, et que la plus étrange
sympathie allait à l'enfant, de la part même des personnes qui
exigeaient la tête du père.
--Mais je ne me plains pas de mon petit bénéfice, dit le journaliste.
Chacun gagne ce qu'il peut, comme il peut.
A ce moment, Rosemonde reconnut derrière elle Guillaume et Pierre, et
son saisissement fut tel, en apercevant ce dernier en veston, qu'elle
n'osa point leur parler. Elle se pencha, communiqua sans doute sa
surprise à Dutheil et à Massot, car tous deux se tournèrent; mais, par
discrétion, eux aussi affectèrent de ne pas voir, de ne pas savoir. La
chaleur devenait intolérable, une dame s'était évanouie. Et, de nouveau,
la voix zézayante du président obtint le silence.
Salvat était debout, quelques feuilles de papier à la main. Avec peine,
il fit comprendre qu'il désirait compléter son interrogatoire, en lisant
une déclaration, qu'il avait préparée à l'avance, et dans laquelle il
expliquait les raisons de son attentat. Surpris, sourdement indigné, M.
de Larombardière hésitait, cherchait à empêcher une telle lecture; puis,
comprenant qu'il ne pouvait fermer la bouche de l'accusé, il l'autorisa,
d'un geste à la fois irrité et dédaigneux. Et Salvat se mit à lire, en
écolier bien sage qui s'applique, ânonnant un peu, se troublant,
donnant parfois une force extraordinaire aux mots dont il était
visiblement satisfait. C'était le cri de souffrance et de révolte poussé
déjà par tant de déshérités, l'affreuse misère d'en bas, l'ouvrier ne
pouvant vivre de son travail, toute une classe, la plus nombreuse, la
plus digne, mourant de faim, tandis que, d'autre part, les privilégiés,
gorgés de richesses, vautrés dans leur assouvissement, refusaient
jusqu'aux miettes de leur table, ne voulaient rien rendre de cette
fortune volée. Il fallait donc tout leur reprendre, les réveiller de
leur égoïsme par des avertissements terribles, leur annoncer à coups de
bombe que le jour de la justice était venu. Ce mot de justice, le
misérable le lança d'une voix sonnante, qui emplit toute la salle. Mais
ce qui émotionna surtout, ce fut, lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa
vie, en disant aux jurés qu'il n'attendait d'eux que la mort, l'annonce
prophétique, par laquelle il termina, des autres martyrs qui naîtraient
de son sang. On pouvait l'envoyer à l'échafaud, il savait que son
exemple enfanterait des braves. Après lui, un autre vengeur, et un autre
encore, toujours d'autres, jusqu'à ce que la vieille société pourrie ait
croulé, pour faire place à la société de justice et de bonheur, dont il
était l'apôtre.
A deux reprises, le président, agité d'impatiences, avait tenté de
l'interrompre. Mais il lisait toujours, avec sa conscience imperturbable
d'illuminé, qui craint de mal dire la phrase importante. Cette lecture,
il devait y songer depuis qu'il se trouvait en prison. C'était l'acte
décisif de son suicide, il y donnait sa vie contre la gloire d'être mort
pour l'humanité. Et, quand il eut fini, il reprit sa place entre les
gendarmes, les yeux brillants, les joues roses, d'un air de grande joie
intérieure.
Tout de suite, pour détruire l'effet produit, un sourd malaise
d'attendrissement et de peur, le président voulut procéder à l'audition
des témoins. Ce fut un défilé interminable, d'un intérêt médiocre, aucun
n'ayant de révélations à faire. On remarqua la déposition sage de
l'usinier Grandidier, qui avait dû congédier Salvat, à la suite de
certains faits de propagande anarchiste. Un beau-frère de l'accusé, le
mécanicien Toussaint, apparut aussi comme un très brave homme, par la
façon dont il présenta les choses du côté favorable, sans mentir. Mais
la longue discussion fut surtout entre les experts, qui ne parvinrent
pas plus à s'entendre, devant le public, qu'ils ne s'étaient entendus
dans leurs rapports; car, si pour eux tous la poudre employée ne
paraissait pas être de la dynamite, ils avançaient chacun, sur sa réelle
nature, les suppositions les plus extraordinaires et les plus
contradictoires. Une consultation de l'illustre savant Bertheroy fut lue
ensuite, qui remettait les choses au point, en concluant qu'on devait se
trouver devant un explosif nouveau, d'une puissance prodigieuse, dont
lui-même ignorait la formule. L'agent Mondésir et le commissaire Dupot
vinrent à leur tour raconter la chasse à l'homme, puis l'arrestation si
mouvementée, au Bois de Boulogne. Mondésir fut la gaieté de l'audience
par les saillies militaires dont il sema son récit. De même que la
grand'mère du petit trottin en fut la douleur, le frisson de révolte et
de pitié: une pauvre petite vieille, desséchée, cassée, que l'accusation
avait eu la cruauté de traîner là, et qui se mit à fondre en larmes,
ahurie, sans comprendre ce qu'on lui demandait. Et il n'y eut plus que
les témoins à décharge, un défilé ininterrompu de chefs d'atelier, de
camarades, de compagnons, qui vinrent tous déclarer que Salvat était un
brave homme, un travailleur intelligent et courageux, ne buvant jamais,
adorant sa fille, incapable d'une indélicatesse et d'une méchanceté.
Il était déjà quatre heures, lorsque l'audition des témoins fut achevée.
Dans la salle brûlante, une lassitude fiévreuse mettait le sang aux
visages, tandis qu'une sorte de poussière rousse obscurcissait le jour
pâlissant qui tombait des fenêtres. Des femmes s'éventaient, des hommes
s'épongeaient le front. Mais la passion du spectacle allumait tous les
yeux d'une joie dure. Et personne ne bougeait.
--Ah! soupira Rosemonde, moi qui comptais pouvoir prendre une tasse de
thé, chez une amie, à cinq heures! Je vais mourir de faim.
--Nous sommes ici au moins pour jusqu'à sept heures, dit Massot. Je ne
vous offre pas d'aller vous chercher un petit pain, on ne me laisserait
pas rentrer.
Dutheil n'avait pas cessé de hausser les épaules, pendant que Salvat
lisait sa déclaration.
--Hein? est-ce assez enfantin, tout ce qu'il a dit! L'imbécile qui va
mourir pour ça!... Des riches et des pauvres, mais il y en aura
toujours! Et il est bien certain aussi que, lorsqu'on est pauvre, le
seul désir qu'on a est de devenir riche... S'il est sur ce banc
aujourd'hui, c'est qu'il a échoué, voilà tout!
Pierre, très ému, s'inquiétait de son frère, pâle, bouleversé, qui se
taisait près de lui. Il chercha sa main, la pressa secrètement. Puis, à
voix basse:
--Est-ce que tu te sens mal à l'aise? veux-tu que nous nous en allions?
Mais Guillaume répondit d'un serrement discret et affectueux. Il était
bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspération qui le soulevait.
M. Lehmann, le procureur général, prit la parole, d'une bouche large et
sévère. Malgré sa carrure et son masque têtu de Juif, il était connu
pour ses attaches dans tous les camps politiques et sa souplesse à être
toujours l'ami des hommes au pouvoir; ce qui expliquait son chemin
rapide, la faveur constante dont il était comblé. On le savait l'avocat
du gouvernement; et, dès ses premières phrases, en effet, il fit une
allusion au nouveau ministère nommé du matin, à l'homme fort chargé de
rassurer les bons et de faire trembler les méchants. Puis, il chargea le
misérable Salvat avec une véhémence extraordinaire, il reprit toute
l'histoire, le montra tel qu'un bandit né pour le crime, un monstre qui
devait aboutir au plus lâche des attentats. L'anarchie ensuite fut
flagellée, les anarchistes n'étaient qu'une tourbe de vagabonds et de
voleurs. On l'avait bien vu, lors du sac de l'hôtel de Harth, cette
bande ignoble qui se réclamait justement des apôtres de la doctrine.
