LIVRE TROISIÈME

I

Ce mercredi, la veille du jeudi de la mi-carême, il y avait une grande

vente de charité, à l'hôtel Duvillard, au bénéfice de l'OEuvre des

Invalides du travail. Les appartements de réception du rez-de-chaussée,

trois vastes salons Louis XVI dont les fenêtres donnaient sur la cour

carrée intérieure, nue et solennelle, allaient être livrés à la cohue

des acheteurs, car cinq mille cartes, disait-on, avaient été lancées

dans tous les mondes parisiens. Et c'était un événement considérable,

une manifestation, cet hôtel bombardé qui invitait ainsi la foule à

entrer, la porte cochère ouverte à deux battants, le porche libre aux

piétons et aux équipages. On disait tout bas, il est vrai, qu'une nuée

d'agents de police gardaient la rue Godot-de-Mauroy et les rues

voisines.

Duvillard avait eu cette idée triomphante, et sa femme, devant sa

volonté formelle, s'était résignée à tout ce tracas, pour l'OEuvre

qu'elle présidait avec une distinction si pleine de nonchalance. La

veille, _le Globe_, sous l'inspiration de son directeur Fonsègue,

administrateur de l'OEuvre, avait publié un bel article annonçant la

vente, faisant ressortir ce que cette initiative charitable prise par

la baronne, qui donnait son temps, son argent, jusqu'à son hôtel,

offrait d'attendrissant, de noble, de généreux, après l'abominable crime

qui avait failli réduire cet hôtel en poudre. N'était-ce pas la

magnanime réponse d'en haut aux passions exécrables d'en bas? et quelle

réponse péremptoire à ceux qui accusaient la bourgeoisie capitaliste de

ne rien faire pour les travailleurs, les blessés et les impotents du

salariat!

Les portes des salons devaient s'ouvrir à deux heures, pour ne se fermer

qu'à sept, cinq heures pleines de vente. Et, à midi encore, pendant que

rien n'était terminé au rez-de-chaussée, que des ouvriers et des femmes

finissaient de décorer les comptoirs, de classer les marchandises, au

milieu de la bousculade dernière, il y avait, comme les autres jours,

dans les petits appartements du premier étage, un déjeuner intime où

quelques amis étaient conviés. Ce qui venait de mettre au comble

l'effarement de la maison, c'était que, le matin même, Sanier avait

repris, dans _la Voix du Peuple_, sa campagne de dénonciation, au sujet

de l'affaire des Chemins de fer africains. Il demandait, en phrases

d'une virulence empoisonnée, si l'on comptait amuser longtemps le bon

public avec l'histoire de cette bombe et de cet anarchiste, que la

police n'arrêtait pas. Et, cette fois, il nommait carrément le ministre

Barroux comme ayant touché une somme de deux cent mille francs, il

s'engageait à publier prochainement les trente-deux noms des sénateurs

et des députés corrompus. Mège allait donc reprendre sûrement son

interpellation, qui devenait dangereuse, dans l'énervement où la terreur

anarchiste jetait Paris. D'autre part, on disait que Vignon et son parti

étaient résolus à un effort considérable, pour profiter des

circonstances et renverser le ministère. Toute une crise s'annonçait,

inévitable, redoutable. Heureusement, la Chambre ne siégeait pas le

mercredi, et elle s'était ajournée au vendredi, voulant fêter le jeudi

de la mi-carême. On avait deux jours pour se retourner.

Eve, ce matin-là, était plus douce et languissante que de coutume, pâlie

un peu, avec une préoccupation triste au fond de ses beaux yeux. Elle

mettait cela sur le compte de la fatigue vraiment excessive que lui

avaient causée les préparatifs de la vente. Mais la vérité était que,

depuis cinq jours, Gérard l'évitait d'un air de gêne, après avoir

esquivé tout rendez-vous nouveau. Certaine qu'elle allait enfin le voir,

elle avait osé encore se mettre en soie blanche, cette toilette jeune

qui la rajeunissait; mais, toute belle qu'elle était restée, avec sa

peau de blonde, sa taille superbe, son noble et charmant visage, les

quarante-six ans d'âge se faisaient durement sentir dans le teint qui

s'empourprait et dans la flétrissure des lèvres, des paupières, des

tempes délicates. Et Camille, elle aussi, bien qu'elle fût désignée

naturellement comme une des vendeuses les plus achalandées, s'était

obstinée à son ordinaire toilette, une robe sombre, couleur carmélite,

si peu jeune fille, sa toilette de vieille femme, comme elle la nommait

elle-même avec son rire aigu. Mais sa longue face de chèvre mauvaise

luisait d'une joie cachée, et elle arrivait à être presque belle, à

faire oublier son épaule contrefaite, tant ses lèvres fines et ses

grands yeux étincelaient d'esprit.

Dans le petit salon bleu et argent où elle attendait les convives, avec

sa fille, Eve eut une première déception, en voyant entrer seul le

général de Bozonnet, que son neveu Gérard devait amener. Il expliqua que

madame de Quinsac s'était levée un peu souffrante et qu'en bon fils

Gérard avait tenu à rester près d'elle. D'ailleurs, tout de suite après

le déjeuner, il viendrait à la vente. Pendant que sa mère écoutait, en

s'efforçant de cacher sa peine, sa crainte de ne pouvoir, en bas, forcer

Gérard à une explication, Camille la regardait de ses yeux dévorants.

Eve dut avoir, à cette minute, l'instinct sourd du malheur dont la

menace l'enveloppait, car elle regarda sa fille à son tour, inquiète,

pâlissante.

Puis, ce fut la princesse Rosemonde de Harth qui fit son entrée en coup

de vent. Elle était aussi vendeuse au comptoir de la baronne, qui

l'aimait pour sa turbulence, pour la gaieté imprévue qu'elle lui

apportait. En toilette de satin feu, extravagante, avec sa tête bouclée,

sa maigreur de gamin, elle riait, racontait un accident, qui avait

failli couper en deux sa voiture. Et, comme le baron Duvillard et son

fils Hyacinthe arrivaient de leurs chambres, toujours en retard, elle

s'empara du jeune homme, le gronda, parce que, la veille, elle l'avait

vainement attendu jusqu'à dix heures, malgré sa promesse de la conduire

dans une taverne de Montmartre, où il se passait des horreurs,

disait-on. D'un air ennuyé, Hyacinthe répondit que des amis l'avaient

retenu, une séance de magie, pendant laquelle l'âme de sainte Thérèse

était venue réciter un sonnet d'amour.

Mais Fonsègue arrivait avec sa femme, une grande femme maigre,

silencieuse, insignifiante, qu'il n'aimait point sortir, allant partout

en garçon. Cette fois, il avait dû l'amener, car elle était dame

patronnesse de l'OEuvre, et lui-même venait déjeuner comme

administrateur, s'intéressant à la vente. Il entra de son air gai

habituel, pétulant dans sa petite taille d'homme resté brun à cinquante

ans, portant la redingote avec la correction d'un brasseur d'affaires

qui avait charge d'âmes, le bon renom de la république conservatrice,

dont _le Globe_ était l'organe. Ses paupières cependant battaient

d'inquiétude, pour qui le connaissait bien, et son premier regard

interrogea Duvillard, anxieux sans doute de savoir comment celui-ci

supportait le nouveau coup du matin. Quand il le vit fort tranquille,

superbe et fleuri ainsi qu'à l'ordinaire, plaisantant avec Rosemonde,

lui-même se mit à l'aise, en joueur qui n'avait jamais perdu, ayant

toujours su vaincre la fortune, même aux heures de trahison. Et, tout de

suite, il montra la liberté de son esprit, en causant administration

avec la baronne.

--Avez-vous vu enfin monsieur l'abbé Froment, pour ce vieillard, ce

Laveuve qu'il nous a si chaudement recommandé?... Vous savez que toutes

les formalités sont remplies et qu'on peut nous l'amener, car nous avons

un lit vacant depuis trois jours.

--Oui, je sais, mais j'ignore ce que l'abbé Froment est devenu, voici

plus d'un mois qu'il n'a donné signe d'existence. Et je me suis décidée

à lui écrire hier, en le priant de venir aujourd'hui à ma vente... De

cette façon, je lui annoncerai la bonne nouvelle moi-même, de vive voix.

--C'est bien pour vous en laisser la joie, que je ne l'ai pas averti,

administrativement... Un charmant prêtre, n'est-ce pas?

--Oh! charmant, nous l'aimons beaucoup.

Duvillard intervint, pour dire qu'on ne devait pas attendre Dutheil, car

il avait reçu une dépêche du jeune député, qu'une brusque affaire

retenait. L'inquiétude reprit Fonsègue, dont les yeux de nouveau

interrogèrent le baron. Mais celui-ci, qui souriait, voulut bien le

rassurer, en lui disant à demi-voix:

--Rien de grave. Une commission pour moi, une réponse qu'il ne pourra

m'apporter que tout à l'heure.

Puis, l'emmenant à l'écart:

--A propos, n'oubliez pas d'insérer la note que je vous ai recommandée.

--Quelle note? Ah! oui, cette soirée où Silviane a dit une pièce de

vers... Je voulais vous en parler. Ça me gêne un peu, à cause des éloges

extraordinaires qu'elle contient.

Si plein de sérénité tout à l'heure, avec son grand air de conquête et

de dédain, Duvillard maintenant pâlissait, pris de détresse.

--Mais je veux absolument qu'elle passe, cher ami! Vous me mettriez dans

le plus mortel embarras, car j'ai promis à Silviane qu'elle passerait.

Et tout son désarroi de vieil homme acoquiné, prêt à payer de n'importe

quel prix le plaisir dont on le sevrait, apparut dans l'effarement de

ses yeux et le tremblement de ses lèvres.

--Bon! bon! dit Fonsègue qui s'égaya discrètement, heureux de cette

complicité, du moment que c'est si grave, la note passera, je vous en

donne ma parole d'honneur!

Tous les convives se trouvaient là, puisqu'on n'avait à attendre ni

Gérard, ni Dutheil. Et l'on passa enfin dans la salle à manger, pendant

que les derniers coups de marteau montaient des salons de vente, en bas.

Eve était entre le général de Bozonnet et Fonsègue; Duvillard, entre

madame Fonsègue et Rosemonde; et les deux enfants, Camille et Hyacinthe,

occupaient les deux bouts. Ce fut un déjeuner un peu hâté, un peu

bousculé, car des femmes de service, à trois reprises, vinrent soumettre

des difficultés, demander des ordres. Continuellement, les portes

battaient, les murs eux-mêmes semblaient être secoués par le branle

inusité dont les derniers préparatifs agitaient l'hôtel. Et l'on causa à

bâtons rompus, tous gagnés par la fièvre, sautant d'un bal donné la

veille au ministère de l'intérieur, à la fête populaire qui aurait lieu

le lendemain, jour de la mi-carême, retombant toujours à l'obsession de

la vente, le prix qu'on avait payé les objets, le prix qu'on les

vendrait, le chiffre probable de la recette totale, tout cela noyé dans

d'extraordinaires histoires, dans des plaisanteries et des rires. Le

général ayant nommé le juge d'instruction Amadieu, Eve dit qu'elle

n'osait plus l'inviter à déjeuner, tant elle le savait pris au Palais;

mais elle espérait bien qu'il allait venir lui faire son offrande.

