Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait à son nouveau costume, n'y
pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l'abbé
Rose devant la basilique du Sacré-Coeur.
Le vieux prêtre, saisi d'abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu,
lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés
de larmes:
--O mon fils, vous voilà tombé à l'affreuse misère que je redoutais pour
vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu
s'était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au
coeur d'une plus cruelle blessure!
Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale
des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa
tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un
chantier.
Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait
bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et
des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la
souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il
aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où
coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme,
dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut
du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines
illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de
pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson
future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la
vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine
attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
--Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse
dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon
pauvre coeur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous
en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait.
C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté,
qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et
sans honneur.
--Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je
m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais
tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à
vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que
je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour
discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au
nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez,
reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.
Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même
de la basilique, se passionna.
--La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son
inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment
pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est
épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les
autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans
jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense
après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de
la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des
siècles.
Et il lui rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de Charonne,
lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils
secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable
qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte
d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s'il
recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans
raison ni but. Maintenant, surveillé, soupçonné, n'était-il pas comme
submergé par la misère toujours montante, sachant qu'il ne donnerait
jamais assez, même s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger
l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus
demain? Il était impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait
au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être
envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui
l'écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer:
--Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours,
donner quand même. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous
gênent, restez-en à l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charité.
Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d'esprit,
qui n'était que tendresse, incapable de le suivre.
--L'expérience est faite, le salut humain n'est pas possible par la
charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C'est le cri,
peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux
mille ans que l'Evangile avorte. Jésus n'a rien racheté, la souffrance
de l'humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile
n'est plus qu'un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer
que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.
C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir
comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société
autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait
ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient
avoir d'humain et d'éternel, quel danger encore dans l'application de
préceptes immuables aux sociétés de tous les temps! Pas une société ne
vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jésus est destructeur
de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la
terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des
êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable
édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité
terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la
science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu.
Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au
diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la
mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de
changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une
énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts
et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la
terre n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances,
que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police,
de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu
seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément.
Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les
mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie
redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du
monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de
l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est
le vieux rêve sémite de l'Evangile que balaye la claire raison latine,
appuyée sur la science moderne.
--Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave
la marche de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra
son évolution que le jour où elle l'abolira, en mettant l'Evangile au
rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.
L'abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.
--Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous
savais bouleversé par le doute, mais je vous croyais si patient, si
capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement
et de résignation. Que s'est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi
de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est
levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui
donc vous a changé?
Etonné, Pierre l'écoutait.
--Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y
a là qu'un résultat, un dénouement inévitable... Qui donc aurait agi sur
moi, puisque personne n'est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me
transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je
m'interroge? Je suis le même, le même assurément.
Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que
rien, en lui, ne fût survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne
répondait nettement, il ne trouvait décidément rien. Ce n'était qu'un
réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d'ouvrir les bras
assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses.
Et un vent d'allégresse le soulevait, l'emportait.
L'abbé Rose, bien qu'il fût de coeur trop innocent pour comprendre,
hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette
défection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla
encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir
monseigneur Martha, pour se confesser à lui, dans l'espoir qu'un prêtre
de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le
ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de
l'Eglise, c'était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge
et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice,
rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l'abbé Rose, alors,
désespéré, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la
basilique qui se dressait près d'eux, dans sa masse géante, inachevée,
carrée et trapue, en attendant le dôme qui la couronnerait.
--C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de
triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la
quittez en parjure et en sacrilège.
Pierre, lui aussi, s'était levé. Et ce fut dans une exaltation de santé
et de force qu'il répondit:
--Non, non! j'en sors par ma libre volonté, comme on sort d'un caveau
pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n'est pas là, il n'y
a là qu'un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal
édifice qu'on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de
l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.
Puis, voyant les yeux du vieux prêtre se remplir de nouvelles larmes,
éperdu lui-même de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.
--Adieu! adieu!
Mais l'abbé Rose l'avait déjà pris dans ses bras, le baisait comme la
brebis révoltée, qui reste la plus chère.
--Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que
nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui
ont faim! Vous avez beau croire que la charité a fait banqueroute,
est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres?
Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux,
avait, en quelques leçons, appris d'eux à monter à bicyclette, pour les
accompagner dans leurs promenades matinales; et, deux fois déjà, il les
avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d'Enghien, par des routes
durement pavées. Un matin que la jeune fille s'était promis de le mener
jusqu'à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier
moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire,
petite veste de même étoffe, sur une chemisette de soie écrue, et la
matinée d'avril était si claire, si douce, qu'elle s'écria gaiement:
--Ah! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux!... Je
veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle
route, parmi de beaux arbres.
Mais, comme il n'était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu'ils
iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu'à
Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la
traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d'où ils reviendraient
également par le chemin de fer.
--Vous serez ici pour le déjeuner? demanda Guillaume, que cette escapade
amusait et qui regardait en souriant son frère, tout en noir aussi, bas
de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.
--Oh! certainement, répondit Marie. Il est à peine huit heures, nous
avons bien le temps. D'ailleurs, mettez-vous à table, nous rentrerons
toujours.
Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s'imaginait qu'il était
avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette
envolée à deux, par le tiède soleil printanier. Les costumes presque
identiques, dans la liberté d'allures qu'ils permettaient, aidaient sans
doute à cette fraternité joyeuse, d'une tranquille bonhomie. Mais
c'était encore autre chose, la santé du grand air, l'allégresse de
l'exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres, et bien
portants, en pleine nature.
Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs
du lycée.
--Oh! mon ami, vous n'avez pas idée, à Fénelon, des belles parties de
barres! Nous attachions, comme ça, nos jupes avec des ficelles, pour
mieux courir; car on n'osait pas encore nous laisser mettre des
culottes, telle que je suis là. Et c'étaient des cris, des galops, des
poussées, et nos cheveux s'envolaient, et nous étions rouges!... Bah! ça
ne m'empêchait pas de travailler, au contraire! Une fois à l'étude, nous
luttions, ainsi qu'en récréation, nous nous battions à qui en saurait
davantage et serait la première de la classe.
Elle en riait encore de bon coeur, tandis que Pierre la regardait
émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau
de feutre noir qu'une longue épingle d'argent fixait dans l'épais
chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient
sa nuque fraîche, qui restait d'une délicatesse d'enfance. Et jamais il
ne l'avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la
poitrine large, mais d'une finesse, d'une grâce charmantes. Quand elle
riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche
et son menton qu'elle avait un peu forts, s'éclairaient d'une infinie
bonté.
--Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu'il
y a des femmes qui s'entêtent à garder leur jupe pour monter à
bicyclette!
Et, comme il déclarait qu'elle était très bien, dans son costume, sans
intention galante d'ailleurs, uniquement désireux de constater le fait:
--Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien,
voilà tout... Mais comprenez-vous ça? des femmes qui ont une occasion
unique de se mettre à leur aise, de voler comme l'oiseau, les jambes
enfin dégagées de leur prison, et qui refusent! Si elles croient être
plus belles, avec des jupes écourtées d'écolières, elles se trompent! Et
quant à la pudeur, il me semble qu'on doit montrer plus aisément ses
mollets que ses épaules.
Elle eut un geste de passion gamine.
--Et puis, est-ce qu'on pense à tout ça, lorsqu'on roule?... Il n'y a
que la culotte, la jupe est hérétique.
A son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée
par l'extraordinaire changement qui s'était produit en lui, depuis le
jour où, pour la première fois, elle l'avait vu, si sombre, dans sa
longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d'angoisse. Derrière,
on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a
balayé la cendre. Et c'était, maintenant, comme une résurrection, le
visage s'éclairait, le grand front avait repris une sérénité d'espoir,
tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse
confiante, dans son éternelle faim d'aimer, de se donner et de vivre.
Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins
longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.
--Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.
Elle répondit avec franchise:
--Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à
vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si
mauvaise mine! Je vous ai cru malade.
--Je l'étais, dit-il simplement.
Mais le train s'arrêtait à Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout
de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement
jusqu'à la porte de Maisons, encombrée de charrettes, les jours de
marché.
--Je prends la tête, n'est-ce pas? cria gaiement Marie, puisque les
voitures vous inquiètent encore.
Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se
retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s'il la suivait. A
chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de
leurs machines, qui toutes deux sortaient de l'usine Grandidier.
C'étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait
travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon
Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être
avaient-elles l'aspect un peu lourd, mais elles étaient d'une solidité
et d'une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la
route, disait-elle.
--Ah! voici la forêt. C'est fini de monter, et vous allez voir les
belles avenues. On y roule comme sur du velours.
Pierre était venu se mettre près d'elle, tous deux filaient côte à côte,
du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double
rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.
--Me voici d'aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par
vous faire honneur.
--Je n'en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher
dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce
jeu-là... Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette
pour une femme!
--Comment cela?
--Oh! j'ai là-dessus mes idées... Si, un jour, j'ai une fille, je la
mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire
dans la vie.
--Une éducation par l'expérience.
--Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans
leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute
initiative, on n'exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte
qu'elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l'idée des
obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et
lâchez-la-moi sur les routes: il faudra bien qu'elle ouvre les yeux,
pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon
sens, quand un coude se présentera. Une voiture arrive au galop, un
danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu'elle se
décide, qu'elle donne son coup de guidon d'une main ferme et sage, si
elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n'y a-t-il pas là un
continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite
et de défense?
Il s'était mis à rire.
--Vous vous porterez toutes trop bien.
--Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d'abord se porter le mieux
possible, pour être bon et heureux... Mais j'entends que celles qui
éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront
aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés,
prendre le meilleur parti, d'une intelligence ouverte, honnête et
solide... Toute l'éducation est là, savoir et vouloir.
--Alors, l'émancipation de la femme par la bicyclette.
--Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel
chemin parcouru déjà: la culotte qui délivre les jambes, les sorties en
commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui
suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s'en
aller à travers champs, à travers bois, sans qu'on s'en étonne. Et là
est surtout l'heureuse conquête, les bains d'air et de clarté qu'on va
prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et
cette force, et cette gaieté neuves, qu'on se remet à puiser en elle!...
Regardez, regardez! n'est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons
ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines! et comme cela
vous purifie, vous calme et vous encourage!
La forêt, en effet, déserte en semaine, était d'une douceur infinie,
avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil.
L'astre, encore oblique, n'éclairait qu'un côté de la route, dorant les
hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l'autre côté, dans
l'ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de
s'en aller ainsi, d'un vol d'hirondelle qui rase le sol, par cette
royale avenue, dans la fraîcheur de l'air, dans le souffle des herbes et
des feuilles, dont l'odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient à
peine au sol, des ailes leur étaient poussées qui les emmenaient d'un
même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand
bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses
parfums.
Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s'arrêter.
Trop de monde s'y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs
des coins vierges, d'un repos charmant. Puis, dans la pente, vers
Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leur machine
s'emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse,
l'enivrante sensation de l'équilibre dans le coup de foudre où l'on
roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et
que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d'un
éventail qu'on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour
l'horizon, pour l'infini, là-bas, qui toujours se recule. C'est l'espoir
sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l'espace. Et
rien n'est d'une exaltation meilleure, les coeurs bondissent en plein
ciel.
--Vous savez, cria-t-elle, nous n'allons pas à Poissy, nous tournons à
gauche.
Ils prirent le chemin d'Achères aux Loges, qui se rétrécissait et
montait, d'une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent
pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route
était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes
pluies. Mais l'effort n'était-il pas un plaisir?
--Vous vous y ferez, c'est amusant de vaincre l'obstacle... Moi, je
déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée
qui se présente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c'est
l'imprévu, c'est l'autre chose qui vous fouette et vous réveille... Et
puis, c'est si bon d'être fort, d'aller malgré la pluie, le vent et les
côtes!
Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.
--Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de
France?
--Non, non! nous sommes arrivés. Hein? ça ne vous déplaira pas de vous
reposer un peu... Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir
jusqu'ici, pour s'asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité
et de fraîcheur?
Légèrement, elle sauta de machine, puis s'engagea dans un sentier, où
elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux
bicyclettes appuyées contre des troncs d'arbres, ils se trouvèrent au
milieu d'une étroite clairière. C'était en effet le nid de feuilles le
plus exquis qu'on pût rêver. La forêt est là d'une beauté, d'une
grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait
l'éternelle jeunesse, les feuillages étaient d'une légèreté candide,
toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d'or. Un souffle
de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des
odeurs puissantes de la terre.
--On n'a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s'asseyant au
pied d'un jeune chêne, auquel elle s'adossa. La vérité est qu'en juillet
les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s'en va... On ne
peut pas toujours être belle.
--Moi, je n'ai pas froid, déclara Pierre qui s'était assis à ses pieds,
en s'épongeant le front.
Elle s'égaya, lui dit qu'elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs.
Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à
causer comme deux enfants, comme deux camarades, s'amusant de
gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde.
Elle s'inquiétait de sa santé, voulait qu'il ne restât pas à l'ombre,
puisqu'il avait si chaud; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se
déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva
d'une araignée, d'une grosse araignée noire, qui s'était pris les pattes
parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de
reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bête, d'avoir
ainsi peur des araignées! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en
restait pâle et tremblante. Un silence s'était fait, ils se regardaient
l'un l'autre avec un sourire; et ils s'aimaient bien au milieu de ce
bois si tendre, d'une amitié émue que tous les deux croyaient
fraternelle, elle heureuse de s'être intéressée à lui, lui reconnaissant
de la guérison, de la santé qu'elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se
baissaient pas, leurs mains n'eurent pas même un frôlement en fouillant
les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands
chênes qui les entouraient. Quand elle l'eut empêché de tuer l'araignée,
la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer
raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie
n'embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que
ce qu'elle avait résolu de faire.
--Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez
nous.
Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et
ils repartirent d'un bon train, passèrent devant les Loges, arrivèrent à
Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le Château.
Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux
accouplés, planant d'un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes
avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la
course, ils reprenaient leur conversation, très à l'aise, très intimes,
comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.
Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain à Paris, Pierre
s'aperçut que les joues de Marie s'empourpraient d'une brusque rougeur.
Deux dames occupaient avec eux le compartiment.
--Tiens! c'est vous maintenant qui avez chaud.
Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entière
s'enflamma de plus en plus.
--Je n'ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir
ainsi, sans cause aucune?
Il comprit, c'était une de ces floraisons involontaires de son coeur
de vierge, montant à ses joues, et dont elle était si contrariée. Sans
cause, elle le disait. Il battait à son insu même, ce coeur, qui,
là-bas, dans la solitude de la forêt, dormait innocent.
A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait,
Guillaume s'était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il
cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La
fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les
manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une
explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants.
Aussi préférait-il attendre qu'il fût seul, sans danger pour autrui,
sans crainte d'être distrait lui-même. Pourtant, ce matin-là, ses trois
fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de
coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave,
ne comptait pas, car elle ne quittait guère sa place, vivant à l'aise
dans le péril; et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître
aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec
toutes leurs terrifiantes menaces.
Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge
qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un
coup d'oeil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait
à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents
encore et ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin
visage d'autrefois, mais séché et jauni, devenu d'une sévérité douce.
D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et
dirigeant, n'ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raison,
de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce
qu'elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait
son âme de justice et d'héroïsme.
Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse,
s'activant dans la maison dont elle était l'absolue maîtresse, suivant
de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume,
Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée,
indiscutée. Avait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que
personne autour d'elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue
plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine où l'on
aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.
--Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin, finit-elle
par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?
Il la regarda d'un air souriant.
--Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui
était si heureuse d'aller en forêt, par ce beau soleil.
Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frères restaient plongés
dans leur besogne.
--Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois à terminer! Je l'aurais
accompagnée si volontiers.
--Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est
très prudent.
Pendant un instant encore, Mère-Grand l'examina, puis elle reprit sa
couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et
les vieux, venait de son long dévouement, de son intelligence et de sa
bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances
religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les
conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu'elle s'était
faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari
était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les
préjugés, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait.
Et, comme elle s'était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite,
elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume
et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu'elle avait étudié
d'abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du
petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait
reconnu digne. Elle n'aimait pas à donner les raisons profondes qui la
décidaient. Après des journées de silence, elle s'était contentée, un
soir, de dire à Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frère.
Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s'écria:
--Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu
pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.
Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent
leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.
--Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mère-Grand. Pourvu qu'il ne
lui soit rien arrivé!
--Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d'elle, dit Guillaume. Je
suis plus inquiet pour Pierre.
De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.
--Elle l'aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble.
--Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrés.
Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria
que c'étaient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lâcha
son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.
Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement de coudre, sans
songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l'appareil, la
fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus
tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'était trompé, il devint tout
d'un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la
fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation,
venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une
seconde à l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une
main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il
devait être déjà trop tard, le brave qui ferait cela serait broyé.
Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite
insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir
avancer, toute sa chair révoltée par l'effroi de l'anéantissement. Il
grelottait, il bégayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaçait
de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.
--Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini,
fini...
La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.
--Quoi donc? qu'avez-vous?
Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu'elle
regarda vers le fourneau et sentit l'épouvantable danger.
--Eh bien! mais, c'est très simple... Il n'y a qu'à fermer le robinet,
n'est-ce pas?
Et, sans hâte, de l'air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur
la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main
légère, qui ne tremblait même pas.
--Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait
vous-même?
Il l'avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et,
quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant
devant l'appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir,
frissonnant encore et désespéré.
--Pourquoi je ne l'ai pas fermé?... Mais parce que j'ai eu peur.
A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade,
causant, riant, rapportant avec eux l'allégresse du clair soleil; et les
trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les
plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'était battu avec
une vache et qu'il avait pédalé au travers d'un champ d'avoine. La vue
du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.
--Mes enfants, je viens d'être lâche... Ah! c'est curieux, la lâcheté,
une sensation que je ne connaissais pas.
Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle façon
tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d'une mort certaine. Elle
eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'était pas
si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands
garçons, et ils vinrent l'embrasser l'un après l'autre, avec une ferveur
dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils
avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout
donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s'était
jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et
d'attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait,
voulait qu'on n'exagérât rien et qu'on fût toujours raisonnable.
--Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous
embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous
embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous
l'avez toujours été pour nous.
A table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il
restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'était ainsi
découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais
à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes
possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l'existence?
Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire
gaiement, avec une pointe de tendresse émue:
--Je crois bien, Marie, que c'est votre pensée qui me rend lâche. Si je
suis moins brave, c'est que j'ai désormais quelque chose de précieux à
risquer. J'ai charge de bonheur... Tout à l'heure, quand j'ai cru que
nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre
qui m'a glacé et paralysé.
Gentiment, Marie s'était elle-même mise à rire. Les allusions à leur
prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d'un
air d'affection heureuse.
--Six semaines encore, dit-elle simplement.
Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait
en souriant, lui aussi.
--C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J'ai bien
fait alors d'empêcher la maison de sauter.
A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et
le déjeuner s'acheva très joyeusement.
L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le
coeur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans
six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il
n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa
chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait,
le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant
d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si
obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude
s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en
mourir.
Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première
rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant
blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune
fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle
qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en
elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à
bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable
jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de
la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et
fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son
bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le
ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très
clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa
certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié
près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait.
Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa
compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la
croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la
souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si
bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le
goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui
l'homme, le travailleur, l'amant et le père.
Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse
qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce coeur ingénu,
ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait
compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui
un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le
même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine
la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui
fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc
pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce
point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde
attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice
humaine, d'amour vivant et de fécondité!
Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui
l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de
tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume
l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six
semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un
couteau lui entrait dans le coeur. Pas une seconde il n'hésita: s'il
devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait
son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son
frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion
dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner
de son coeur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un
souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle
torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait
Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche
d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité
de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son
frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!
Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit.
Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait
quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre.
On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair,
il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les
épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il
porterait le deuil de sa virilité.
Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi?
Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien
n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en soeur
bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de
longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se
vaincre et de sourire à leur bonheur.