Voilà où en arrivait l'application des théories, aux maisons dévalisées,
souillées, en attendant les grands pillages et les grands massacres.
Pendant près de deux heures, il continua de la sorte, dédaigneux de
vérité et de logique, ne cherchant qu'à frapper l'imagination, utilisant
la terreur qui avait soufflé sur Paris, agitant comme un drapeau
sanglant la pauvre petite victime, la jolie enfant, dont il montrait la
main pâle, dans le bocal d'esprit-de-vin, avec un geste de pitoyable
horreur qui faisait frémir l'assistance. Et il termina, ainsi qu'il
avait commencé, en donnant du coeur au jury, en lui disant qu'il
pouvait faire son devoir et condamner l'assassin, maintenant que le
pouvoir était bien décidé à ne pas reculer devant les menaces.
A son tour, le jeune avocat, chargé de la défense, parla. Et il dit
vraiment ce qu'il y avait à dire, avec une justesse, avec une clarté
parfaites. Il était d'une autre école, très simple, très uni, passionné
seulement de vérité. D'ailleurs, il lui suffit de remettre en son vrai
jour l'histoire de Salvat, de le montrer dès l'enfance sous les
fatalités sociales, d'expliquer son dernier acte par tout ce qu'il avait
souffert, tout ce qui avait germé dans son crâne de rêveur. Son crime
n'était-il pas le crime de tous? qui ne se sentait un peu responsable de
cette bombe, qu'un ouvrier pauvre, mourant de faim, était allé jeter au
seuil de la demeure d'un riche, dont le nom signifiait pour lui
l'injuste partage, tant de jouissances d'un côté, tant de privations de
l'autre? En nos temps troublés, au milieu des brûlants problèmes remis
en question, si l'un de nous perd la tête, veut hâter violemment le
bonheur, faut-il donc que nous le supprimions au nom de la justice,
alors qu'aucun de nous ne pourrait jurer qu'il n'a pas contribué à sa
démence? Longuement, il revint sur le moment historique où se produisait
l'affaire, parmi tant de scandales, tant d'écroulements, lorsqu'un monde
nouveau naissait si douloureusement de l'ancien, dans une crise terrible
de souffrance et de lutte. Et il termina, il supplia les jurés de se
montrer humains, de ne pas céder aux passions terrifiées du dehors, de
pacifier les classes par un verdict de sagesse, au lieu d'éterniser la
guerre, en donnant aux meurt-de-faim un nouveau martyr à venger.
Il était six heures passées, lorsque M. de Larombardière lut au jury les
nombreuses questions qui lui étaient posées, de sa petite voix aigre et
si drôle. Puis, la Cour se retira, le jury impénétrable remonta dans la
salle de ses délibérations, tandis qu'on emmenait l'accusé. Et il n'y
eut plus, parmi l'auditoire, qu'une attente tumultueuse, un brouhaha de
fébrile impatience. Des dames encore s'étaient évanouies. On avait dû
emporter un monsieur, succombant à l'atroce chaleur. Les autres
s'entêtaient, pas un ne quitta la place.
--Oh! ça ne va pas être long, dit Massot. Les jurés ont tous apporté la
condamnation, dans leur poche. Je les regardais, pendant que ce petit
avocat leur disait des choses très bien. On les voyait à peine, et ils
avaient, noyées d'ombre, de bonnes têtes somnolentes. Ça devait être
intéressant, ce qui se passait au fond de ces crânes là!
--Et vous avez toujours faim? demanda Dutheil à la princesse.
--Oh! je meurs... Jamais je n'aurai le temps de rentrer chez moi. Vous
allez me mener manger un gâteau quelque part... N'importe, c'est très
passionnant, la vie de cet homme qu'on est en train de jouer ainsi, par
oui ou par non.
Pierre avait repris la main de Guillaume, en le sentant si fiévreux, si
désespéré. Et ni l'un ni l'autre ne se parlèrent, dans l'infinie
détresse qui les envahissait, pour des causes profondes, sans nombre,
qu'eux-mêmes n'auraient pu exactement définir. Toute la misère humaine,
et leur propre misère, les tendresses, les espoirs, les douleurs dont
ils souffraient, leur semblaient être là, à gémir, au travers de cette
salle en rumeur, toute frissonnante du drame que l'égoïsme des uns et la
lâcheté des autres allaient y dénouer. Peu à peu, le crépuscule l'avait
envahie, on trouvait sans doute qu'il était inutile d'allumer les
lustres, puisque bientôt l'arrêt serait rendu; et il n'y flottait plus
qu'un jour mourant, une grande ombre vague, sous laquelle la cohue
entassée se noyait, confuse. Là-bas, derrière le tribunal, les dames en
toilettes claires semblaient de pâles visions aux yeux dévorants, tandis
que les robes des nombreux avocats faisaient une grande tache de nuit,
qui peu à peu mangeait tout l'espace. Le Christ bitumineux avait sombré,
et il ne restait que la tache blanche, la tache violente du buste de la
République, telle qu'une tête glacée de morte, surgissant des
demi-ténèbres.
--Ah! dit Massot, je le savais bien que ce ne serait pas long!
En effet, après une délibération d'un quart d'heure à peine, le jury
rentrait, défilait, avec le gros bruit des souliers, le long des bancs
de chêne. La Cour reparut. Tout un redoublement d'émotion soulevait la
salle, un grand souffle passait, tel qu'un vent d'anxiété agitant les
têtes. Des gens s'étaient mis debout, d'autres laissaient échapper de
légers cris involontaires. Et le chef du jury, un gros monsieur, à la
face rouge et large, dut attendre, avant de prendre la parole.
D'une voix aiguë, un peu bredouillante, il déclara:
--Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la
réponse du jury est: sur la question d'assassinat, oui, à la majorité.
La nuit était presque venue, lorsque, de nouveau, Salvat fut introduit.
En face du jury, effacé dans l'ombre, il apparut, debout à son tour, le
visage éclairé par le dernier rayon tombant des fenêtres. Les juges
eux-mêmes disparaissaient, leurs robes rouges semblaient noires. Et
quelle vision que ce visage de Salvat écoutant, maigre, décharné, avec
ses yeux de rêve, tandis que le greffier lui donnait lecture de la
déclaration du jury!
Il comprit, quand le silence retomba, sans qu'il fût question des
circonstances atténuantes. Sa physionomie, qui gardait une expression
d'enfance, s'éclaira.
--C'est la mort. Merci, messieurs.
Puis, il se retourna vers le public, il tâcha de retrouver, au fond de
l'obscurité croissante, les visages amis qu'il savait être là; et, cette
fois, Guillaume eut la sensation nette qu'il l'avait reconnu, qu'il lui
envoyait encore un salut attendri, toute cette gratitude qu'il lui
gardait pour le morceau de pain reçu en un jour de misère. Mais il avait
dû saluer aussi Victor Mathis, car, derrière lui, Guillaume vit de
nouveau le jeune homme, qui n'avait pas bougé, les yeux dilatés et
fixes, la bouche terrible.
Le reste, la dernière question posée, la délibération de la Cour, le
jugement rendu, tout fut couvert par la houle qui agitait la salle. Un
peu de pitié s'était faite inconsciemment, il y eut quelque stupeur dans
la satisfaction qui accueillit l'arrêt de mort.
Salvat, condamné, s'était redressé brusquement. Et, comme les gardes
l'emmenaient, il lança d'une voix retentissante, le cri:
--Vive l'anarchie!
Ce cri ne fâcha personne. Le public s'écoulait au milieu d'une sorte de
malaise, comme si l'excessive fatigue avait usé les passions. Vraiment,
le spectacle était trop long, trop brisant. Et cela faisait du bien de
respirer l'air, en sortant de ce cauchemar.
Dans la salle des Pas-Perdus, Guillaume et Pierre passèrent près de
Dutheil et de la princesse, que le général de Bozonnet, en train de
causer avec Fonsègue, venait d'arrêter. Tous quatre parlaient très haut,
se plaignaient de la chaleur, de la faim, tombaient d'accord, en somme,
que l'affaire n'avait pas été très intéressante. Du reste, tout allait
bien qui finissait bien. Comme le disait Fonsègue, la condamnation à
mort de Salvat était une nécessité politique et sociale.
Sur le Pont-Neuf, Guillaume s'accouda un instant, pendant que Pierre,
debout, regardait, lui aussi, la grande coulée grise de la Seine,
qu'incendiaient les reflets des premiers becs de gaz. Un souffle frais
montait du fleuve, c'était l'heure délicieuse où la nuit douce envahit
Paris, qui se délasse. Et, sans parler, les deux frères respiraient ce
soulagement, ce réconfort. Pierre retrouvait sa blessure, la promesse
qu'il avait dû faire de retourner à Montmartre, malgré le tourment qui
l'y attendait. Guillaume, lui, sentait renaître son soupçon, cette
inquiétude d'avoir vu Marie enfiévrée et changée par un sentiment
nouveau, ignoré d'elle-même. Etait-ce donc, pour ces deux hommes qui
s'adoraient, des souffrances encore, toujours des luttes, des obstacles
au bonheur? Et leurs êtres se remettaient à saigner déjà, sous la
tristesse humaine dont les avait comblés le spectacle de la justice, un
misérable payant de sa tête les crimes de tous.
Comme ils prenaient le quai, Guillaume reconnut devant eux le petit
Victor, qui s'en allait seul, dans l'ombre. Il l'arrêta, il lui parla de
sa mère. Mais le jeune homme n'entendit pas; et, de ses lèvres minces,
d'une voix sèche et tranchante comme un couteau:
--Ah! c'est du sang qu'ils veulent... Ils peuvent lui couper le cou, il
sera vengé.
V
Là-haut, dans l'atelier si clair et si gai d'habitude, les jours qui
suivirent parurent assombris, comme si la vaste pièce s'était emplie de
tristesse et de silence. Justement, les trois grands fils n'étaient
point là: Thomas parti dès le matin à l'usine, pour le petit moteur;
François qui ne quittait guère l'Ecole Normale, tout à la préparation de
son examen; Antoine pris par un travail chez Jahan, où le retenait la
joie de voir sa petite amie Lise s'éveiller à la vie. Et Guillaume
n'avait plus avec lui que Mère-Grand, toujours assise près du vitrage,
occupée à quelque ouvrage de couture; tandis que Marie, allant et venant
par la maison, n'était guère là que pendant les heures où Pierre
lui-même s'y trouvait.
Dans ce deuil, tous ne voyaient, chez le père, que la colère sourde, la
révolte désespérée où le jetait la condamnation de Salvat. Il s'était
emporté, au retour du Palais, il avait dit que, si l'on exécutait ce
malheureux, c'était un assassinat social, une provocation à la guerre
des classes; et tous s'étaient inclinés devant la douloureuse violence
de ce cri, sans discussion. On laissait respectueusement le père aux
pensées qui, pendant des heures, le tenaient muet, blêmi, les yeux
vagues. Son fourneau de chimiste restait froid, il ne s'occupait plus,
du matin au soir, que de revoir longuement les plans et les dossiers de
son invention, la poudre nouvelle, le formidable engin de guerre, dont
il avait si longtemps rêvé de faire cadeau à la France, pour que,
régnant sur les nations, elle put un jour imposer au monde la victoire
de la vérité et de la justice. Mais, durant les heures interminables
qu'il passait ainsi devant les papiers épars sur sa table, cessant de
les voir parfois, les regards perdus au loin, un flot de pensées
imprécises passait en lui, des doutes peut-être sur la sagesse de son
projet, des craintes que son désir de pacifier les peuples ne les jetât
à une guerre exterminatrice, sans fin. Ah! ce grand Paris, qu'il croyait
sincèrement être le cerveau du monde, chargé d'enfanter l'avenir, quel
spectacle abominable il donnait encore, tant de sottise, tant de honte,
tant d'injustice! Etait-il vraiment assez mûr, pour la besogne de salut
humain qu'il songeait à lui confier? Et, quand il se remettait à relire,
à vérifier les formules, il ne retrouvait sa volonté ancienne, il ne
reprenait son projet qu'à la pensée de son prochain mariage, en se
disant que les choses étaient réglées depuis trop longtemps, pour qu'il
bouleversât maintenant sa vie à vouloir les changer.
Son mariage! n'était-ce pas l'idée qui hantait Guillaume, qui le
troublait plus encore que son oeuvre de savant, que sa passion de
citoyen libertaire? Sous toutes les préoccupations avouées, il y en
avait une autre, qu'il ne se confessait pas à lui-même, et qui
l'angoissait. Chaque jour, il se répétait que, lorsqu'il aurait épousé
Marie, il révélerait le secret de son invention au ministre de la
Guerre, il associerait sa jeune femme à sa gloire. Epouser Marie!
épouser Marie! cela l'emplissait chaque fois d'une ardente fièvre et
d'une inquiétude sourde. S'il se taisait à présent, s'il n'avait plus sa
gaieté tranquille, c'était qu'il avait senti émaner d'elle toute une
nouvelle vie, qu'il ne lui connaissait pas. Elle devenait certainement
autre, il la devinait de plus en plus changée et lointaine. Et, lorsque
Pierre se trouvait là, il s'était mis à les observer tous les deux.
Pierre venait rarement, gêné, différent lui aussi. Puis, les matins où
il arrivait, Marie était comme transformée, la maison semblait s'animer
d'une autre âme. Rien pourtant ne se passait entre eux qui ne fût
innocent et fraternel. Ils ne paraissaient que bons camarades, sans même
un effleurement des doigts, causant sans rougeur. C'était un
rayonnement, une vibration qui sortait d'eux, malgré eux, un souffle
plus subtil qu'un rayon ou qu'un parfum. Après quelques jours,
Guillaume, bouleversé, le coeur saignant, ne put douter davantage. Et
il n'avait rien surpris, mais il était convaincu que les deux enfants,
comme il les avait si paternellement nommés, s'adoraient.
Un matin qu'il était seul avec Mère-Grand, par une journée superbe, en
face de Paris ensoleillé, il tomba dans une rêverie encore plus
angoissée que de coutume. Il la regardait fixement, assise à sa place
habituelle, tirant l'aiguille sans lunettes, de son air de sérénité
royale. Peut-être ne la voyait-il pas. Et elle, de temps à autre, levait
les yeux, le regardait aussi, comme si elle eût attendu une confession
qui ne venait pas.
Puis, dans l'interminable silence, elle se décida.
--Guillaume, qu'avez-vous donc depuis quelque temps?... Pourquoi ne me
dites-vous pas ce que vous avez à me dire?
Il redescendit sur terre, il s'étonna.
--Ce que j'ai à vous dire?
--Oui, je sais la chose que vous savez vous-même, et je pensais que vous
en causeriez avec moi, puisque vous voulez bien ne rien faire ici sans
me consulter.
Il était devenu très pâle, il se mit à frémir, car il ne se trompait
donc pas, puisque Mère-Grand elle-même savait? Causer de cela, c'était
donner un corps à ses soupçons, rendre réel et définitif ce qui,
jusque-là, pouvait n'exister que dans son idée.
--Mon cher fils, la chose était inévitable. Dès les premiers jours, je
l'ai prévue. Et, si je ne vous ai pas averti, c'est que j'ai cru à toute
une pensée profonde de votre part... Mais, depuis que je vous vois
souffrir, je comprends bien que je me suis trompée.
Et, comme il continuait à la regarder, éperdu, frissonnant:
--Oui, je me suis imaginé que vous pouviez avoir voulu cela, qu'en
amenant votre frère vous désiriez sans doute savoir si Marie vous aimait
autrement que comme un père... Il y avait une raison si forte, la grande
différence des âges, la vie qui finit pour vous et qui commence pour
elle... Sans parler de vos travaux, de la mission que vous vous êtes
donnée.
Alors, les mains suppliantes, il s'approcha, il s'écria:
--Oh! parlez clairement, dites-moi ce que vous pensez... Je ne comprends
pas, mon pauvre coeur est trop meurtri, et je voudrais tant savoir,
agir, prendre une décision!... C'est vous que j'aime, que je vénère
comme une mère, c'est vous dont je connais la haute raison, dont j'ai
toujours suivi les conseils, c'est vous qui avez, prévu cette chose
affreuse et qui l'avez laissée se faire, au risque de m'en voir
mourir!... Pourquoi, pourquoi, dites?
D'habitude, elle n'aimait guère parler, maîtresse souveraine, soignant
et dirigeant la maison, sans avoir à rendre compte de ses actes. Si elle
ne disait jamais tout ce qu'elle pensait ni tout ce qu'elle voulait,
c'était que, dans la certitude, de son absolue sagesse, le père comme
les enfants s'abandonnaient complètement à elle. Et ce côté un peu
énigmatique la grandissait encore.
--A quoi bon des paroles, dit-elle doucement, sans cesser de travailler,
lorsque les faits parlent?... C'est certain, j'ai approuvé votre projet
de mariage en comprenant que Marie devait vous épouser pour rester ici;
et puis, il y avait beaucoup d'autres raisons inutiles à dire... Mais
l'arrivée de Pierre a tout changé, a remis les choses dans leur ordre
naturel. N'est-ce pas meilleur?
Il n'osait toujours comprendre.
--Meilleur, quand j'agonise, quand ma vie est dévastée!
Alors, elle se leva, elle vint à lui, rigide, très haute, dans sa mince
robe noire, avec sa pâle face d'austérité et d'énergie.
--Mon fils, vous savez que je vous aime, que je vous veux très grand et
très pur... L'autre matin, vous avez eu peur, cette maison a failli
sauter. Depuis quelques jours, vous restez sur ces dossiers, sur ces
plans, l'air distrait, éperdu, en homme pris de défaillance, qui doute
et ne sait plus où il va... Croyez-moi, vous êtes dans un mauvais
chemin, il vaut mieux que Pierre épouse Marie, pour eux et pour vous.
--Pour moi, oh! non, non!... Que deviendrai-je, moi?
--Vous, mon fils, vous vous calmerez, vous réfléchirez. Votre rôle est
si grave, à la veille de faire connaître votre invention! Il me semble
que votre vue s'est troublée et que vous allez mal agir peut-être, en ne
tenant pas compte des conditions du problème. Je sens que vous avez
autre chose à trouver... Enfin, souffrez s'il le faut, mais restez
l'homme d'une idée.
Puis, en le quittant, avec un sourire maternel, afin d'adoucir un peu sa
rudesse:
--Vous me forcez à parler bien inutilement, car je suis tranquille, vous
êtes trop supérieur, pour ne pas faire en tout la chose unique et juste,
que personne autre ne ferait.
Resté seul, Guillaume tomba dans de fiévreuses réflexions. Qu'avait-elle
voulu dire, avec ses rares paroles, à demi obscures? Il la savait
acquise à ce qui était bon, naturel et nécessaire. Mais elle le poussait
à un héroïsme plus haut, elle venait d'éclairer en lui tout le malaise
confus où le jetait son ancien projet d'aller confier son secret à un
ministre de la Guerre, n'importe lequel, celui du moment. Une
hésitation, une répugnance croissantes le soulevaient, tandis qu'il
l'entendait répéter de sa voix grave qu'il y avait mieux à faire, autre
chose à trouver. Et, brusquement, l'image de Marie passa, tout son
triste coeur se déchira, à la pensée qu'on lui demandait de renoncer à
elle. Ne plus l'avoir à lui, la donner à un autre, non, non! cela était
au-dessus de ses forces humaines. Jamais il n'aurait cet abominable
courage, de dédaigner cette dernière joie d'amour qu'il s'était promise!
Pendant deux jours, il lutta, une affreuse lutte, où il revivait les six
années que la jeune fille avait déjà vécues près de lui, dans la petite
maison heureuse. Elle avait d'abord été comme sa fille adoptive, et plus
tard, lorsque l'idée d'un mariage entre eux était née, il s'y était
complu avec une allégresse tranquille, un espoir qu'une pareille union
ferait du bonheur pour tous, autour de lui. S'il avait refusé de se
remarier, c'était dans la crainte d'imposer à ses enfants une nouvelle
mère inconnue, et il ne cédait au charme d'aimer encore, de ne plus
vivre seul, qu'en trouvant au foyer même cette fleur de jeunesse, cette
amie qui voulait bien se donner si raisonnablement, malgré la grande
différence des âges. Puis, des mois s'étaient écoulés, des événements
graves les avaient forcés à reculer la date, sans qu'il en souffrît trop
cruellement. La certitude qu'elle l'attendait, lui avait suffi, dans le
pli de patience qu'il avait contracté durant sa vie déjà longue
d'acharné travail. Et voilà, brusquement, sous la menace de la perdre,
que son coeur, si paisible, se fendait et saignait. Jamais il n'aurait
cru que le lien s'était fait si étroit, qu'elle tenait si profondément à
sa chair. Chez cet homme qui touchait à la cinquantaine, c'était
l'arrachement même de la femme, la dernière aimée et désirée, d'autant
plus désirable qu'elle incarnait la jeunesse, dont il ne respirerait
jamais plus l'odeur, dont il ne goûterait plus le souffle, s'il la
perdait. Un désir fou; mêlé de colère, avait flambé en lui, et il la
voulait, sa torture s'exaspérait, à l'idée que quelqu'un était venu la
lui prendre.
Seul dans sa chambre, une nuit surtout, il se martyrisa. Pour ne pas
éveiller la maison, il étouffait sa peine au fond de son oreiller. Rien
n'était plus simple, d'ailleurs: puisque Marie s'était donnée, il la
garderait. Il avait sa parole, il la forcerait à la tenir, voilà tout.
Au moins, il l'aurait, à lui seul, sans qu'un autre puisse songer à la
lui voler. Et, tout d'un coup, l'image de cet autre surgissait, son
frère, l'oublié qu'il avait obligé lui-même, par tendresse, à être de la
famille. Mais la souffrance était trop vive, il l'aurait chassé, ce
frère, il se sentait pris contre lui d'une rage, dont l'atrocité
achevait de le rendre fou. Son frère, son petit frère! c'était donc fini
de l'aimer, ils allaient s'empoisonner de haine et de violence? Pendant
des heures, il délira, il chercha comment supprimer Pierre, pour que ce
qui était advenu ne fût pas. Par moments, il se ressaisissait, il
s'étonnait d'une telle tempête, dans sa haute raison de savant, dans sa
vieille expérience sereine de travailleur. C'était qu'elle soufflait
ailleurs en lui, dans l'âme d'enfant qu'il avait gardée, le coin de
tendresse et de songe qui subsistait, à côté de l'impitoyable logique,
de l'unique croyance aux phénomènes. Son génie même était fait de cette
dualité, le chimiste se doublait ainsi d'un rêveur social, affamé de
justice, capable de vastes amours. Et la passion l'emportait, il
pleurait Marie, comme il aurait pleuré l'écroulement de son rêve, la
guerre tuée par la guerre, ce salut de l'humanité auquel il travaillait
depuis dix ans.
Puis, dans sa lassitude, une décision le calma. La honte lui venait, de
se désespérer de la sorte, sans cause certaine. Il voulait savoir, il
questionnerait la jeune fille, elle était assez loyale pour lui répondre
franchement. N'était-ce pas la solution digne d'eux? une explication
sincère, qui leur permettrait de prendre ensuite un parti. Il
s'endormit, il se leva brisé, le matin, mais plus tranquille, comme si
tout un travail sourd s'était fait en son coeur, après un tel orage,
pendant ses quelques heures de sommeil.
Ce matin-là, justement, Marie était très gaie. La veille, elle avait
fait, avec Pierre et Antoine, une longue promenade à bicyclette, du côté
de Montmorency, par des chemins atroces, et dont ils étaient revenus
furieux et ravis. Lorsque Guillaume l'arrêta dans le petit jardin, elle
le traversait en chantonnant, les bras nus, de retour de la buanderie,
où s'achevait une lessive.
--Vous avez à me parler, mon ami?
--Oui, chère enfant, il faut bien que nous causions de choses sérieuses.
Elle comprit qu'il s'agissait de leur mariage, elle devint grave. Ce
mariage, elle l'avait accepté autrefois comme le seul parti raisonnable
qu'elle avait à prendre, sans ignorer rien des devoirs qu'elle
contractait. Sans doute, elle épousait un homme d'une vingtaine d'années
plus âgé qu'elle. Mais c'était là un cas assez fréquent, qui tournait
plutôt bien d'ordinaire. Elle n'aimait personne, elle pouvait se donner.
Et elle se donnait dans un élan de gratitude, d'affection, d'une telle
douceur, qu'elle crut y sentir la douceur même de l'amour. On était si
heureux, autour d'elle, de cette union, dont le lien plus étroit allait
resserrer la famille! Toute sa bravoure, toute sa gaieté à vivre, qui
étaient son charme, l'avaient comme grisée, à l'idée de faire ainsi du
bonheur.
--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle un peu inquiète. Rien de mauvais, je
pense.
--Non, non... Simplement quelque chose que j'ai à vous dire.
Il l'emmena sous les deux pruniers, dans le seul coin de verdure qui
fût resté. Un banc vermoulu s'y trouvait encore, adossé aux lilas. Et le
grand Paris, en face, déroulait la mer sans fin de ses toitures, légères
et fraîches sous le soleil matinal.
Tous deux s'étaient assis. Mais, au moment de parler, de la questionner,
il éprouvait une brusque gêne, tandis que son pauvre coeur battait
violemment, à la voir si jeune, si adorable, avec ses bras nus.
--La date approche, finit-il par dire, c'est pour notre mariage.
Et, à ce mot, comme elle pâlissait légèrement, inconsciemment peut-être,
il se sentit glacé lui-même. N'avait-elle pas eu un pli douloureux de la
bouche? ses yeux, si francs et si clairs, ne s'étaient-ils pas troublés
d'une ombre?
--Oh! nous avons encore du temps devant nous.
Il reprit, d'une voix lente, très affectueuse:
--Sans doute, pourtant il va falloir s'occuper des formalités. Ce sont
des ennuis dont il vaut mieux que je vous parle aujourd'hui, pour ne
plus avoir à y revenir.
Doucement, il continua, insista sur ce qu'ils allaient avoir à faire,
sans la quitter du regard, guettant sur son visage les émotions que
l'échéance prochaine pouvait y faire monter. Elle était devenue
silencieuse, la face immobile, les mains sur les genoux, ne donnant
aucun signe certain de regret ni de peine. Pourtant, elle restait comme
accablée, simplement obéissante.
--Ma chère Marie, vous vous taisez... Est-ce que quelque chose vous
déplairait?
--A moi, oh! non, non!
--Vous savez que vous pouvez parler franchement. Nous attendrons encore,
si vous avez une raison personnelle pour que la date soit de nouveau
reculée.
--Mais, mon ami, je n'ai aucune raison. Quelle raison voulez-vous que
j'aie? Je vous laisse le maître absolu de tout régler à votre désir.
Un silence se fit. Elle l'avait regardé loyalement en face; mais un
petit frémissement agitait ses lèvres, pendant qu'une tristesse ignorée
semblait monter d'elle et noyer son visage, d'une clarté et d'une gaieté
d'eau vive. Autrefois, n'aurait-elle pas ri et chanté, à l'annonce de
cette prochaine fête du mariage?
Alors, Guillaume osa, dans un effort dont sa voix tremblait.
--Ma chère Marie, pardonnez-moi de vous poser une question... Il est
temps encore de me rendre votre parole. Etes-vous absolument certaine de
m'aimer?
Elle le regarda avec une réelle stupeur, sans comprendre où il voulait
en venir. Puis, comme elle semblait attendre pour répondre:
--Descendez dans votre coeur, interrogez-le... Est-ce bien votre vieil
ami, n'est-ce pas un autre que vous aimez?
--Moi, moi, Guillaume! Pourquoi me dites-vous cela? Qu'ai-je donc fait
qui vous autorise à me le dire?
Et elle était vraiment soulevée de révolte et de franchise, ses beaux
yeux sur les siens, tout brûlants de sincérité.
--Il faut pourtant que j'aille jusqu'au bout, reprit-il péniblement, car
il s'agit de notre bonheur à tous... Interrogez votre coeur, Marie.
Vous aimez mon frère, vous aimez Pierre.
--J'aime Pierre, moi, moi!... Mais oui, je l'aime, je l'aime comme je
vous aime tous, je l'aime parce qu'il est devenu nôtre, parce qu'il fait
partie maintenant de notre vie et de notre joie!... Quand il est là, je
suis heureuse, certes, et je désirerais qu'il y fût toujours. Cela me
ravit de le voir, de l'entendre, de sortir avec lui. Dernièrement, j'ai
été très chagrine qu'il parût repris de ses humeurs noires... C'est
naturel, n'est-ce pas? Je crois n'avoir fait que ce que vous désiriez,
et je ne comprends pas en quoi mon affection pour Pierre peut influer
sur notre mariage.
Ces paroles qui, d'après elle, auraient dû convaincre Guillaume,
achevèrent de l'éclairer douloureusement, tant elle venait de mettre de
flamme à se défendre d'aimer le jeune homme.
--Mais, malheureuse, malheureuse, vous vous trahissez sans le vouloir...
Cela est bien certain, vous ne m'aimez pas, et c'est mon frère que vous
aimez.
Il avait pris ses poignets nus, il les serrait avec une tendresse
désespérée, comme pour la forcer à voir clair en elle. Et elle
continuait à se débattre, la plus affectueuse et la plus tragique des
luttes se prolongea entre eux, lui voulant la convaincre par l'évidence
des faits, elle résistant, s'entêtant à ne pas ouvrir les yeux.
Vainement, il reprit l'aventure depuis le premier jour, il lui expliqua
ce qui s'était passé en elle, d'abord la sourde hostilité, puis la
curiosité pour ce garçon extraordinaire, enfin la sympathie, la
tendresse, quand elle l'avait vu si misérable, peu à peu guéri par elle
de son angoisse. Ils étaient jeunes tous les deux, la bonne nature avait
fait le reste. Mais, à chaque preuve, à chaque certitude nouvelle qu'il
lui donnait, elle n'était envahie que d'un émoi croissant, un frisson
qui la faisait trembler toute, sans vouloir consentir à s'interroger.
--Non, non, je ne l'aime pas... Si je l'aimais, je le saurais, je vous
le dirais, car vous me connaissez, je suis incapable de mentir.
Il eut la cruauté d'insister, en chirurgien héroïque qui taille dans sa
chair plus encore que dans celle des autres, pour que la vérité se fasse
et que le salut de tous soit assuré.
--Marie, ce n'est pas moi que vous aimez. Vous n'avez pour moi que du
respect, de la reconnaissance, une tendresse toute filiale.
Rappelez-vous vos sentiments, à l'époque où fut arrêté notre mariage.
Vous n'aimiez personne alors, vous avez accepté, en fille raisonnable,
certaine que je vous rendrai heureuse, trouvant cette union juste et
bonne... Et mon frère est venu, et l'amour est né naturellement, et
c'est Pierre, Pierre seul que vous aimez d'amour, de l'amour qu'on doit
avoir pour un amant, pour un époux.
A bout de résistance, bouleversée devant la clarté qui se faisait en
elle, malgré sa volonté, elle s'obstinait à protester éperdument.
--Mais pourquoi vous débattez-vous ainsi, mon enfant? Je ne vous fais
aucun reproche. C'est moi qui ai voulu cette chose, en vieux fou que je
suis. Ce qui devait être est arrivé, et il est bon sans doute que cela
soit... Je ne voulais que savoir la vérité de vous, pour prendre une
décision et agir en honnête homme.
Alors, elle fut vaincue, ses larmes jaillirent. Un tel déchirement
s'était fait en son être, qu'elle se sentait brisée, terrassée, comme
sous le poids d'une vérité nouvelle, ignorée jusque-là.
--Ah! vous êtes méchant de m'avoir ainsi violentée, pour m'obliger à
lire en moi. Je vous jure encore que je ne savais pas aimer Pierre de
cet amour dont vous parlez. C'est vous qui venez de m'ouvrir le coeur,
d'y souffler sur cette flamme qui sommeillait... Et c'est vrai, j'aime
Pierre, je l'aime maintenant, comme vous dites. Et nous voilà tous
affreusement malheureux, puisque vous l'avez voulu.
Elle sanglotait, et elle lui retira ses poignets, par un brusque
sentiment de pudeur. Mais il remarquait qu'aucune rougeur ne lui avait
empourpré les joues, ces rougeurs involontaires qui la contrariaient
tant. C'était que sa loyauté de vierge ne se trouvait pas en cause, car
elle n'avait en effet nulle trahison à se reprocher, lui seul la
forçait de naître à l'amour. Un instant, ils se regardèrent à travers
leurs larmes: elle, si saine, si forte, la poitrine large, soulevée sous
les bonds de son coeur, les bras nus jusqu'aux épaules, des bras de
charme et de soutien; lui, si vigoureux encore, avec sa toison drue de
cheveux blancs, avec ses moustaches restées noires, qui donnaient à sa
physionomie tant d'énergique jeunesse. Et c'était fini, l'irréparable
venait de passer, de changer leur existence.
Très noblement, il dit:
--Marie, vous ne m'aimez pas, je vous rends votre parole.
Mais elle refusa, avec une noblesse égale.
--Jamais je ne vous la reprendrai, car je vous l'ai donnée en toute
conscience, en toute joie, et je n'ai pas cessé d'avoir pour vous la
même tendresse et la même admiration.
Il n'en continua pas moins, de sa voix brisée qui se raffermissait:
--Vous aimez Pierre, c'est Pierre que vous devez épouser.
--Non, je vous appartiens, une heure ne peut défaire ce que des années
avaient noué... Encore une fois, je vous jure que, si j'aime Pierre, je
l'ignorais ce matin. Et restons où nous en sommes, ne me tourmentez pas
davantage, ce serait trop cruel.
D'un geste de femme surprise, frissonnante, qui brusquement se voit nue,
elle avait rabattu ses manches, elle les tirait sur ses mains, comme
pour se cacher toute. Puis, elle se leva, elle s'éloigna, sans ajouter
une parole.
Guillaume resta seul sur le banc, dans le coin de feuillage, en face de
Paris immense, que le léger soleil matinal changeait en une ville de
rêve, envolée et tremblante. Un poids l'écrasait, il lui semblait que
jamais plus il ne pourrait quitter ce banc. Et ce qui demeurait chez
lui, comme une blessure ouverte, c'était cette parole de Marie, que, le
matin encore, elle ignorait qu'elle aimât Pierre d'amour. Elle
l'ignorait, et lui-même l'avait forcée à découvrir cet amour en elle. Il
venait de le lui planter solidement au coeur, de l'y augmenter sans
doute, en le lui révélant. Quelle misère et quelle souffrance! être
ainsi l'ouvrier du mal dont on agonise! Maintenant, il avait une
certitude, sa vie sentimentale était finie, tout son pauvre être tendre
saignait et s'anéantissait. Mais, dans ce désastre, dans cette
désolation de sentir son âge et la nécessité du renoncement, il
éprouvait une joie amère d'avoir fait la vérité. C'était une consolation
bien rude, bonne seulement pour une âme héroïque, et il y trouvait
cependant un âpre réconfort, une sorte de satisfaction hautaine. Dès
lors, la pensée du sacrifice le pénétra, s'imposa peu à peu avec une
force extraordinaire. Il devait marier ses enfants, cela devint le
devoir, la seule sagesse et la seule justice, même le seul bonheur
certain de la maison. Quand son coeur révolté bondissait encore et
criait d'angoisse, il posait ses deux mains vigoureuses sur sa poitrine,
il l'étouffait.
Le lendemain, ce ne fut pas dans le jardin étroit, mais dans le vaste
atelier, que Guillaume eut avec Pierre la suprême explication. Et, là
encore, s'étendait l'horizon géant de Paris, toute une humanité en
travail, la cuve énorme où fermentait le vin de l'avenir. Il s'était
arrangé pour se trouver seul avec son frère, il l'attaqua dès l'entrée,
allant droit au fait, sans aucune des précautions qu'il avait prises
avec Marie.
--Pierre, n'as-tu pas quelque chose à me dire? Pourquoi ne te confies-tu
pas à moi?
Tout de suite, ce dernier comprit, et il se mit à trembler, ne trouvant
pas une parole, avouant par le désordre, par la supplication éperdue de
son visage.
--Tu aimes Marie, pourquoi n'es-tu pas venu loyalement me dire cet
amour?
Alors, il se retrouva, il se défendit avec véhémence.
--J'aime Marie, c'est vrai, et je sentais bien que je ne pouvais le
cacher, que tu t'en apercevais toi-même... Mais je n'avais pas à te le
dire, j'étais sûr de moi, je me serais enfui, avant qu'un seul mot
sortît de mes lèvres. Seul, j'en souffrais, oh! tu ne peux savoir de
quelle torture, et il est même cruel à toi de me parler de cela, car me
voici maintenant forcé de partir... Déjà, j'en ai fait le projet à
plusieurs reprises. Si je revenais, c'était par faiblesse sans doute,
mais c'était aussi par affection pour vous tous. Qu'importait ma
présence! Marie ne courait aucun risque. Elle ne m'aime pas.
Nettement, Guillaume dit:
--Marie t'aime... Je l'ai confessée hier, elle a dû m'avouer qu'elle
t'aimait.
Bouleversé, Pierre l'avait saisi aux épaules, le regardait dans les
yeux.
--Oh! frère, frère, que dis-tu? pourquoi dis-tu là une chose qui serait
pour nous tous un affreux malheur?... J'en aurais moins de joie que de
chagrin, de cet amour qui a été mon rêve à jamais irréalisable; car je
ne veux pas que tu souffres, toi... Marie est tienne. Elle m'est sacrée
comme une soeur. S'il n'y a que ma folie qui puisse vous séparer, elle
passera, je saurai la vaincre.
--Marie t'aime, répéta Guillaume de son air doux et têtu. Je ne te
reproche rien, je sais parfaitement que tu as lutté, que tu ne t'es pas
trahi près d'elle, ni par un mot, ni même par un regard... Elle-même,
hier, ignorait encore qu'elle t'aimait, et j'ai dû lui ouvrir les yeux.
Que veux-tu? c'est simplement un fait que je constate: elle t'aime.
Cette fois, Pierre, frémissant, eut un geste à la fois de terreur et
d'exaltation, comme s'il lui tombait du ciel quelque divin prodige,
longtemps souhaité, et dont la venue l'anéantissait.
--Allons, c'est bien, tout est fini... Embrassons-nous, frère, et je
pars.
--Tu pars? pourquoi?... Tu vas rester avec nous. Rien n'est plus simple,
tu aimes Marie, et elle t'aime. Je te la donne.
Il eut un grand cri, il leva ses mains éperdues, dans un geste de
ravissement épouvanté.
--Tu me donnes Marie, toi, frère! toi qui l'attends depuis des mois, toi
qui l'adores!... Oh! non, oh! non, cela m'écraserait trop, cela me
terrifierait, vois-tu, comme si tu me donnais ton coeur lui-même, ton
coeur saignant, arraché de ta poitrine... Non, non! je ne veux pas de
ton sacrifice.
--Mais puisque Marie n'a pour moi que de la gratitude et de l'affection,
puisque c'est toi qu'elle aime d'amour, veux-tu donc que j'abuse de
l'engagement qu'elle a pris, inconsciente, et que je la force à un
mariage où je ne l'aurais pas tout entière?... Et je me trompe, ce n'est
pas moi qui te la donne, c'est elle qui s'est donnée, sans que je me
reconnaisse le droit d'empêcher ce don.
--Non, non! jamais je n'accepterai, jamais je ne te causerai cette
douleur... Embrasse-moi, frère, je pars!
Alors, Guillaume le saisit, le força de s'asseoir près de lui, sur un
vieux canapé, qui se trouvait au coin du vitrage. Et il grondait, il
finissait par se fâcher, avec un sourire de bonhomie souffrante.
--Voyons, nous n'allons pas nous battre, tu ne vas pas m'obliger à
t'attacher, pour que tu restes ici?... Je sais bien ce que je fais, que
diable! J'ai réfléchi avant d'en causer avec toi. Sans doute, je ne te
dirai pas que j'ai la joie dans l'âme. Oh! d'abord, j'ai cru que j'en
mourrais, je t'aurais voulu au fond de la terre. Et puis, quoi? il m'a
bien fallu être raisonnable, j'ai compris que les choses s'étaient
arrangées le mieux du monde, dans leur ordre naturel.
Pierre, à bout de résistance, s'était mis à pleurer doucement, entre ses
mains jointes.
--Frère, petit frère, ne te fais pas de la peine, ni pour moi, ni pour
toi... Te rappelles-tu les heureuses journées que nous avons passées
ensemble, dans la petite maison de Neuilly, lorsque nous nous y sommes
retrouvés, dernièrement? Toute notre tendresse ancienne refleurissait en
nous, et nous restions des heures, la main dans la main, à nous
souvenir, à nous aimer... Et quelle terrible confession tu m'as faite un
soir, ton incroyance, ta torture, le néant où tu roulais! Aussi, je n'ai
plus souhaité que de te guérir, je t'ai conseillé de travailler,
d'aimer, de croire à la vie, convaincu que la vie seule te rendrait la
paix et la santé... C'est pourquoi, ensuite, je t'ai amené ici, parmi
nous. Tu luttais pour ne pas revenir, c'est moi qui t'ai retenu. Quand
tu as repris goût à l'existence, que tu es redevenu simplement un homme
et un travailleur, j'ai été si heureux! J'aurais donné de mon sang pour
que la cure fût complète... Eh bien! c'est fait à cette heure, je t'ai
donné tout ce que j'avais, puisque Marie elle-même t'est nécessaire et
qu'elle seule te sauvera.
Et, comme Pierre allait tenter de protester encore:
--Ne dis pas non. Cela est tellement vrai que, si elle n'achève pas
l'oeuvre commencée par moi, tout ce que j'ai fait est vain: tu
retombes à ta misère, à ta négation, au tourment de ta vie manquée. Il
te la faut. Veux-tu donc que je ne sache plus t'aimer, qu'après avoir
désiré si ardemment ton retour à la vie, je te refuse le souffle, l'âme
même, celle qui refera de toi un homme? Je vous aime assez tous les deux
pour consentir à ce que vous vous aimiez. C'est encore de l'amour, petit
frère, que de donner son amour... Et puis, je le répète, la bonne nature
sait bien ce qu'elle fait. L'instinct est sûr, car il va toujours à
l'utile, au vrai. J'aurais été un triste mari, il vaut mieux que je m'en
tienne à ma besogne de vieux savant. Tandis qu'avec toi, qui es jeune,
c'est l'avenir, c'est l'enfant, la vie féconde et heureuse.
Pierre fut agité d'un frisson, repris de cette peur de l'impuissance
qu'il avait toujours eue. Est-ce que la prêtrise ne l'avait pas
retranché des vivants? est-ce que sa virilité d'homme ne s'était pas
flétrie, dans sa longue chasteté?
--La vie féconde et heureuse, répéta-t-il tout bas, en suis-je digne, en
suis-je capable encore?... Ah! si tu savais mon trouble et ma peine, à
l'idée que je ne la mérite peut-être pas, cette adorable créature, dont
tu me fais si tendrement le royal cadeau! Tu vaux mieux que moi, tu
aurais été pour elle un plus large coeur, un cerveau plus solide,
peut-être un homme plus réellement jeune et puissant... Il en est temps
encore, frère, ne me la donne pas, garde-la pour toi, si elle doit être
avec toi plus heureuse, et plus féconde, et plus souverainement aimée...
Réfléchis, moi je suis défaillant de doute. Son bonheur, à elle, seul
importe. Qu'elle soit à celui qui l'aimera le mieux.
Une émotion indicible s'était emparée des deux hommes. Alors, en
entendant ces paroles brisées, cet amour qui tremblait de n'être pas
assez fort, la volonté de Guillaume, un instant, vacilla. Son coeur se
déchirait affreusement, il laissa échapper une plainte désespérée,
balbutiante:
--Ah! Marie que j'aime tant, Marie que j'aurais faite si heureuse!
Eperdument, Pierre se souleva, cria:
--Tu vois bien que tu l'adores toujours et que tu ne peux renoncer à
elle... Laisse-moi partir! laisse-moi partir!
Mais, déjà, Guillaume le tenait à bras le corps, le serrait de toute sa
fraternité, dont son renoncement augmentait encore la passion.
--Reste!... Ce n'est pas moi qui viens de parler, c'est l'autre, celui
qui va mourir, celui qui est mort. Je te jure, par notre mère, par notre
père, que mon sacrifice est consommé, et que je ne puis plus souffrir
que d'elle et de toi, si vous me refusez de me devoir le bonheur.
Et les deux hommes en larmes s'étreignirent, restèrent aux bras l'un de
l'autre. Déjà, ils avaient eu de ces étreintes, mais jamais leurs deux
coeurs ne s'étaient confondus à ce point. C'était l'aîné qui donnait
de sa vie au plus jeune, et c'était le plus jeune qui lui rendait, de la
sienne, tout ce qu'il y pouvait trouver de pur et de passionnément
tendre. L'instant leur parut infini et délicieux. Toute la misère, toute
la douleur du monde avaient disparu, il ne restait plus que leur amour
embrasé qui faisait de l'amour à jamais, comme le soleil fait de la
lumière. Et cette minute-là compensa toutes leurs larmes passées et
futures, tandis que l'immense Paris, à l'horizon, travaillait à l'avenir
inconnu, dans le grondement de sa formidable cuve.
A cet instant, Marie entra. Et ce fut très simple. Guillaume se détacha
des bras de son frère, l'amena, les força de se donner la main. D'abord,
elle eut un geste encore de refus, s'entêtant dans sa loyauté à ne pas
reprendre sa parole. Mais que dire, en face de ces deux hommes en
larmes, qu'elle venait de trouver au cou l'un de l'autre, confondus en
une si étroite fraternité? Est-ce que ces larmes, est-ce que cette
étreinte n'emportaient pas les raisons ordinaires, les arguments qu'elle
tenait prêts? La gêne même de la situation disparut, il lui sembla
qu'elle s'était déjà longuement expliquée avec Pierre, qu'ils étaient
d'accord pour accepter ce don de l'amour que Guillaume leur faisait d'un
coeur si héroïque. Le vent du sublime soufflait, et rien ne leur
paraissait plus naturel que cette extraordinaire scène. Pourtant, elle
restait muette, elle n'osait dire sa réponse, les regardant l'un et
l'autre de ses grands yeux tendres, qui, eux aussi, s'emplissaient de
larmes.
Et ce fut Guillaume qui eut l'inspiration de courir, d'appeler, du bas
du petit escalier conduisant aux chambres.
--Mère-Grand! Mère-Grand! descendez, descendez vite, on a besoin de
vous!
Puis, quand elle fut là, dans sa robe noire, mince et pâle, avec son
grand air sage de reine mère, toujours obéie:
--Dites donc à ces deux enfants qu'ils n'ont rien de mieux à faire que
de se marier ensemble. Dites-leur que nous en avons causé, vous et moi,
et que c'est votre avis, votre volonté.
Elle eut, tranquillement, une petite approbation du menton.
--C'est vrai, les choses seront beaucoup plus raisonnables de la sorte.
Alors, Marie se jeta dans ses bras. Elle consentait, elle s'abandonnait
à ces forces supérieures, aux puissances de la vie qui venaient de
changer son existence. Tout de suite, Guillaume voulut qu'on fixât la
date du mariage et qu'on s'inquiétât de préparer, en haut, un logement
pour le jeune ménage. Et, comme Pierre le regardait avec une dernière
inquiétude, et parlait de voyager, en craignant qu'il ne fût mal guéri
et que leur présence ne le fît souffrir:
--Non, non! je vous garde. Si je vous marie, c'est pour vous avoir là
tous les deux... Ne vous tourmentez pas de moi. J'ai tant de travail! Je
travaillerai.
Le soir, lorsque Thomas et François apprirent la nouvelle, ils ne
semblèrent pas trop surpris. Ils avaient sans doute senti venir ce
dénouement. Et ils s'inclinèrent, ils ne se permirent pas un mot, du
moment que leur père lui-même leur annonçait sa décision, de son air de
sérénité habituelle. Mais Antoine, tout frémissant de l'amour de la
femme, le regarda avec des yeux de doute et d'angoisse, ce père qui
venait d'avoir le courage de s'arracher ainsi le coeur. Est-ce que,
vraiment, il ne se mourait pas de son sacrifice? Il l'embrassa
passionnément, et ses deux frères, émus à leur tour, le baisèrent aussi
de toute leur âme. Lui, divinement, s'était mis à sourire, les yeux
humides, sous cette caresse de ses trois grands fils. Et, après sa
victoire sur son horrible tourment, rien ne lui fut d'une plus
délicieuse douceur.
Mais, ce soir-là, une émotion l'attendait encore. Comme le jour allait
tomber, et qu'il s'était remis, devant le vitrage, sur sa grande table,
à vérifier, à classer les dossiers et les plans de son invention, il eut
la surprise de voir entrer Bertheroy, son maître et son ami. Parfois, de
loin en loin, l'illustre chimiste venait ainsi le voir; et il sentait
tout l'honneur d'une pareille visite, de la part d'un vieillard de
soixante-dix ans, d'une gloire comblée de titres et d'emplois, chamarré
de décorations. D'autant plus que ce savant officiel, membre de
l'Institut, montrait quelque courage à se risquer chez un déclassé, un
réprouvé tel que lui. Cette fois, pourtant, il devina tout de suite
qu'une curiosité l'amenait. Aussi resta-t-il fort gêné, n'osant pas
faire disparaître les papiers et les plans, étalés sur la table.
--N'ayez pas peur, lui dit gaiement Bertheroy, très fin sous son air
négligé et un peu rude, je ne viens pas vous voler vos secrets...
Laissez tout ça, je vous promets de ne rien lire.
Et, franchement, il mit la conversation sur les explosifs, qu'il
continuait à étudier, lui aussi, avec passion. Il avait fait des
découvertes nouvelles, qu'il ne cachait pas. D'une façon incidente, il
parla même de la consultation qu'on lui avait demandée, dans l'affaire
Salvat. Son rêve était de trouver un détonant d'une puissance
prodigieuse, pour tenter ensuite de le domestiquer, de le réduire au
simple rôle de force obéissante. Et il souriait, il conclut avec
intention:
--Je ne sais où ce fou avait pris la formule de sa poudre. Mais si vous,
un jour, vous la trouviez, cette formule, dites-vous donc que l'avenir
est là peut-être, dans l'emploi des explosifs comme force motrice.
Puis, brusquement:
--A propos, ce Salvat, on l'exécutera après-demain matin. J'ai un ami au
ministère de la Justice qui vient de me le dire.
Guillaume, jusque-là, l'avait écouté avec une sorte de défiance amusée.
Et, tout d'un coup, l'annonce de cette exécution de Salvat le souleva de
colère et de révolte. Depuis plusieurs jours, il la savait pourtant
inévitable, malgré les tardives sympathies qui affluaient de toutes
parts autour du condamné.
--Ce sera un assassinat, cria-t-il avec véhémence.
Bertheroy eut un petit geste de tolérance.
--Que voulez-vous? il y a une société, elle se défend quand on
l'attaque... Et puis, vraiment, ces anarchistes sont trop bêtes,
lorsqu'ils s'imaginent qu'ils vont modifier le monde, avec leurs
pétards. Vous savez mon opinion, la science seule est révolutionnaire,
la science suffira à faire non seulement de la vérité, mais aussi de la
justice, si la justice est jamais possible ici-bas... C'est pourquoi,
mon enfant, je vis si tolérant et si calme.
De nouveau, Guillaume voyait se dresser ce révolutionnaire singulier,
certain qu'il travaillait, au fond de son laboratoire, à la ruine de la
vieille et abominable société actuelle, avec son Dieu, ses dogmes, ses
lois, mais trop désireux, de son repos, trop dédaigneux des faits
inutiles pour se mêler aux événements de la rue, préférant vivre
tranquille, renté, récompensé, en paix avec le gouvernement, quel qu'il
fût, tout en prévoyant et en préparant le formidable enfantement de
demain.
Il eut un geste vers Paris, sur lequel un soleil de victoire se
couchait, et il dit encore:
--L'entendez-vous gronder?... C'est nous qui entretenons la flamme, qui
mettons toujours du combustible sous la chaudière. Pas une heure, la
science n'interrompt son travail, et elle fait Paris, qui fera l'avenir,
espérons-le... Le reste n'est rien.
Guillaume ne l'écoutait plus, songeait à Salvat, songeait à cet engin
terrible qu'il avait inventé, qui demain détruirait des villes. Une
pensée nouvelle naissait, grandissait en lui. Et il venait de dénouer le
dernier lien, il avait fait autour de lui tout le bonheur qu'il pouvait
faire. Ah! retrouver son courage, être son maître, tirer au moins du
sacrifice de son coeur la joie hautaine d'être libre, de donner sa
vie, s'il jugeait nécessaire de la donner!