Fonsègue s'amusait à taquiner la princesse Rosemonde sur sa robe de

satin feu, où il prétendait qu'elle cuisait déjà de tous les flammes de

l'enfer, ce qui la ravissait au fond, dans son satanisme, sa passion du

moment. Duvillard se montrait correctement galant à l'égard de la

silencieuse madame Fonsègue, tandis qu'Hyacinthe, pour étonner la

princesse elle-même, expliquait en mots rares l'opération de magie, par

laquelle on faisait un ange d'un homme vierge, après l'avoir dépouillé

de toute virilité. Et Camille, très heureuse, très excitée, jetait de

temps à autre un regard brûlant sur sa mère, qui s'inquiétait et

s'attristait davantage, à mesure qu'elle la sentait plus vibrante, plus

agressive, résolue à la guerre ouverte et sans merci.

Comme le dessert s'achevait, la mère entendit sa fille dire très haut,

d'une voix perçante de défi:

--Ah! ne me parlez pas de ces vieilles dames qui semblent jouer encore à

la poupée, fardées, habillées en communiantes. Au fond, toutes des

ogresses! Je les ai en horreur.

Nerveusement, Eve se leva, s'excusa.

--Je vous demande pardon de vous presser ainsi. Vraiment, on ne sait si

l'on déjeune. Mais j'ai peur qu'on ne nous laisse pas prendre le café...

Et, tout de même, nous allons respirer un peu.

Le café était servi dans le petit salon bleu et argent, où fleurissait

une admirable corbeille de roses jaunes, cette passion que la baronne

avait pour les fleurs, et qui changeait l'hôtel en un continuel

printemps. Tout de suite, leurs tasses fumantes à la main, Duvillard

emmena Fonsègue dans son cabinet, pour fumer un cigare, en causant

librement; et, d'ailleurs, la porte resta grande ouverte, on entendait

leurs grosses voix confuses. Le général de Bozonnet, ravi d'avoir

trouvé en madame Fonsègue une personne sérieuse et résignée, écoutant

sans jamais interrompre, lui racontait la très longue histoire de la

femme d'un officier qui avait suivi son mari dans toutes les batailles,

en 1870. Hyacinthe ne prenait pas de café, qu'il appelait avec mépris un

breuvage de concierge. Il se délivra un instant de Rosemonde, occupée à

boire un petit verre de kummel, à légers coups de langue, et il vint

dire tout bas à sa soeur:

--Tu sais, c'est stupide ce que tu as lancé tout à l'heure, pour maman.

Moi, je m'en moque. Mais ça finit par se voir, et je t'avertis que ça

manque de distinction.

Camille le regarda fixement de ses yeux noirs.

--Toi, je te prie de ne pas te mêler de mes affaires.

Il fut pris de peur, il flaira l'orage et se décida à conduire Rosemonde

dans le grand salon rouge voisin, pour lui montrer un tableau nouveau

que son père avait acheté la veille. Le général, appelé par lui, y amena

madame Fonsègue.

Alors, la mère et la fille se trouvèrent un instant seules, en présence.

Eve, comme brisée, s'était appuyée à une console, lasse au moindre

chagrin, d'une molle bonté toujours prête aux larmes, dans son naïf et

complet égoïsme. Pourquoi donc sa fille l'exécrait-elle ainsi,

s'acharnait-elle à troubler le dernier bonheur d'amour où son coeur

s'attardait? Elle la regardait, navrée, plus désespérée qu'irritée, et

elle eut l'idée malheureuse, au moment où la jeune fille allait, elle

aussi, passer dans le salon, de la retenir, pour lui faire une

observation sur sa toilette.

--Tu as bien tort, ma pauvre enfant, de t'entêter à t'habiller en

vieille femme. Ça ne t'avantage guère.

Et, dans ses yeux tendres de belle femme courtisée, adorée, apparaissait

clairement sa pitié, à l'égard de cette créature laide et contrefaite,

qu'elle n'avait jamais pu s'habituer à reconnaître pour sa fille. Une

épaule plus haute que l'autre, de longs bras de bossue, un profil de

chèvre noire, était-ce possible qu'une telle disgrâce fût sortie de sa

beauté souveraine, cette beauté qu'elle avait passé sa vie entière à

aimer elle-même, à soigner avec dévotion, la religion unique qu'elle eût

pratiquée? Toute sa peine et toute sa honte d'avoir eu une pareille

enfant tremblaient dans sa voix.

Camille s'était arrêtée net, comme si un coup de cravache l'avait

cinglée en plein visage. Elle revint près de sa mère. Et l'abominable

explication partit de là, de ces simples paroles, dites à demi-voix.

--Tu trouves que je m'habille mal... Il fallait t'occuper de moi,

veiller à ce que mes toilettes fussent de ton goût, m'apprendre ton

secret d'être belle.

Déjà, Eve regrettait son attaque, ayant horreur des impressions

pénibles, des querelles aux mots blessants. Elle voulut se dérober,

surtout à ce moment de hâte, lorsqu'on les attendait en bas, pour la

vente.

--Voyons, tais-toi, ne fais pas la méchante, lorsque tout ce monde peut

nous entendre... Je t'ai aimée...

D'un petit rire contenu, terrible, Camille l'interrompit.

--Tu m'as aimée!... Ah! ma pauvre maman, quelle drôle de chose tu dis

là! Est-ce que tu as jamais aimé quelqu'un? Tu veux qu'on t'aime, et ça,

c'est autre chose. Mais ton enfant, un enfant, est-ce que tu sais

seulement comment on l'aime?... Tu m'as toujours abandonnée, écartée,

lâchée, me trouvant trop laide, indigne de toi, n'ayant d'ailleurs pas

assez déjà des jours et des nuits pour t'aimer toi-même... Et, ne mens

donc pas, ma pauvre maman, tu es encore à me regarder là, comme un

monstre qui te répugne et qui te gêne.

Dès lors, ce fut fini, la scène dut aller jusqu'au bout, dans un

chuchotement de fièvre, visage contre visage, les dents serrées.

--Je t'ordonne de te taire, Camille! Je ne puis supporter un tel

langage.

--Je n'ai pas à me taire, lorsque tu cherches à me blesser. Si j'ai le

tort de m'habiller en vieille femme, c'est que peut-être une autre a le

ridicule de s'habiller en jeune fille, en mariée.

--En mariée, je ne comprends pas.

--Oh! tu comprends parfaitement... Je veux pourtant que tu le saches,

tout le monde ne me trouve pas aussi laide que tu sembles t'efforcer de

le faire croire.

--Si tu es laide, c'est que tu t'arranges mal, je n'ai pas dit autre

chose.

--Je m'arrange comme il me plaît, et très bien sans doute, puisqu'on

m'aime telle que je suis.

--Vraiment, quelqu'un t'aime? Qu'il nous le fasse donc savoir, et qu'il

t'épouse!

--Mais certainement, mais certainement! Ce sera un bon débarras,

n'est-ce pas? et tu me verras en mariée!

Leurs voix montaient, malgré leur effort. Camille s'arrêta, reprit

haleine, ajouta d'une voix basse et sifflante:

--Gérard doit venir, ces jours-ci, vous demander ma main.

Blême, Eve parut ne pas avoir compris.

--Gérard... Pourquoi me dis-tu cela?

--Mais parce que c'est Gérard qui m'aime et qui va m'épouser... Tu me

pousses à bout, tu me répètes toujours que je suis laide, tu me traites

en monstre dont personne ne voudra. Et il faut bien que je me défende,

que je t'apprenne ce qui est, pour te prouver que tout le monde n'a pas

ton goût.

Il se fit un silence, la querelle parut finie, devant l'affreuse chose,

tout d'un coup évoquée, dressée entre elles. Mais il n'y avait plus là

une mère et une fille, c'étaient deux rivales qui souffraient et

combattaient.

Eve respira longuement, regarda, dans l'angoisse, si personne n'entrait

pour les voir et les entendre. Puis, résolue:

--Tu ne peux pas épouser Gérard.

--Pourquoi donc ne puis-je pas épouser Gérard?

--Parce que je ne le veux pas, parce que c'est impossible.

--Ce n'est pas une raison, cela. Dis-moi la raison.

--La raison, c'est que ce mariage est impossible, voilà tout.

--Non, la raison, je vais te la dire, moi, puisque tu m'y forces... La

raison, c'est que Gérard est ton amant. Mais qu'est-ce que ça fait,

puisque je le sais et que je veux bien de lui tout de même?

Ses yeux enflammés ajoutaient: «Et que c'est pour cela surtout que je le

veux.» Sa longue torture d'infirme, sa rage d'avoir, depuis le berceau,

vu sa mère belle, courtisée, adorée, la soulevait, se vengeait en un

triomphe méchant. Enfin, elle le lui prenait donc, cet amant si

longtemps jalousé!

--Tu es une malheureuse, bégaya Eve défaillante, frappée au coeur. Tu

ne sais ce que tu dis et ce que tu me fais souffrir.

Mais elle dut se taire de nouveau, se redresser et sourire, car

Rosemonde, accourue du salon voisin, lui criait qu'on la demandait en

bas. Les portes de l'hôtel allaient être ouvertes, il fallait qu'elle

fût à son comptoir. Oui, tout de suite, elle descendait. Et elle

s'appuyait à la console, derrière elle, pour ne pas tomber.

--Tu sais, vint dire Hyacinthe à sa soeur, c'est idiot, de vous

disputer comme ça. Vous feriez bien mieux de descendre.

Camille le renvoya durement.

--Va-t'en, toi! et emmène les autres. Ça vaudra mieux qu'ils ne soient

pas sur notre dos.

Hyacinthe regarda sa mère, en fils qui savait et qui trouvait ça

ridicule. Puis, vexé de la voir si peu énergique devant sa gale de

soeur, comme il nommait celle-ci, il haussa les épaules, les

abandonnant toutes les deux à leur bêtise, se décidant à emmener les

autres. On entendit les rires de Rosemonde qui s'éloignait, tandis que

le général descendait avec madame Fonsègue, à laquelle il racontait une

nouvelle histoire. Mais, à ce moment, quand la mère et la fille se

crurent seules, des voix encore vinrent à leurs oreilles, les voix

toutes voisines de Duvillard et de Fonsègue. Le père était toujours là,

qui pouvait les entendre.

Eve sentit qu'elle aurait dû quitter la place. Et elle n'en trouvait pas

la force, c'était impossible sur le mot qui l'avait frappée comme d'un

soufflet, dans la détresse où la jetait la crainte de perdre son amant.

--Gérard ne peut t'épouser, il ne t'aime pas.

--Il m'aime.

--Tu t'imagines qu'il t'aime parce qu'il s'est montré bon pour toi, par

gentillesse, en te voyant délaissée... Il ne t'aime pas.

--Il m'aime... Il m'aime, parce que d'abord je ne suis pas une bête,

comme tant d'autres, et il m'aime surtout parce que je suis jeune.

C'était une blessure nouvelle, faite avec une cruauté moqueuse, où

sonnait la joie triomphante de voir enfin se mûrir et se faner cette

beauté dont elle avait tant souffert.

--La jeunesse, ah! vois-tu, ma pauvre maman, tu ne sais plus ce que

c'est... Si je ne suis pas belle, je suis jeune, je sens bon, j'ai des

yeux purs, des lèvres fraîches. Et tout de même j'ai tant de cheveux, et

si longs, qu'ils suffiraient à m'habiller, si je voulais... Va, on n'est

jamais laide, quand on est jeune. Tandis que, lorsqu'on n'est plus

jeune, ma pauvre maman, va, c'est bien fini. On a beau avoir été belle,

s'entêter à l'être encore, rien ne reste que des ruines, que la honte et

le dégoût.

Elle avait dit cela d'une voix si féroce, si aiguë, que chaque phrase

était entrée dans le coeur de sa mère, comme un couteau. Des larmes en

montèrent aux yeux de la malheureuse, frappée en sa plaie vive. Ah!

c'était vrai, elle restait sans arme contre la jeunesse, elle

n'agonisait que de vieillir, que de sentir l'amour s'en aller d'elle,

maintenant qu'elle était pareille au fruit trop mûr, tombé de la

branche.

--Jamais la mère de Gérard ne consentira à ce qu'il t'épouse.

--Il la décidera, ça le regarde... J'ai deux millions, on arrange bien

des choses avec deux millions.

--Veux-tu donc le salir, dire qu'il t'épouse pour ton argent?

--Non, non! Gérard est un garçon très honnête et très gentil. Il m'aime,

il m'épouse pour moi... Mais, enfin, il n'est pas riche, il n'a pas de

situation assurée, à trente-six ans, et c'est tout de même à prendre en

considération, une femme qui vous apporte la richesse avec le bonheur...

Car, entends-tu, maman, c'est le bonheur que je lui apporte, le vrai,

l'amour partagé, certain de l'avenir!

Une fois encore, elles se retrouvaient visage contre visage. L'exécrable

scène, coupée par les bruits environnants, abandonnée, reprise,

s'éternisait, tout un drame assourdi, d'une violence de meurtre, mais

sans éclat, les voix étranglées. Ni l'une ni l'autre ne cédait, même

sous la menace d'une surprise possible, avec toutes les portes ouvertes,

les domestiques qui pouvaient entrer, la voix du père qui continuait à

sonner gaiement, là, près d'elles.

--Il t'aime, il t'aime... C'est toi qui dis cela. Lui ne te l'a jamais

dit.

--Il me l'a dit vingt fois, il me le répète chaque fois que nous sommes

seuls.

--Oui, comme à une petite fille qu'on veut amuser... Jamais il ne t'a

dit qu'il était résolu à t'épouser.

--Il me l'a dit encore la dernière fois qu'il est venu. Et c'est

arrangé, j'attends qu'il décide sa mère et qu'il fasse sa demande.

--Ah! tu mens, tu mens, malheureuse! Tu veux me faire souffrir, et tu

mens, tu mens!

Sa douleur, enfin, éclatait dans ce cri de protestation. Elle ne sut

plus qu'elle était mère, qu'elle parlait à sa fille. La femme amoureuse

seule demeurait, outragée, exaspérée par une rivale. Et elle avoua, en

un sanglot.

--C'est moi, moi qu'il aime! La dernière fois, il m'a juré, tu entends!

juré sur son honneur, qu'il ne t'aimait pas, que jamais il ne

t'épouserait.

Camille, riant de son rire aigu, prit un air d'apitoiement railleur.

--Ah! ma pauvre maman, tu me fais de la peine. Es-tu assez enfant! Oui,

en vérité, c'est toi qui es l'enfant... Comment! toi qui devrais avoir

tant d'expérience, tu te laisses prendre encore aux protestations d'un

homme! Et celui-là n'est pas méchant, et c'est même pourquoi il te jure

tout ce que tu veux, un peu lâche au fond, désireux surtout de te faire

plaisir.

--Tu mens, tu mens!

--Voyons, raisonne... S'il ne vient plus, s'il a esquivé ce matin le

déjeuner, c'est qu'il a de toi par-dessus la tête. Tu es lâchée, ma

pauvre maman, il faut que tu aies le courage de te bien mettre cela dans

la tête. Il reste gentil, parce qu'il est bien élevé et qu'il ne sait

comment rompre. Enfin, il a pitié de toi.

--Tu mens, tu mens!

--Mais questionne-le, en bonne mère que tu devrais être. Aie une franche

explication avec lui, demande-lui amicalement ce qu'il entend faire. Et

sois gentille à ton tour, comprends que, si tu l'aimes, tu devrais me

le donner tout de suite, dans son intérêt. Rends-lui sa liberté, tu

verras bien que c'est moi qu'il aime.

--Tu mens, tu mens!... Ah! misérable enfant, qui ne veux que me torturer

et me tuer!

Et, dans sa furieuse détresse, Eve se rappela qu'elle était la mère,

qu'elle devait corriger cette fille indigne. Elle ne trouva pas de

bâton, elle arracha de la corbeille des roses jaunes, qui les grisaient

toutes deux de leur puissante odeur, une poignée de ces fleurs à hautes

tiges épineuses, et elle en souffleta Camille. Une goutte de sang parut

à la tempe gauche, près de la paupière.

Sous la correction, la jeune fille, pourpre, affolée, s'était jetée en

avant, la main haute, prête à frapper, elle aussi.

--Ma mère, prenez garde! Je vous jure que je vous battrais comme une

simple gueuse... Et, dites-vous bien ceci maintenant, je veux Gérard,

j'épouserai Gérard, je vous le prendrai par le scandale, si vous ne me

le donnez pas de bonne grâce.

Après son acte de colère, Eve était tombée sur un fauteuil, brisée,

éperdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de

vie heureuse, d'égoïste jouissance à être caressée, flattée, adorée.

Tandis que Camille, menaçante, dévorante, se montrait enfin à nu, l'âme

dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruauté. Il y eut un silence

suprême, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de

Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mère s'était mise à pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils,

remonté en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux

femmes, il eut un geste d'indulgent mépris.

--Hein? vous êtes contentes, qu'est-ce que je vous disais? Comme si vous

n'auriez pas mieux fait de descendre tout de suite!... Vous savez que

tout le monde vous demande, en bas. C'est imbécile. Je viens vous

chercher.

Peut-être Eve et Camille ne l'auraient-elles pas suivi encore, dans le

tremblement où elles étaient, le besoin qu'elles avaient de se blesser

et de souffrir davantage. Mais Duvillard et Fonsègue sortaient du

cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve

dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une

glace, arrangeait ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la

petite goutte rouge qui perlait à sa tempe.

En bas, dans les trois vastes salons, décorés de tapisseries et de

plantes vertes, la foule était déjà considérable. On avait drapé les

comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d'un éclat,

d'une gaieté sans pareille. Et il n'était pas de bazar qui aurait pu

lutter avec les mille objets entassés là, car on y trouvait de tout,

depuis des esquisses de maîtres et des autographes d'écrivains célèbres,

jusqu'à des chaussettes et à des peignes. Ce pêle-mêle lui-même était un

attrait, sans compter le buffet, où de belles mains blanches servaient

du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise

attelée d'un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lâchées

à travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait

bien compté, le grand succès de la vente allait être surtout dans le

petit et délicieux frisson que les belles dames éprouvaient en passant

sous le porche, où avait éclaté la bombe. Les grosses réparations

étaient terminées, les murs et les plafonds pansés, refaits en partie.

Seulement, les peintres n'étaient pas venus encore, les terribles

blessures apparaissaient comme des cicatrices récentes, aux parties

crayeuses de pierre et de plâtre neufs. Des têtes inquiètes, ravies

pourtant, sortaient des voitures, dont le défilé continu ébranlait le

pavé sonore de la cour. Et, après l'entrée, dans les trois salons,

devant les comptoirs de vente, les conversations ne tarissaient pas.

«Ah! ma chère, avez-vous vu, c'est effrayant, effrayant, toutes ces

balafres, la maison entière a failli sauter; et dire que ça peut

recommencer, pendant que nous sommes là. Vraiment, il faut du courage

pour venir; mais cette OEuvre est si méritoire, il s'agit d'un nouveau

pavillon à construire. Et puis, les monstres verront que, tout de même,

nous n'avons pas peur.»

Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa

fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fièvre déjà, sous

la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d'occasions,

était extraordinaire de ruse et de rapacité. Elle volait les clients

avec impudence.

--Ah! vous voilà! cria-t-elle. Défiez-vous d'un tas de marchandeuses qui

sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les

occasions, bousculent les étalages, attendent qu'on perde la tête et

qu'on ne s'y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais

magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui était une vendeuse exécrable, et qui se contentait de trôner

dans son comptoir, dut s'égayer avec les autres. Elle affecta de faire,

doucement, quelques recommandations à Camille, que celle-ci écouta en

souriant, d'un air d'obéissance. Mais la triste et misérable femme

succombait sous l'émotion, dans la pensée d'angoisse de rester là

jusqu'à sept heures, à souffrir devant tout ce monde, sans soulagement

possible. Et ce fut pour elle un répit que d'apercevoir l'abbé Pierre

Froment, qui l'attendait, assis sur une banquette de velours rouge, près

du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit à côté de lui.

--Ah! monsieur l'abbé, vous avez reçu ma lettre, vous êtes venu... J'ai

une bonne nouvelle à vous annoncer, et cette nouvelle, j'ai voulu vous

laisser le plaisir de la donner vous-même à votre protégé, à ce

Laveuve, que vous m'avez recommandé si chaudement... Toutes les

formalités sont remplies, vous pouvez nous l'amener demain à l'Asile.

Stupéfait, Pierre la regardait.

--Laveuve... Il est mort!

A son tour, elle s'étonna.

--Comment, il est mort!... Mais vous ne m'en avez rien dit! Si je vous

contais tout le mal qu'on s'est donné, tout ce qu'il a fallu défaire et

refaire, et les discussions, et les paperasses! Vous êtes sûr qu'il est

mort?

--Oh! oui, il est mort... Il y a un mois qu'il est mort.

--Un mois qu'il est mort! Nous ne pouvions pas savoir, vous ne nous avez

plus donné signe de vie... Ah! mon Dieu! quel ennui qu'il soit mort,

cela va nous forcer à tout défaire encore une fois!

--Il est mort, madame, j'aurais dû vous en prévenir, c'est vrai. Mais,

que voulez-vous? il est mort!

Et ce mot de mort qui revenait, l'aventure de ce mort dont elle

s'occupait depuis un mois, la glaçait, achevait de la désespérer, comme

le mauvais présage de la mort froide où elle se sentait descendre, dans

le linceul de son dernier amour. Tandis que Pierre, malgré lui, souriait

amèrement de tant d'ironie atroce. Ah! charité boiteuse, qui vient

lorsque les gens sont morts!

Le prêtre resta sur la banquette, quand la baronne dut se lever, en

voyant arriver le juge d'instruction Amadieu, très pressé, ayant hâte de

faire acte de présence et d'acheter un menu objet, avant de retourner au

Palais. Mais le petit Massot, le reporter du _Globe_, qui rôdait autour

des comptoirs, l'aperçut, fondit sur lui, en mal de renseignements. Il

l'enveloppa, le soumit à la question, pour savoir où en était l'affaire

de ce Salvat, cet ouvrier mécanicien qu'on accusait d'avoir déposé la

bombe sous le porche. N'était-ce qu'une invention de la police, comme

le disaient certains journaux? ou bien était-ce vraiment la bonne piste?

la police allait-elle enfin l'arrêter? Et Amadieu se défendait,

répondait avec raison que l'affaire ne le regardait pas encore, qu'elle

ne deviendrait sienne que si ce Salvat était arrêté et si on lui

confiait l'instruction. Seulement, dans son air d'importance finaude,

dans sa correction de magistrat mondain aux yeux d'acier, perçaient

toutes sortes de sous-entendus, comme s'il était au courant déjà des

moindres détails et qu'il eût promis de grands événements pour le

lendemain. Des dames faisaient cercle, un flot de jolies femmes,

enfiévrées de curiosité, se bousculant pour entendre cette histoire de

brigand, qui leur mettait la petite mort à fleur de peau. Amadieu

s'esquiva, lorsqu'il eut payé vingt francs, à la princesse Rosemonde, un

étui à cigarettes qui valait bien trente sous.

Massot, en reconnaissant Pierre, était venu lui serrer la main.

--N'est-ce pas? monsieur l'abbé, ce Salvat doit être loin, s'il a de

bonnes jambes et s'il court toujours... La police me fera toujours rire.

Mais Rosemonde lui amenait Hyacinthe.

--Monsieur Massot, vous qui allez partout, je vous prends pour juge...

Le Cabinet des Horreurs, à Montmartre, la taverne où Legras chante ses

Fleurs du pavé...

--Un endroit délicieux, madame. Je n'y mènerais pas un gendarme.

--Ne plaisantez pas, monsieur Massot, c'est très sérieux. N'est-ce pas

qu'une femme honnête peut y aller, quand un monsieur l'accompagne?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers

Hyacinthe.

--Ah! vous voyez bien que monsieur Massot ne dit pas non. Vous m'y

conduirez ce soir, c'est juré, c'est juré!

Et elle se sauva, elle retourna vendre un paquet d'épingles dix francs

à une vieille dame, pendant que le jeune homme se contentait de dire, de

sa voix désabusée:

--Elle est idiote, avec son Cabinet des Horreurs.

Massot, philosophiquement, haussa les épaules. Il fallait bien qu'une

femme s'amusât. Puis, lorsque Hyacinthe se fut éloigné, traînant son

mépris pervers, parmi les belles filles qui vendaient les billets de

loterie, il se permit de murmurer:

--Ce petit-là, tout de même, aurait grand besoin qu'une femme fît de lui

un homme.

Et, s'interrompant, s'adressant de nouveau à Pierre:

--Tiens! Dutheil!... Que disait donc Sanier, ce matin, que Dutheil

coucherait ce soir à Mazas?

En effet, Dutheil, très pressé, très souriant, fendait la foule, afin de

rejoindre Duvillard et Fonsègue, qui causaient toujours, debout près du

comptoir de la baronne. Et, tout de suite, il agita la main, en signe de

victoire, pour dire qu'il avait réussi dans la délicate mission dont il

s'était chargé. Il ne s'agissait de rien moins que d'une manoeuvre

hardie, destinée à hâter l'entrée de Silviane à la Comédie-Française.

Elle avait eu l'idée d'amener le baron à la faire dîner, au Café

Anglais, avec un critique influent, qui, disait-elle, forcerait

l'administration à lui ouvrir toute grande la porte, dès qu'il la

connaîtrait. Et l'invitation n'était pas facile à faire accepter, car le

critique passait pour grognon et sévère. Aussi Dutheil, repoussé

d'abord, déployait-il depuis trois jours toute sa diplomatie, mettant en

jeu les plus lointaines influences. Il rayonnait, il avait vaincu.

--Mon cher baron, c'est pour ce soir, sept heures et demie. Ah!

sapristi, j'ai eu plus de mal que pour enlever le vote d'une émission à

lots!

Et il riait, avec sa jolie impudence d'homme de plaisir, que sa

conscience d'homme politique gênait si peu, très amusé par cette

allusion à la dénonciation nouvelle de _la Voix du Peuple_.

--Ne plaisantez pas, dit tout bas Fonsègue, qui voulut s'égayer, lui, à

le terrifier un peu. Ça va très mal.

Dutheil devint pâle, vit le commissaire de police et Mazas. Ça le

prenait par crises, comme les coliques. Mais, dans son manque ingénu de

tout sens moral, il se rassurait, se remettait à rire aussitôt. Que

diable! la vie était bonne.

--Bah! répliqua-t-il gaiement, en clignant l'oeil du côté de

Duvillard, le patron est là.

Celui-ci, content, lui avait serré les mains, l'avait remercié, en

disant qu'il était un gentil garçon. Et, se tournant vers Fonsègue:

--Dites donc, vous en êtes, ce soir. Oh! il le faut, je veux quelque

chose d'imposant, autour de Silviane. Dutheil représentera la Chambre,

vous le journalisme, moi la finance...

Il s'interrompit brusquement, en voyant arriver Gérard, qui, sans hâte,

l'air sérieux, s'ouvrait un discret passage, au travers des jupes. Il

l'appela du geste.

--Gérard, mon ami, il faut que vous me rendiez un service.

Puis, il lui conta la chose, l'acceptation si désirée du critique

influent, le dîner qui allait décider de l'avenir de Silviane, le devoir

où étaient tous ses amis de se grouper autour d'elle.

--Je ne peux pas, répondit le jeune homme embarrassé, je dîne chez ma

mère, qui était un peu souffrante ce matin.

--Votre mère est trop raisonnable pour ne pas comprendre qu'il y a des

affaires d'une gravité exceptionnelle. Retournez vous dégager,

contez-lui une histoire, dites-lui qu'il y va du bonheur d'un ami.

Et, comme Gérard faiblissait:

--Enfin, mon cher, j'ai besoin de vous, il me faut un homme du monde. Le

monde, vous savez, c'est une si grande force, au théâtre. Si notre

Silviane a le monde avec elle, son triomphe est assuré.

Gérard promit, puis resta là un instant, à causer avec son oncle, le

général de Bozonnet, très égayé par cette cohue de femmes, où il

flottait, dans la bousculade, tel qu'un vieux navire désemparé. Après

avoir remercié madame Fonsègue de sa complaisance à écouter ses

histoires, en lui achetant pour cent francs un autographe de monseigneur

Martha, il s'était perdu parmi l'essaim des jeunes filles, rejeté de

l'une à l'autre. Et il revenait, les mains chargées de billets de

loterie.

--Ah! mon gaillard, je ne te conseille pas de te risquer parmi ces

jeunes personnes. Ton dernier sou y resterait... Mais, tiens! voici

mademoiselle Camille qui t'appelle.

Celle-ci, en effet, depuis qu'elle avait aperçu Gérard, attendait, lui

souriait de loin. Et, lorsque leurs regards se rencontrèrent, il dut

aller à elle, bien qu'au même moment il eût senti sur lui les yeux

désespérés d'Eve, qui l'appelaient, le suppliaient, eux aussi. Tout de

suite Camille, se sentant surveillée par sa mère, exagéra son amabilité

de vendeuse, profita des petites licences que la fièvre charitable

autorisait, glissa dans les poches du jeune homme de menus objets, en

mit d'autres dans ses deux mains, qu'elle serra entre les siennes, et

cela dans un éclat de jeunesse, avec de grands rires frais, qui, là-bas,

torturaient l'autre, la rivale.

Souffrant trop, Eve voulut intervenir, les séparer. Mais, justement,

Pierre l'arrêta au passage, pris d'une idée qu'il désirait lui

soumettre, avant de quitter la vente.

--Madame, puisque ce Laveuve est mort et que vous vous êtes donné une

telle peine pour le lit qui est libre, veuillez donc n'en pas disposer,

avant que j'aie vu notre vénérable ami, l'abbé Rose. Je le vois ce

soir, et lui qui connaît toujours tant de misères, il serait si heureux

d'en soulager une, de vous amener un de ses pauvres!

--Mais certainement, balbutia la baronne, je serai bien heureuse...

Comme vous voudrez, j'attendrai un peu... Sans doute, sans doute,

monsieur l'abbé...

Elle tremblait de tout son misérable être souffrant, elle ne savait plus

ce qu'elle disait. Et elle ne put vaincre sa passion, elle lâcha le

prêtre, elle ignora même qu'il fût resté là, lorsque Gérard, cédant à

l'imploration douloureuse de son regard, réussit à s'échapper des mains

de la fille, pour rejoindre enfin la mère.

--Comme vous vous faites rare, mon ami! dit-elle tout haut, avec un

sourire. On ne vous voit plus.

--Mais, répondit-il de son air aimable, j'ai été souffrant... Oui, je

vous assure, un peu souffrant.

Lui, souffrant! Elle le regardait, bouleversée de maternité inquiète.

Dans sa haute et fière mine, son visage correct de bel homme lui parut

en effet blêmi, cachant moins, sous la noblesse de la façade,

l'irréparable délabrement intérieur. C'était vrai, qu'il devait

souffrir, dans sa bonté native, de sa vie inutile et manquée, de tout

l'argent qu'il coûtait à sa mère pauvre, des nécessités qui finissaient

par le pousser à ce mariage avec cette fille riche, cette infirme, qu'il

s'était mis à plaindre. Et elle le sentit si faible lui-même, en proie à

une telle tourmente, pareil à une épave, que son coeur déborda, en une

supplication ardente, à peine murmurée, au milieu de cette foule qui

pouvait entendre.

--Si vous souffrez, ah! que je souffre!... Gérard, il faut nous voir, je

le veux!

Gêné, il balbutia lui-même:

--Non, je vous en prie, attendons.

--Gérard, il le faut, Camille m'a dit vos projets. Vous ne pouvez

refuser de me voir. Je veux vous voir.

Alors, frémissant, il tâcha encore d'échapper à la cruelle explication.

--Mais, là-bas, où vous savez, c'est impossible. On connaît l'adresse.

--Eh bien! demain, à quatre heures, dans ce petit restaurant du Bois, où

nous nous sommes déjà rencontrés.

Il dut promettre, ils se séparèrent, Camille venait de tourner la tête

et les regardait. Un flot de femmes assiégeaient le comptoir, et la

baronne se mit à vendre, de son air de déesse mûre, nonchalante, pendant

que Gérard rejoignait Duvillard, Fonsègue et Dutheil, très excités par

l'attente de leur dîner du soir.

Pierre avait en partie entendu. Il connaissait les dessous de cette

maison, les tortures, les misères physiologiques et morales, que cachait

l'éclat de tant de richesse et de puissance. Ce n'était qu'une plaie

sans cesse accrue, envenimée et saignante, tout un mal rongeur, dévorant

le père, la mère, la fille, le fils, déliés du lien social. Et, pour

quitter les salons, Pierre faillit se faire étouffer dans la cohue des

acheteuses, qui manifestaient, en faisant un triomphe de la vente.

Là-bas, au fond de l'ombre, Salvat galopait, galopait, se perdait,

tandis que Laveuve, le mort, était comme le soufflet d'ironie atroce à

l'illusoire et tapageuse charité.

Paris(#34451) · 第 20 / 41 题