Le néophyte, au moment de son initiation s'appelle _talamid_, puis après

l'initiation il devient _mourid_, puis _faqir_, puis _soufi_, puis

_salek_, puis _med jedoub_ (le ravi, l'halluciné). C'est à ce moment que

se déclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se séparant de

la matière et obéissant à la poussée d'une sorte d'hystérie mystique.

L'homme, dès lors, n'appartient plus à la vie physique. La vie

spirituelle seule existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les

pratiques du culte.

Au-dessus de cet état, il n'y a plus que celui de _touhid,_ qui est la

suprême béatitude, l'identification avec Dieu.

L'extase aussi a ses degrés, qui sont très curieusement décrits par

Cheik-Snoussi, affilié à l'ordre des Khelouatya, visionnaires-interprètes

des songes. On remarquera les rapprochements étranges qu'on peut faire

entre ces mystiques et les mystiques chrétiens.

Voici ce qu'écrit Cheik-Snoussi: «... L'adepte jouit ensuite de la

manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des

talismans.

«Le nombre de ces lumières est de soixante-mille; il se subdivise en

plusieurs séries, et compose les _sept degrés_ par lesquels on parvient

à l'état parfait de l'âme. Le premier de ces degrés est l'humanité. On y

aperçoit dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui

peuvent y arriver: leur couleur est terne. Elles s'entremêlent les unes

dans les autres... Pour atteindre le second, il faut que le coeur se

soit sanctifié. Alors on découvre dix mille autres lumières inhérentes à

ce second degré, qui est celui de _l'extase passionnée_; leur couleur

est bleu clair... On arrive au troisième degré, qui est _l'extase du

coeur._ Là on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres

lumières dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une

flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous

leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept états spirituels

accessibles seulement à certains affiliés.

«S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières

nouvelles, inhérentes à l'état d'extase de l'âme immatérielle. Ces

lumières sont d'une couleur jaune très accentuée. On y aperçoit les

âmes des prophètes et des saints.

«Le cinquième degré est celui de l'extase mystérieuse. On y contemple

les anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant.

«Le sixième est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix

mille autres lumières dont la couleur est celle des miroirs limpides.

Parvenu à ce point, on ressent un délicieux ravissement d'esprit qui a

pris le nom _d'el-Khadir_ et qui est le principe de la vie spirituelle.

Alors seulement on voit notre prophète Mohammed.

«Enfin on arrive aux dix mille dernières lumières cachées en atteignant

ce septième degré, qui est la béatitude. Ces lumières sont vertes et

blanches; mais elles subissent des transformations successives: ainsi

elles passent par la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite

une teinte claire, puis enfin acquièrent une autre teinte qui n'a pas de

similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle

part, mais qui est répandue dans tout l'univers... Parvenu à cet état,

les attributs de Dieu se dévoilent... Il ne semble plus alors qu'on

appartienne à ce monde. Les choses terrestres disparaissent pour vous.»

Ne voilà-t-il pas les sept châteaux du ciel de sainte Thérèse et les

sept couleurs correspondant aux sept degrés de l'extase? Pour atteindre

cet affolement, voici le procédé spécial employé par les Khelouatya:

«On s'assoit les jambes croisées et on répète pendant un certain temps:

«Il n'y a de dieu qu'Allah,» en portant la bouche alternativement de

dessus l'épaule droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite

on récite l'invocation qui consiste à articuler les noms de Dieu, qui

implique l'idée de sa grandeur et de sa puissance, en ne citant que les

dix suivants, dans l'ordre où ils se trouvent placés: Lui, Juste,

Vivant, Irrésistible, Donneur par excellence, Pourvoyeur par excellence,

Celui qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes endurcis, