Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait
une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y
installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier
étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre
chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et
d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences,
exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.
Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et
massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était
derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons
de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les
chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des
dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait
le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.
Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra
la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François
Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa
troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à
faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très
respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque.
Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs,
dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de
charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit
à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux
aussi d'avoir des nouvelles de son père.
Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement,
avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les
travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières
explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à
faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent.
Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui
révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient
d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait
apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe
paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un
allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la
formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle
devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à
quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on
décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les
discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se
prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts,
l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres,
sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très
modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis
portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une
analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa
conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un
explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu
concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un
de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère
la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir,
aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il
pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné
plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce
sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre.
L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très
large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les
explosifs, en les employant à des oeuvres imbéciles de vengeance et de
désastre, tandis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que
la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde,
lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les
serviteurs obéissants de l'homme.
Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine,
sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons
que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car
il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas
établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il
avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier
redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi,
lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant
de partir ensemble, dit-il avec intention:
--Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si
admirables idées.
Le vieux savant se contenta de sourire.
--Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que
moi là-dessus.
Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la
muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de
quelques pas faits en silence:
--Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de
toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se
laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des
Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins
au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!
--Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond,
je crois bien qu'il est libéré de tout.
Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre
s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais
celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.
--Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres,
trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter
chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne
petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et
clair.
Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait
opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section
scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de
professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux
personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait.
Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier
examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il
n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues
promenades dans le jardin du Luxembourg.
Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre
le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur
printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces
premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des
lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.
--Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes,
il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le
seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant
des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés
pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se
répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à
régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité,
sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par
Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la
dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont
mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale,
inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un
doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande
crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent
la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés
du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la
science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par
distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux
du petit Jésus de la crèche.
François s'était mis à rire.
--Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.
--J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui
s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes,
aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du
siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de
l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du
ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette
élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute
monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain
solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant
des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le
bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il
est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien
quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire
par exemple aux miracles de Lourdes.
Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra.
Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de
lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se
l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié
des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même
ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux
manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation
d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur,
dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la
vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le
simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait
centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi.
Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller
toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et
pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans
les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par
surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!
François s'était remis à sourire.
--Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à
l'Ecole... Vous ne semblez connaître que les Normaliens de la section
des lettres, vous changeriez sûrement d'avis, si vous connaissiez les
Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires,
il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir,
et qu'ils sont hantés, eux aussi, par l'idée de la fameuse banqueroute
de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu'ils ont, aux
néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains
desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l'air
du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité
scientifique soit mal portée, sans grâce, d'une brutalité inacceptable
pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque
finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l'esprit nouveau.
--Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put
retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagère, il est une
tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de
la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vérité et
la justice!
Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en
plus étonné, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'était dressée,
et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforçant de
reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme
qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu'il pouvait en
faire sien, pour les détruire. C'était la suprême lutte, tout le poison
versé à la jeunesse partait de là, il n'ignorait pas les efforts faits
dans les établissements religieux, afin d'aider à cette renaissance du
mysticisme, avec l'espoir fou de hâter la déroute de la science. On
disait que monseigneur Martha était tout puissant à l'Université
catholique et qu'il répétait à ses intimes qu'il faudrait trois
générations d'élèves bien pensants et dociles, avant que l'Église
redevint la maîtresse souveraine de la France.
--Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, répéta François.
Il s'y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la
section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des
sceptiques, d'une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout,
bien qu'ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie
de cuistres émancipés, ravagés par l'esprit critique, incapables de
créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de
leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu'un génie
barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans
nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle
flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section
scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme,
l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent
guère. Ils n'en sont pas à faire une religion de la science, ils restent
très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très
clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle
de l'enquête, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des
connaissances humaines. Ils n'ont pas bronché, ils demeurent des
positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont
mis leur foi dans l'observation et dans l'expérience, pour la conquête
définitive du monde.
Lui-même s'animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et
ensoleillées du jardin.
--Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connaît? Cela nous fait rire, lorsque
nous voyons toutes sortes d'apôtres se la disputer, la tirer à eux, la
déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la
veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est
dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C'est
cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la
prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances.
Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle.
Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui
se taisent, enfermés dans leur tâche! Et de ceux-là, j'en connais
beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n'en ont rejeté aucun des
espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la
besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus
d'équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science:
ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science
n'a enflammé plus de coeurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes.
Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothèques,
qu'on change profondément le sol social, alors seulement on pourra
craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux coeurs faibles, aux
cerveaux étroits!
Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrêta
pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le
fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua très
correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.
--Comment! te voilà dans notre vieux quartier, en province?
--Mon cher, je vais là-bas, derrière l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne
connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à
supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme
le doigt, et qui n'est plus qu'une âme, sans l'ignoble bassesse des
formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et
c'est grand, et c'est écrasant, une esthétique, une religion!
François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec
sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son
air laborieux d'androgyne.
--Et toi? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit
poème bientôt.
--Oh! mon cher, créer me répugne tant! Un vers me coûte des semaines...
Oui, j'ai un petit poème, _la Fin de la Femme_. Et tu vois bien que je
ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j'admire Jonas, qui croit
encore à la nécessité de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art
si grossier, si matériel. Mais, en poésie, ah! grand Dieu! en a-t-on
abusé, de la Femme! N'est-il pas temps vraiment de l'en chasser, pour
nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l'ont
souillé? C'est tellement sale, la fécondité, la maternité, et le reste!
Si nous étions tous assez purs, assez distingués, pour ne plus en
toucher une seule, par dégoût, et si toutes mouraient infécondes,
n'est-ce pas? ce serait au moins finir proprement.
Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s'en alla, avec un
léger dandinement des hanches, heureux de l'effet produit.
--Vous le connaissez donc? demanda Pierre.
--Il a été mon condisciple à Condorcet, j'ai fait toutes mes classes
avec lui. Oh! un type si drôle, un cancre qui étalait les millions du
père Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les
mépriser, posant pour le révolutionnaire, parlant d'allumer au feu de sa
cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer,
Nietzsche, Tolstoï et Ibsen réunis! Et vous voyez ce qu'il est devenu,
un malade et un farceur!
--Terrible symptôme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des
heureux, des privilégiés, qui, par ennui, par lassitude, par contagion
de la fureur destructive, se mettent à faire la besogne des
démolisseurs!
François avait repris sa marche, descendant vers le bassin, où des
enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.
--Celui-ci n'est qu'un grotesque... Et comment voulez-vous que leur
mysticisme, que le réveil du spiritualisme, allégué par les doctrinaires
qui ont lancé la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris
au sérieux, lorsqu'il aboutit, en une si brève évolution, à de telles
insanités dans les arts et dans les lettres? Quelques années d'influence
ont suffi, voici le satanisme, l'occultisme, toutes les aberrations qui
fleurissent; sans parler de Gomorrhe et de Sodome réconciliées, dit-on,
avec la _Rome nouvelle_. Aux fruits, l'arbre n'est-il pas jugé? et, au
lieu d'une renaissance, d'un profond mouvement social ramenant le passé,
n'est-il pas évident que nous assistons simplement à une réaction
transitoire, que bien des causes expliquent? Le vieux monde ne veut pas
mourir, il se débat dans une convulsion dernière, il semble ressusciter
pour une heure, avant d'être emporté par le fleuve débordé des
connaissances humaines, dont le flot grossit toujours. Et là est
l'avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui
travaille, celle qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend pas... Mais,
tenez! prêtez l'oreille, et peut-être l'entendrez-vous, car nous sommes
ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure
n'est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchés sur la
table de travail, le livre lu, la page écrite, la vérité conquise chaque
jour davantage.
D'un geste large, au delà du jardin du Luxembourg, François indiquait
les institutions, les lycées, les Ecoles supérieures, les Facultés de
droit et de médecine, l'Institut avec ses cinq Académies, les
bibliothèques et les musées sans nombre, tout ce domaine du travail
intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense. Et Pierre,
ému, ébranlé dans sa négation, crut entendre en effet monter des
classes, des amphithéâtres, des laboratoires, des salles de lecture, des
simples chambres d'étude, le grand murmure sourd du travail de toutes
ces intelligences en branle. Ce n'était pas la trépidation saccadée,
essoufflée, la clameur grondante des usines ouvrières, où le travail
manuel peine et s'irrite. Mais, ici, le soupir était aussi las, l'effort
aussi meurtrier, la fatigue aussi féconde. Etait-ce donc vrai que la
jeunesse intellectuelle était toujours dans sa forge silencieuse, ne
renonçant à aucune espérance, n'abandonnant aucune conquête, forgeant la
vérité et la justice de demain, en pleine liberté d'esprit, avec les
marteaux invincibles de l'observation et de l'expérience?
François venait de lever les yeux, pour regarder l'heure, à l'horloge du
Palais.
--Je vais à Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?
Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu'il
passerait par le Musée du Louvre, où il voulait prendre son frère
Antoine. Sous le clair après-midi, les salles du Musée de peinture,
presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu'on y arrivait du
fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait guère là que les
copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les
pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de
la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d'après
Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le
passionnait, chez ces Primitifs, ce n'était pas le mysticisme,
l'envolement d'idéal, que la mode veut y voir; c'était au contraire, et
très justement, une sincérité de réalistes ingénus, leur respect et leur
modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu'ils mettaient à la
traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d'acharné
travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d'eux la
sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu'ils doivent à
leur candeur d'honnêtes artistes.
Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail
avait mise dans les pâles yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse
blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme
échauffée, enfiévrée; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait
à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la
conquête de la vérité et de la beauté. A dix-huit ans, son histoire
était toute là: un dégoût, en troisième, des études classiques; une
passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le
lycée, où il ne faisait rien de bon; puis, des journées passées à se
chercher, à dégager en lui l'originalité profonde, dont l'impérieuse
conscience venait de parler si haut. Il avait essayé de la gravure sur
cuivre, de l'eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur
bois, et il s'y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie
par les procédés industriels. N'était-ce pas tout un art à restaurer, à
élargir? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d'être le
cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des
effets nouveaux, d'une grande intensité de vision et d'accent. Pour
obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son
pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des
publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait
déjà fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance
et de vie, des réalités copiées, des scènes de l'existence quotidienne,
mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise
vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.
--Est-ce que tu veux graver ça? lui demanda François, pendant qu'il
remettait la copie du Mantegna dans son carton.
--Oh! non, ce n'est là qu'un bain d'innocence, une bonne leçon pour
apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente
aujourd'hui.
Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens,
jusqu'à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d'une sympathie
grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s'abandonna, parla de
son rêve d'art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de
tendresse et de dévouement.
--La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on
peut dire que, sans elle, il n'y a pas d'évocation complète. Pourtant,
c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je
puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi
définitive; et je m'imagine même que je le ferai d'une façon plus
sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la
caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche! Voyez ce grand Paris
que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques
scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels
témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l'accent
d'éternité n'est que dans la simple candeur de l'artiste, très humble et
très croyant devant la nature toujours belle. J'ai déjà quelques
figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois
directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d'abord! Je
n'indique d'ailleurs au crayon que l'ébauche, le burin peut ensuite
avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et
c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un,
à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois, dont les dessins gravés
par un autre seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des
doigts que du cerveau, lorsqu'on est un créateur d'êtres.
Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que
Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine,
enfiévré de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan,
qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Coeur. Et, sur une
réponse négative:
--Montez donc un instant, c'est un garçon de grand avenir. Vous verrez
la maquette d'un ange qu'on lui a refusée.
François, lui aussi, se mit à faire l'éloge de cet ange, ce qui décida
le prêtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la
basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un
hangar, assez vaste pour y exécuter l'ange colossal qui lui était
commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d'une blouse,
surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc
de pierre, d'où l'ange allait naître. C'était un fort garçon de
trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et
de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par
l'Ecole, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de
continuels ennuis.
--Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevêché n'a pas
voulu... Tenez, le voilà!
La figure, haute d'un mètre, et dont l'argile séchait déjà, avait un
envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d'un désir
éperdu d'infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d'un éphèbe, mince
et robuste, à la tête noyée d'allégresse, comme emporté dans le
ravissement du plein ciel.
--Ils l'ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient
raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à
concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille? Puis,
quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu
et de le copier, en l'abîmant... Moi, en faisant celui-ci, je tâchais de
m'imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse
du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont
voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette
saleté-là. Il faut bien vivre.
De la main, il avait désigné l'autre maquette, celle dont les praticiens
commençaient l'exécution, un ange correct aux ailes d'oie symétriques,
avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l'extase
niaise que la tradition impose.
--Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la
banalité la plus écoeurante. On ne croit plus, on bâtit des églises
comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à
faire pleurer. C'est que le génie n'est que la floraison du sol social,
le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi
moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon
père, venu à Paris pour s'établir marbrier, en haut de la rue de la
Roquette. J'ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s'est passée
parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l'idée me vienne
de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi? que va devenir l'art
dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté? Il faut bien
aller à la foi nouvelle, et c'est la foi à la vie, au travail, à la
fécondité, à tout ce qui besogne et enfante...
Il s'interrompit brusquement, pour s'écrier:
--Dites donc, ma figure de la Fécondité, j'y ai travaillé de nouveau,
j'en suis assez content... Venez donc voir ça.
Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu'il avait
près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait
par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable,
d'une raideur d'échelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers,
et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce,
largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres,
d'ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout
sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de
linges humides. Quand il l'eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes
hanches, son ventre d'où devait naître un monde nouveau, sa gorge
d'épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteur.
--Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de
celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes
d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur à son tour de faire des enfants!
Mais, pendant qu'Antoine et François admiraient, Pierre était surtout
intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de
l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant
une petite table, où elle lisait un livre. C'était Lise, la soeur de
Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle
vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents.
Fluette, d'une santé débile, elle avait le plus doux des visages,
encadré de cheveux cendrés délicieux, d'une légèreté de fine poussière
d'or pâli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait
difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard,
restée simple, d'une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu
d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'était habitué à son
innocence, à sa langueur. Très occupé, toujours frémissant, débordant de
projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour
de lui, à sa guise, ainsi qu'une gamine restée en bas âge, familière et
caressante.
Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli
Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut félicité
Jahan de sa Fécondité, venir s'asseoir près de la jeune fille, pour
s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis
six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'était noué entre eux.
Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre,
l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle
passait son existence de fille innocente. Et il s'était d'abord
intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée; puis,
la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il
avait conçu passionnément le dessein de l'éveiller à l'intelligence, à la
vie, en l'aimant, en étant l'esprit, le coeur qui fécondent. Alors, ce
que son frère n'avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de
plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d'amour. Déjà
il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes
les institutrices. Elle l'écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux
clairs, dans son visage irrégulier, s'animaient peu à peu d'une flamme
heureuse. C'était le miracle de l'amour, la création de la femme, au
souffle de l'amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait
bien chancelante, d'une si pauvre santé, qu'on tremblait toujours de la
voir s'en aller en un léger soupir; et elle ne marchait certes pas
encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'était tout de même plus la
petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.
Jahan, qui était dans l'émerveillement du miracle commencé, s'approcha
des jeunes gens.
--Hein? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit très
couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui
apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la
lecture?
Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire
d'infinie reconnaissance.
--Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.
Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin,
François s'arrêta devant une maquette qui s'était fendue, en séchant.
--Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une
commande pour une OEuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouvé
était si banal, que j'ai laissé s'abîmer la terre... Pourtant, je vais
voir, il faut que je tâche de reprendre ça.
Dehors, Pierre eut l'idée de remonter jusqu'à la basilique du
Sacré-Coeur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abbé Rose. Alors, lui et
les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent
dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et,
comme ils arrivaient en haut, devant l'église, dressant sa forêt
d'échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui
revenait de l'usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre
à un fondeur.
--Ah! je suis content, s'écria-t-il dans une expansion qui le faisait
rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais
trouver, pour notre petit moteur... Dites au père que ça va bien et
qu'il guérisse vite!
D'un mouvement brusque, d'un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux
frères, François et Antoine, s'étaient serrés contre lui, étroitement.
Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n'ayant
plus qu'un coeur, qui battait d'une seule joie, à l'idée que le père
serait réjoui, qu'une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le
remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui
commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de
ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout
d'un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que
s'embrasait leur amour filial.
--Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe,
nous serions près de lui.
Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme
celui-ci les regardait s'éloigner, dans la direction de la petite maison
dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue
Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage
blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans
doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière
diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait
et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la
tête, il ne vit plus, à l'autre bord du ciel, que la masse du
Sacré-Coeur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce
coin de l'horizon, de son énormité toute neuve.
Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des
sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble,
qu'il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il
s'était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un
Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps
précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté
singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits
traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l'air calme, les monuments
semblaient des navires à l'ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont
la haute mâture luisait à l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore
n'avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain: la
ville du travail manuel, là-bas, à l'est et au nord, avec le ronflement
et les fumées des usines; la ville de l'étude, de l'intellectuel labeur,
si calme, d'une si large sérénité, au sud, de l'autre côté du fleuve;
tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du
centre, où se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas
des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la
possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l'ouest son
entassement de palais, dans l'incendie peu à peu sanglant de l'astre à
son coucher.
Et Pierre, alors, du fond de sa négation, du néant où il était tombé par
la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue,
confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler même
l'espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail
manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère,
l'abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse
intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu'il
croyait gâtée, retournée à l'erreur, à la pourriture ancienne, venait de
se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer
l'oeuvre des aînés, en conquérant par l'unique science toute vérité et
toute justice.
V
Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s'était réfugié chez son
frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au
poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin.
Mais, malgré l'impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y
retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux
l'inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C'était
toujours la même situation, s'éternisant: Salvat maintenant soupçonné,
aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours
sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il,
parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?
Pendant huit jours, la presse ne s'était occupée que du poinçon trouvé
sous le porche de l'hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient
visité l'usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné
des dessins. Certains allaient jusqu'à faire une enquête personnelle,
pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait
l'impuissance des policiers, et toute une passion s'était rallumée pour
cette chasse à l'homme, les journaux débordaient des imaginations les
plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore
étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. _La Voix
du Peuple_ inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de
menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et
jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait soufflé la
démence au travers d'une ville.
Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux,
frémissant chaque fois à l'idée qu'il allait apprendre l'arrestation de
Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les
férocités qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente
énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute
la tourbe soupçonnée d'anarchie, d'honnêtes ouvriers et des bandits, des
illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge
d'instruction Amadieu s'efforçait de transformer en une vaste
association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait même lu son
nom, cité à propos d'une perquisition chez un journaliste
révolutionnaire de grand talent, dont il était l'ami. Son coeur
bondissait de révolte, mais n'était-il pas prudent de patienter encore,
au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure à
l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et
l'y arrêter, si elle l'y trouvait?
Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement
enfermés, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce.
Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées.
On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit
jardin un charme jeune, d'une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume, depuis
qu'il avait quitté le lit, s'était installé surtout dans l'ancien
laboratoire de leur père, transformé en vaste cabinet de travail. Tous
les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient
encore, et le fils venait d'y découvrir des études commencées, toute une
lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu,
c'était grâce à ce travail qu'il supportait patiemment sa réclusion
volontaire. Assis de l'autre côté de la grande table, Pierre lisait
aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre,
se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait
toujours! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à
côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence. Pourtant,
ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie,
l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se
rencontraient, ils échangeaient un sourire, ils n'éprouvaient pas le
besoin de se dire autrement combien ils s'étaient remis à s'aimer.
C'était l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute
cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu'ils sentaient
revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitrée s'ouvrait
sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de
leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter
l'oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande
ville.
Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'étonnaient d'entendre un pas
continu, au-dessus de leurs têtes. C'était Nicolas Barthès qui
s'oubliait là, dans la chambre d'en haut, depuis que Théophile Morin
l'avait amené, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en
descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte,
disait-il, qu'on ne l'aperçût et qu'on ne le reconnût, d'une maison
lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fenêtres. Cette hantise
de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas,
là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l'éternel
prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les
cachots de France, pour la liberté des autres, n'en ajoutait pas moins,
dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le
rythme même de tout ce qu'on espérait de bon et de grand, de tout ce qui
ne viendrait sans doute jamais.
Les visites étaient rares, qui tiraient les deux frères de leur
solitude. Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy
venait moins souvent. Le plus assidu restait Théophile Morin, dont le
discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir, à la
même heure. Il avait pour Barthès le culte qu'on a pour un martyr, bien
qu'il ne partageât pas ses idées. Il montait passer une heure près de
lui, et sans doute l'un et l'autre parlaient peu, car pas un bruit ne
sortait de la chambre. Lorsqu'il s'asseyait un instant dans le
laboratoire, avec les deux frères, Pierre était frappé de son air de
grande lassitude, les cheveux et la barbe d'un gris de cendre, la face
éteinte, usée par le professorat. Et il ne voyait les yeux résignés se
rallumer comme des braises, que lorsqu'il lui parlait de l'Italie. Un
jour qu'il lui avait nommé Orlando Prada, le grand patriote, son
compagnon de victoire, dans la légendaire expédition des Mille, il était
resté stupéfait du brusque incendie d'enthousiasme qui faisait flamber
son visage mort. Ce n'étaient que des éclairs, le vieux professeur
bientôt reparaissait; et l'on ne retrouvait alors en lui que le
compatriote et l'ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple étroit
d'Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la révolte du pauvre contre le
riche, le besoin d'une répartition équitable de la fortune. Mais les
temps nouveaux l'effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par
tempérament, jusqu'au bout des moyens révolutionnaires. Comte lui avait
ensuite donné des certitudes inébranlables dans l'ordre intellectuel, il
s'en tenait à la logique, à la claire et décisive méthode du
positivisme, hiérarchisant toutes les connaissances, rejetant les
inutiles hypothèses métaphysiques, convaincu que par la science seule se
résoudrait le problème humain, social et religieux. Seulement, dans sa
modestie, dans sa résignation, cette foi restée solide n'allait pas sans
une secrète amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement à son
but, Comte lui-même avait fini par le plus trouble des mysticismes, les
grands savants étaient pris de terreur devant la vérité, les barbares
enfin menaçaient le monde d'une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque
réactionnaire en politique, résigné d'avance à la venue du dictateur qui
remettrait un peu d'ordre, pour que l'instruction de l'humanité
s'achevât.
Les autres visiteurs, parfois, étaient Bache et Janzen, qui arrivaient
toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s'attardaient, certains
soirs, dans le vaste cabinet de travail, à causer avec Guillaume,
jusqu'à des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses
petits yeux tendres à demi noyés dans la neige des cheveux et de la
grande barbe, parlait d'une façon lente, onctueuse, interminable, dès
qu'il exposait ses idées. Il ne faisait que saluer courtoisement
Saint-Simon, l'initiateur, qui avait posé le premier la loi de la
nécessité du travail, à chacun selon ses oeuvres. Mais, lorsqu'il en
venait à Fourier, sa voix s'attendrissait, il disait toute sa religion.
Celui-ci était le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur
dont le génie avait jeté la bonne semence du monde futur, en
réglementant la société de demain, telle qu'elle s'établirait
certainement. La loi d'harmonie était promulguée, les passions libérées
enfin et sainement utilisées en allaient être les rouages, le travail
rendu attrayant devenait la fonction même de la vie. Rien ne le
décourageait: qu'une commune commençât à se transformer en phalanstère,
le département entier suivrait bientôt, puis les départements voisins,
puis la France. Il acceptait jusqu'à l'oeuvre de Cabet, dont l'Icarie
n'était point si sotte. Il rappelait la motion qu'il avait faite, en
1871, lorsqu'il siégeait à la Commune, pour que les idées de Fourier
fussent appliquées à la République française; et il paraissait convaincu
que les troupes de Versailles, en étouffant dans le sang l'idée
communaliste, avaient retardé d'un demi-siècle le triomphe du
communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il
affectait de rire, ce qui ne l'empêchait pas d'être demeuré au fond un
spirite impénitent. Depuis qu'il était conseiller municipal, il flottait
d'une secte socialiste à une autre, selon qu'elles se rapprochaient plus
ou moins de sa foi ancienne. Et il était tout entier dans ce besoin de
foi, dans ce tourment du divin, qui, après lui avoir fait chasser Dieu
des églises, le lui faisait retrouver dans le pied d'un meuble.
Janzen, lui, était aussi muet que son ami Bache était bavard. Il ne
lâchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets,
elles coupaient comme des sabres. Ses idées, ses théories en restaient
un peu obscures, d'autant plus que sa difficulté à s'exprimer en
français, reculait ce qu'il disait dans une sorte de brume. Il était de
là-bas, très loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-être, on
ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus
les frontières son rêve de fraternité sanglante. Lorsque, très froid,
sans un geste, avec sa face de Christ pâle et blond, il laissait tomber
un de ses mots terribles, qui faisait place nette comme un coup de faux
dans un pré, il n'en ressortait guère que la nécessité de raser ainsi
les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d'un peuple jeune et
meilleur. A chaque opinion de Bache, le travail rendu agréable par des
règlements de police, le phalanstère organisé ainsi qu'une caserne, la
religion restaurée en un déisme panthéiste ou spirite, il haussait
doucement les épaules. A quoi bon de tels enfantillages, des
raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul
parti honnête était de la jeter à terre, pour reconstruire de toutes
pièces, avec des matériaux neufs, la solide maison de demain? Sur la
propagande par le fait; par les bombes, il se taisait, il avait un
simple geste d'espoir infini. Il l'approuvait évidemment. Dans l'inconnu
de son passé, la légende qui faisait de lui un des auteurs de
l'attentat de Barcelone, mettait un éclat d'affreuse gloire. Un jour que
Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis
déjà dans une affaire de vol, l'avait nettement traité de bandit, il
s'était contenté de sourire, en disant, de son air tranquille, que le
vol n'était qu'une restitution forcée. Et, chez cet homme instruit,
affiné, dont la vie de mystère cachait peut-être des crimes, mais pas un
acte d'improbité basse, on sentait un théoricien implacable, têtu,
résolu à mettre le feu au monde, pour le triomphe de l'idée.
Certains soirs, lorsque Théophile Morin se rencontrait avec Bache et
Janzen, et que tous les trois et Guillaume s'oubliaient à causer très
tard dans la nuit, Pierre les écoutait désespérément, du coin d'ombre où
il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il
s'était passionné, les premières fois, en homme qui, meurtri par ses
négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan
des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s'étaient produites,
pour tâcher d'en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis. Mais,
dès les premiers pas, à les entendre tous les quatre discuter sans
conciliation possible, il s'était rebuté, éperdu de nouveau. Après les
échecs de son enquête à Lourdes, à Rome, dans cette troisième expérience
qu'il faisait avec Paris, il comprenait bien que c'était tout le cerveau
du siècle qui se trouvait en question, les vérités nouvelles, l'évangile
attendu, dont la prédication allait changer la face de la terre. Et,
brillant de trop de zèle, il passait d'une foi à une autre, rejetant
celle-ci, pour en accepter une troisième. D'abord, s'il s'était senti
positiviste avec Théophile Morin, évolutionniste et déterministe avec
son frère Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l'avait ensuite
attendri par son rêve fraternel d'un prochain âge d'or. Il n'était pas
jusqu'à Janzen qui ne l'avait ébranlé un instant, si convaincu, d'une
fierté si farouche, dans son rêve théorique, de l'individualisme
libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n'avait plus vu que les
contradictions, les incohérences chaotiques de l'humanité en marche. Ce
n'était qu'un amoncellement continu de scories, où il se perdait.
Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et,
si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme
mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code
d'enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien
reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa
place en la déclarant l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la
crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en
illuminé d'amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi,
entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de
conflit et d'aveuglement général, que les vérités apportées par eux en
commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables. Et de là
l'extraordinaire gâchis de l'heure présente, Bache avec Saint-Simon et
Fourier, Théophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien
à Mège, le député collectiviste, l'exécrant, le foudroyant, lui et le
collectivisme d'Etat, comme ils foudroyaient d'ailleurs toutes les
sectes socialistes actuelles, sans bien se rendre compte qu'elles
étaient pourtant issues de leurs maîtres. Ce qui semblait donner raison
au terrible et froid Janzen, quand il déclarait que la maison était
irréparable, qu'elle croulait dans la pourriture et dans la démence, et
qu'il fallait l'abattre.
Une nuit, après le départ des trois visiteurs, Pierre, resté avec
Guillaume, le vit s'assombrir et marcher à pas lents. Sans doute il
venait lui-même de sentir l'écroulement de tout. Et il continua de
parler, sans même se rendre compte que son frère seul l'écoutait. Il dit
son horreur de l'Etat collectiviste de Mège, l'Etat dictateur
rétablissant plus étroitement l'antique servage. Toutes les sectes
socialistes, qui s'entre-dévoraient, péchaient par l'arbitraire
organisation du travail, asservissaient l'individu au profit de la
communauté. C'était pourquoi, forcé de concilier les deux grands
courants, les droits de la société, les droits de l'individu, il avait
fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette
anarchie où il rêvait l'individu délivré, évoluant, s'épanouissant, sans
contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'était-ce pas
la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes
faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour? Les minorités
oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libéré des
facultés et des énergies de chacun, arrivant à l'harmonie dans
l'équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de
l'humanité en marche. Il imaginait ainsi un peuple sauvé de la tutelle
de l'Etat, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque
citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son
être, s'entendait à son gré avec ses voisins, pour les mille nécessités
de l'existence; et de là naissait la société, l'association librement
consentie, des centaines d'associations diverses, réglant la vie
sociale, toujours variables d'ailleurs, opposées, hostiles même; car le
progrès n'était fait que de conflits et de luttes, le monde ne s'était
créé que par le combat des forces contraires. Et c'était tout, plus
d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la
terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au
peuple, le légitime propriétaire, qui saurait en jouir justement,
logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion.
Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarité
humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction
universelle prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une
famille étroite. Beau rêve, rêve très noble et très pur de la liberté
totale, de l'homme libre dans la société libre, auquel devait aboutir un
esprit supérieur de savant, après avoir parcouru les autres sectes
socialistes, toutes entachées de tyrannie. Le rêve anarchique est
sûrement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s'abandonner à
l'espoir de cette harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses
forces naturelles, créerait le bonheur!
Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d'un songe, il regarda Pierre
avec quelque effarement, dans la crainte d'en avoir trop dit, de l'avoir
blessé. Pierre, ému, un instant conquis, venait de sentir se dresser en
lui l'objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi
l'harmonie n'avait-elle pas agi aux premiers jours du monde, à la
naissance des sociétés? Comment la tyrannie avait-elle triomphé, livrant
les peuples aux oppresseurs? Et, si l'on réalisait jamais ce problème
insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pouvait
promettre que l'humanité, obéissant aux mêmes lois, ne repasserait pas
par les mêmes chemins? Elle était en somme aujourd'hui ce que la vie
l'avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce
qu'elle était. Recommencer, ah! oui! mais pour autre chose! Et cette
autre chose était-elle vraiment dans l'homme, n'était-ce pas l'homme
lui-même qu'il aurait fallu changer? Certes, repartir d'où l'on en
était, pour continuer l'évolution commencée, quelle lenteur et quelle
attente! Mais quel danger, quel retard même, si l'on revenait en
arrière, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au
milieu du chaos des décombres!
--Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bête de te fatiguer
avec toutes ces choses qui ne te regardent pas!
Pierre allait se passionner, ouvrir son être, en montrer les affreux
combats. Mais une pudeur encore le retint, son frère ne connaissait de
lui que le mensonge du prêtre croyant, fidèle à sa foi. Et, sans
répondre, il gagna sa chambre.
Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le
grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami,
par la vieille servante. C'était Salvat. Et cela fut très simple.
--Il a voulu vous voir, expliqua Janzen à Guillaume. Je l'ai rencontré,
il m'a supplié de l'amener ici, quand il a su votre blessure et votre
inquiétude... Ce n'est guère prudent.
Guillaume, surpris, s'était levé, dans l'émotion que lui causait une
pareille démarche; tandis que Pierre, bouleversé par l'entrée de cet
homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.
--Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela
m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embêtement où je vous ai
mis, car je n'oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour
que tout le monde me jetait à la porte...
Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond
d'une main dans l'autre.
--Alors, j'ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris
une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c'est
là, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords,
puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que
vous n'avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois
couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que
j'avais sur le coeur.
Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de
chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur
Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait
toujours, à travers l'exécrable vision que son entrée venait d'évoquer
en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et
jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'hôtel
Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu'il fût là et qu'il
eût les yeux humides?
Guillaume, touché, s'était approché pour serrer la main de l'homme.
--Je sais bien, Salvat, que vous n'êtes pas un méchant. Mais quelle bête
et abominable chose vous avez faite, mon garçon!
Doucement, sans se fâcher, Salvat sourit.
--Oh! monsieur Froment, si c'était à refaire, je le referais. Ça, vous
savez, c'est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je
suis content.
Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec
Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se fût désintéressé, en
désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'était assis,
pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il
avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affolée de chien
battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d'abord dans son
sac à outils, puis sous son veston, et l'hôtel Duvillard dont la porte
cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré
le seuil, et le Cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe
de bourgeois, et l'hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer,
comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au
fond de la Seine, il l'y avait jeté dans une haine brusque du travail
qui n'arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que
la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite,
l'explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et
son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles,
où l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard,
sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas
tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent
sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient
filer, au moindre péril. Toute une complicité tacite l'avait, jusque-là,
sauvé de la police. Fuir à l'étranger? il en avait bien eu l'idée un
instant; mais son signalement devait être partout, on le guettait à la
frontière, n'était-ce pas hâter son arrestation? Paris, c'était l'océan,
nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus
ni la volonté, ni l'énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant
pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu'on l'y arrêtât, à
l'état dernier d'épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule, dans le
rêve éveillé qui l'emportait.
--Et votre fille, votre petite Céline, demanda Guillaume, vous êtes-vous
risqué à retourner la voir?
Salvat eut un geste vague.
--Non, que voulez-vous? Elle est avec maman Théodore. Des femmes, ça
trouve toujours. Et puis, quoi? je suis fini, je ne puis plus rien pour
personne. C'est comme si j'étais déjà mort.
Des larmes pourtant montaient à ses yeux.
--Ah! la pauvre petite! Je l'ai embrassée de tout mon coeur avant de
partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim,
peut-être que je n'aurais jamais eu l'idée de la chose.
Puis, il dit simplement qu'il était prêt à mourir. S'il avait fini par
poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c'était qu'il le connaissait
bien, qu'il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pères, à
la Révolution, avaient dupé le peuple, en prenant pour eux tout le
pouvoir et tout l'argent, qu'ils s'entêtaient, aujourd'hui, à garder,
sans même vouloir en rendre les miettes. La Révolution, il l'entendait
à sa manière, en illettré qui s'était instruit dans les journaux et dans
les réunions publiques. Et il parlait de son honnêteté en se tapant du
poing sur la poitrine, il n'admettait pas surtout qu'on doutât de son
courage, parce qu'il avait fui.
--Je n'ai jamais volé personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux
argousins, c'est qu'ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et
de m'arrêter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu'ils ont ce
poinçon et qu'ils me connaissent. Ça n'empêche qu'il serait bête de leur
mâcher la besogne. Mais, si ce n'est pas demain, que ce soit donc
après-demain, car je commence à en avoir assez, d'être traqué comme une
bête et de ne plus savoir comment je vis.
Curieusement, Janzen avait cessé de feuilleter le livre d'images, pour
le regarder. Un dédain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans
son français hésitant:
--On se bat, on se défend, on tue les autres et on tâche de ne pas être
tué. C'est la guerre.
Cela tomba dans le profond silence. Salvat ne parut pas avoir entendu,
et il bégaya sa foi, en une phrase embarrassée de grands mots: le
sacrifice de son existence, pour que la misère enfin cessât; l'exemple
d'un grand acte donné, avec la certitude que d'autres héros naîtraient
de lui, pour continuer la lutte. Et, dans cette foi très sincère, dans
son illuminisme de rédempteur, entrait aussi l'orgueil du martyre, la
joie d'être un des saints rayonnants et adorés de la naissante Eglise
révolutionnaire.
Comme il était venu, il s'en alla. Quand Janzen l'eut repris, il sembla
que la nuit qui l'avait amené, le remportait dans son inconnu. Et
Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du
cabinet, étouffant, en un brusque besoin d'air. La nuit de mars était
très douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur
mourante de Paris, invisible là-bas, à l'horizon.
Ainsi qu'à son habitude, Guillaume s'était mis à marcher lentement.
Puis, il parla, oubliant de nouveau qu'il s'adressait à ce prêtre, qui
était son frère.
--Ah! le pauvre être! comme l'on comprend son acte de violence et
d'espoir! Tout son passé d'inutile travail, de misère sans cesse accrue,
est là qui l'explique. Puis, il y a une contagion de l'idée, les
réunions publiques où l'on se grise de mots, les conciliabules entre
compagnons dans lesquels la foi s'affirme, l'esprit s'exalte... En voici
un, par exemple, que je crois bien connaître. Il est bon ouvrier, sobre,
brave. L'injustice l'a toujours exaspéré. Peu à peu, le désir du bonheur
de tous l'a jeté hors du réel, dont il a fini par avoir l'horreur. Et
comment veut-on qu'il ne vive pas dans le rêve, un rêve de rachat qui
tourne à l'incendie et au meurtre?... Là, devant moi, je le regardais,
il me semblait voir un des premiers esclaves chrétiens de l'ancienne
Rome. Toute l'iniquité de la vieille société païenne, agonisante sous la
pourriture de la débauche et de l'argent, pesait à ses épaules,
l'écrasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchoté des paroles de
délivrance et de rédemption, avec de misérables frères, au milieu des
ténèbres. Et la soif du martyre le brûlait, il crachait à la face des
Césars, il insultait les dieux, pour que l'ère de Jésus vînt abolir
enfin l'esclavage. Et il était prêt à mourir sous la dent des bêtes.
Pierre ne répondit pas tout de suite. Déjà la propagande secrète, la foi
militante des anarchistes l'avaient frappé, comme ayant des
ressemblances avec celles des sectaires chrétiens, au début. Ceux-là, à
l'exemple de ceux-ci, se jettent dans une espérance nouvelle, pour que
justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparaît par
lassitude de la chair, besoin d'autre chose, d'une foi candide et
supérieure. C'était le jeune espoir, arrivant historiquement à son
heure, ce rêve du paradis chrétien, ouvrant l'autre vie, avec ses
compensations. Aujourd'hui que dix-huit siècles ont épuisé cet espoir,
que la longue expérience est faite, l'éternel esclave dupé, l'ouvrier
fait le nouveau rêve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la
science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l'au-delà
est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu'elle soit
renouvelée, rajeunie et vivace, dans le sens de la vérité conquise! Il
n'y a là que l'éternelle lutte du pauvre et du riche, l'éternelle
question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration
des misérables est la même, la même affiliation, la même exaltation
mystique, la même folie de l'exemple à donner et du sang à répandre.
--Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux être avec ces bandits, ces
assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t'ai laissé
parler, tu rêvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idéale,
où chaque être serait libre dans la liberté de tous les êtres.
Seulement, quelle abomination, quel soulèvement de la raison et du
coeur, lorsque de la théorie on descend à la propagande, à la mise en
pratique! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l'exécrable
main qui agit, pour qu'elle tue ainsi les enfants, qu'elle enfonce les
portes et qu'elle vide les tiroirs? Est-ce que tu acceptes cette
responsabilité, est-ce que l'homme que tu es, ton éducation, ta culture,
tout l'atavisme social que tu as derrière toi, ne se révolte pas, à
l'idée de voler, de tuer?
Guillaume s'arrêta net, frémissant, devant son frère.
--Voler, tuer, non! non! je ne veux pas! Mais il faut tout dire, bien
établir l'histoire de l'heure mauvaise que nous traversons. C'est une
démence qui souffle, et la vérité est qu'on a fait le nécessaire pour la
provoquer. Aux premiers actes, encore innocents, des anarchistes, la
répression a été si dure, la police a si rudement malmené les quelques
pauvres diables tombés dans ses mains, que toute une colère a monté peu
à peu, pour aboutir aux horribles représailles. Songe donc aux pères
battus, jetés en prison, aux mères et aux enfants crevant de faim sur le
pavé, aux vengeurs affolés, que laisse derrière lui chaque anarchiste
mourant sur l'échafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie
anarchiste. Et puis, tiens! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son
crime? De nos siècles d'impudence et d'iniquité, de tout ce que les
peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent,
l'impatience de jouir, le mépris du faible, le monstrueux spectacle que
présente notre société en décomposition.
Il s'était remis à marcher lentement, il continua comme s'il eût
réfléchi à voix haute.
--Ah! pour en venir où j'en suis, que de réflexions, que de combats! Je
n'étais qu'un positiviste, moi, un savant tout à l'observation et à
l'expérience, n'acceptant rien en dehors du fait constaté.
Scientifiquement, socialement, j'admettais révolution simple et lente,
enfantant l'humanité comme l'être humain lui-même est enfanté. Et c'est
alors que, dans l'histoire du globe, puis dans celle des sociétés, il
m'a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque
éruption, qui a marqué chaque phase géologique, chaque période
historique. On en arrive ainsi à constater que jamais un pas n'a été
fait, un progrès accompli, sans l'aide d'épouvantables catastrophes.
Toute marche en avant a sacrifié des milliards d'existences. Notre
étroite justice se révolte, nous traitons la nature d'atroce mère, mais
si nous n'excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en
savants prévenus, lorsqu'il éclate... Et puis, ah! et puis, je suis
peut-être un rêveur comme les autres, j'ai mes idées.
Et, d'un grand geste, il avoua le rêveur social qu'il était, à côté du
savant scrupuleux, très méthodique, très modeste devant les phénomènes.
Son effort constant était de tout ramener à la science, et il avait un
grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature,
l'égalité, ni même la justice, dont le besoin le hantait, socialement.
C'était là son désespoir, de ne pas arriver à mettre d'accord sa logique
d'homme de science et son amour d'apôtre chimérique. Dans cette dualité,
la haute raison faisait sa tâche à part, tandis que le coeur d'enfant
rêvait de bonheur universel, de fraternité entre les peuples, tous
heureux, plus d'iniquités, plus de guerre, l'amour seul maître du monde.
Mais Pierre, resté près de la grande baie ouverte, les yeux dans la
nuit, vers Paris, d'où montaient les derniers grondements de l'âpre
soirée, était envahi du flot débordant de son doute et de son désespoir.
C'était trop, ce frère tombé chez lui avec ses croyances de savant et
d'apôtre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la
pensée contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l'exaspération de
son acte de fou. Et, lui, qui les avait tous écoutés jusque-là, muet,
sans un geste, qui s'était caché de son frère, réfugié en son mensonge
hautain de bon prêtre, se sentit brusquement le coeur soulevé d'une
telle amertume, qu'il ne put mentir davantage. Et ce fut dans une
débâcle de colère et de douleur que son secret lui échappa.
--Ah! frère, si tu as ton rêve, moi j'ai ma plaie au flanc, qui m'a
rongé et m'a laissé vide... Ton anarchie, ton rêve de juste bonheur,
auquel Salvat travaille à coups de bombe, mais c'est la démence finale
qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas? Le siècle s'achève dans
les décombres, voici plus d'un mois que je vous écoute, Fourier a ruiné
Saint-Simon, Proudhon et Comte ont démoli Fourier, tous entassent les
contradictions et les incohérences, ne laissent qu'un chaos, parmi
lequel on n'ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les
plus raisonnables conduisent à la dictature, les autres ne sont que des
rêveries dangereuses. Et il n'y a plus, au bout d'une telle tempête
d'idées, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d'achever le
vieux monde, en le réduisant en poudre... Ah! je la prévoyais, je
l'attendais, cette catastrophe dernière, ce coup de folie fratricide,
l'inévitable lutte des classes, où notre civilisation devait sombrer.
Tout l'annonçait, la misère d'en bas, l'égoïsme d'en haut, les
craquements de la vieille maison humaine près de crouler sous trop de
crimes et trop de douleur. Quand je suis allé à Lourdes, c'était pour
voir si le Dieu des simples d'esprit ferait le miracle attendu, rendrait
la croyance des premiers âges au peuple révolté d'avoir tant souffert.
Et quand je suis allé à Rome, c'était dans la naïve espérance d'y
trouver la religion nouvelle, nécessaire à nos démocraties, celle qui
pouvait seule pacifier le monde, en le ramenant à la fraternité de l'âge
d'or. Mais quelle imbécillité était la mienne! Ici et là, je n'ai fait
que toucher le fond du néant. Où je rêvais si ardemment le salut des
autres, je n'ai réussi qu'à me perdre moi-même, comme un navire qui
coule à pic, dont jamais plus on ne retrouvera une épave. Un lien me
rattachait encore aux hommes, la charité, les blessures pansées,
soulagées, guéries peut-être à la longue; et cette dernière amarre a été
coupée, la charité inutile et dérisoire devant la haute et souveraine
justice qui s'impose, que nul ne peut plus retarder à cette heure. C'est
fini, je ne suis que cendre, un sépulcre vide, dans mon abominable
détresse intérieure. Je ne crois plus à rien, à rien, à rien!
Pierre s'était dressé, les deux bras ouverts, comme pour en laisser
tomber l'immense néant de son coeur et de son cerveau. Et Guillaume,
bouleversé devant ce farouche négateur, ce nihiliste désespéré, qui se
révélait à lui, s'approcha, frémissant.
--Que dis-tu, frère? Toi que je croyais si ferme, si calme en ta
croyance! toi le prêtre admirable, le saint que toute cette paroisse
adore! Je ne voulais pas même discuter ta foi, et c'est toi qui nies
tout, qui ne crois à rien!
Pierre, lentement, élargit de nouveau les bras dans le vide.
--Il n'y a rien, j'ai tâché de tout savoir, et je n'ai trouvé que
l'abominable douleur de ce rien qui m'écrase.
--Ah! mon Pierre, mon petit frère, que tu dois souffrir! La religion
est-elle donc plus desséchante que la science, puisqu'elle t'a dévasté à
ce point, lorsque je suis resté, moi, un vieux fou encore plein de
chimères!
Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d'une pitié terrifiée,
en face de cette figure de grandeur et d'épouvante, celle du prêtre
incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement,
honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de son mensonge. Et
que ce mensonge devait peser à sa conscience, pour qu'il se confessât de
la sorte, en une telle débâcle de tout son être! Jamais il ne l'aurait
fait un mois plus tôt, dans la sécheresse de son orgueilleuse solitude.
Pour parler, il fallait déjà que bien des choses l'eussent remué, sa
réconciliation avec son frère, les conversations qu'il entendait chaque
soir, ce drame terrible auquel il était mêlé, et ses réflexions sur le
travail en lutte contre la misère, et l'espoir sourd que lui remettait
au coeur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans
l'excès même de sa négation, ne s'indiquait pas le frisson d'une foi
nouvelle?
Guillaume dut le comprendre, en le sentant frémir d'une telle tendresse
inassouvie, au sortir de son farouche silence, gardé si longtemps. Et il
le fit asseoir près de la fenêtre, il s'assit à son côté, sans lui
lâcher les mains.
--Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frère! Je ne te quitte
plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te
connais toi-même. Tu n'as jamais souffert que du combat de ton coeur
contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera
entre eux, où tu aimeras ce que tu comprendras.
Et, plus bas, avec une tendresse infinie:
--Vois-tu, notre pauvre mère, notre pauvre père, eh bien! ils continuent
leur lutte douloureuse en toi. Tu étais trop jeune, tu n'as pu savoir.
Moi, je les ai connus si misérables, lui malheureux par elle, qui le
traitait en damné, elle souffrant de lui, dont l'irréligion la
torturait! Quand il a été mort, foudroyé ici même par une explosion,
elle a vu là un châtiment de Dieu, il est resté le spectre coupable
rôdant par la maison. Et quel honnête homme il était pourtant, quel bon
et grand coeur, quel travailleur éperdu du désir de la vérité, ne
voulant que l'amour et le bonheur de tous!... Depuis que nous passons
nos soirées ici, je le sens bien qui revient, son ombre nous enveloppe,
il s'est réveillé autour de nous, en nous; et, elle aussi, la sainte et
douloureuse femme, elle renaît, elle est là toujours, nous baignant de
sa tendresse, pleurant, s'obstinant à ne pas comprendre... Ce sont eux
qui m'ont retenu si longtemps peut-être, et qui, en ce moment encore,
sont présents pour mettre ainsi tes mains dans les miennes.
Pierre, en effet, crut sentir passer, sur lui et sur Guillaume, les
souffles de vigilante affection, que ce dernier évoquait. Et c'était
tout l'autrefois, toute leur jeunesse refleurie, dont ils jouissaient
délicieusement, depuis que la catastrophe les avait enfermés là. La
petite maison entière revivait les jours de jadis, rien n'était d'une
plus exquise douceur, si triste et si frissonnante d'espoir.
--Tu entends, petit frère? Il faudra bien que tu les réconcilies, car
ils ne peuvent se réconcilier qu'en toi. Tu as son front, à lui, d'une
solidité inexpugnable de tour, et tu as sa bouche, ses yeux
d'irréalisable tendresse, à elle. Tâche donc de les mettre d'accord, en
contentant un jour, selon ta raison, cette faim éternelle d'aimer, de te
donner et de vivre, que tu te meurs de n'avoir pu satisfaire. Ta misère
affreuse n'a pas d'autre cause. Reviens à la vie, aime, donne-toi, sois
un homme!
Pierre eut un cri désolé.
--Non, non! la mort du doute a passé en moi, desséchant tout, rasant
tout, et plus rien ne peut revivre dans cette poussière froide. C'est la
totale impuissance.
--Mais enfin, reprit Guillaume dont la fraternité saignait, tu ne peux
en être à cette négation absolue. Aucun homme n'y descend, et chacun,
même l'esprit le plus désabusé, a son coin de chimère et d'espérance.
Nier la charité, nier le dévouement, le prodige qu'on peut attendre de
l'amour, ah! j'avoue que je ne vais pas jusque-là. Et, maintenant que tu
m'as confessé ta plaie, que ne puis-je te dire mon rêve, la folie
d'espoir qui me fait vivre! Les savants vont-ils donc être les derniers
grands enfants rêveurs, et la foi ne poussera-t-elle bientôt plus que
dans les laboratoires des chimistes?
Une extrême émotion l'agitait, un combat se livrait dans sa tête et dans
son coeur. Puis, cédant à l'immense pitié qui l'avait pris, vaincu par
son ardente tendresse pour ce frère si malheureux, il parla. Mais il
s'était rapproché encore, le tenait à la taille, serré contre lui; et
c'était dans cette étreinte qu'il se confessait à son tour, baissant la
voix, comme si quelqu'un avait pu surprendre son secret.
--Pourquoi ne saurais-tu pas cette chose? Mes fils eux-mêmes l'ignorent.
Mais toi, tu es un homme, tu es mon frère, et puisqu'il n'y a plus le
prêtre en toi, c'est au frère que je la confie. Cela me fera t'aimer
davantage, et peut-être cela te fera-t-il du bien.
Alors, il lui conta son invention, un explosif nouveau, une poudre
d'une si extraordinaire puissance, que les effets en étaient
incalculables. Cette poudre, il en avait trouvé l'emploi dans un engin
de guerre, des bombes lancées par un canon spécial, dont l'usage devait
assurer une foudroyante victoire à l'armée qui s'en servirait. L'armée
ennemie serait détruite en quelques heures, les villes assiégées
tomberaient en poudre au moindre bombardement. Longtemps, il avait
cherché, douté, refait ses calculs et ses expériences; mais tout, à
cette heure, était prêt, la formule exacte de la poudre, les dessins
pour le canon et les bombes, un précieux dossier mis en lieu sûr. Et il
avait résolu, après des mois d'anxieuses réflexions, de donner son
invention à la France, afin de lui assurer la victoire certaine dans sa
prochaine guerre avec l'Allemagne. Cependant, il n'était pas de
patriotisme étroit, il avait au contraire une conception internationale
très élargie de la future civilisation libertaire. Seulement, il croyait
à la mission initiatrice de la France, il croyait surtout à Paris,
cerveau du monde d'aujourd'hui et de demain, d'où devaient partir toute
science et toute justice. Déjà l'idée de liberté et d'égalité s'en était
envolée, au grand souffle de la Révolution, et c'était de son génie, de
sa vaillance que l'émancipation définitive allait aussi prendre son vol.
Il fallait que Paris fût victorieux, pour que le monde fût sauvé.
Pierre avait compris, grâce à la conférence sur les explosifs, entendue
par lui chez Bertheroy. Et la grandeur démesurée de ce projet, de ce
rêve, le saisissait, par l'extraordinaire destinée qui se serait ouverte
pour Paris vainqueur, dans l'éclat fulgurant des bombes. Mais il était
aussi frappé de la noblesse que prenaient à ses yeux les angoisses de
son frère, depuis un mois. Celui-ci n'avait tremblé que de la crainte de
voir son invention divulguée, à la suite de l'attentat de Salvat. La
moindre indiscrétion pouvait tout compromettre, et cette petite
cartouche volée, dont s'étonnaient les savants, n'allait-elle pas
livrer son secret? Il voulait choisir son heure, il sentait la nécessité
d'agir dans le mystère, quand le jour viendrait. Et, jusque-là, le
secret dormirait au fond de la cachette choisie, confiée à l'unique
garde de Mère-Grand, qui avait des ordres, qui savait ce qu'elle aurait
à faire, si lui-même, dans un brusque accident, disparaissait. Il se
reposait sur elle comme sur son propre courage, et personne ne
passerait, tant qu'elle serait là debout, gardienne muette et
souveraine.
--Maintenant, acheva Guillaume, tu sais mon espoir et mon angoisse, tu
pourras m'aider, me suppléer aussi, toi, si je n'allais pas au bout de
la tâche... Aller au bout, aller au bout! il y a des heures où j'ai
cessé de voir clairement la route, depuis que je me suis enfermé ici, à
réfléchir, à me dévorer d'inquiétude et d'impatience! Ce Salvat, ce
misérable dont nous avons tous fait le crime et que l'on traque comme
une bête fauve! Cette bourgeoisie affolée, jamais assouvie, qui va se
laisser écraser par la chute de la vieille maison branlante, plutôt que
d'y tolérer la moindre réparation! Cette presse cupide, abominable, dure
aux petits, injurieuse aux solitaires, battant monnaie avec les malheurs
publics, prête à souffler la contagion de la démence, pour décupler son
tirage! Où est la vérité, la justice, la main de logique et de santé
qu'il faut armer de la foudre? Paris vainqueur, Paris maître des
peuples, sera-t-il le justicier, le sauveur qu'on attend?... Ah!
l'angoisse de se croire le maître des destinées du monde, et choisir, et
décider!
Il s'était levé, dans le grand frisson qui le traversait, la colère et
la crainte que tant de misère humaine n'empêchât la réalisation de son
rêve. Et, au milieu du lourd silence qui se fit, sourdement la petite
maison sonna, ébranlée d'un pas régulier et continu.
--Oui, sauver les hommes, les aimer, les vouloir tout égaux et libres,
murmura Pierre avec amertume. Tiens! écoute là-haut, sur nos têtes, le
pas de Barthès qui te répond, dans l'éternel cachot où l'a jeté son
amour de la liberté!
Mais Guillaume s'était déjà ressaisi, et il revint avec l'emportement de
sa foi, et il reprit son frère dans ses deux bras de tendresse et de
salut, en grand frère qui se donnait tout entier.
--Non, non! j'ai tort, je blasphème, je veux que tu sois avec moi plein
d'espoir, plein de certitude. Il faut que tu travailles, que tu aimes,
que tu renaisses à la vie. La vie seule te rendra la paix et la santé.
Des larmes remontèrent aux yeux de Pierre, pénétré, soulevé par cette
affection ardente.
--Ah! que je voudrais te croire, tenter la guérison! Déjà, c'est vrai,
un vague réveil s'est fait en moi. Mais revivre, non! je ne le pourrai,
le prêtre que je suis est mort, un sépulcre vide.
Un tel sanglot le brisa, que Guillaume, éperdu, fut gagné par ses
larmes. Les deux frères, aux bras l'un de l'autre, étroitement serrés,
pleurèrent sans fin, le coeur noyé d'un attendrissement immense, dans
cette maison de leur jeunesse, où le père et la mère revenaient et
rôdaient, en attendant que leurs chères ombres fussent réconciliées,
rendues à la paix de la terre. Et, par la baie large ouverte, toute la
douceur noire du jardin entrait, tandis que, là-bas, à l'horizon, Paris
s'était endormi, dans l'inconnu monstrueux des ténèbres, sous un grand
ciel tranquille, criblé d'étoiles.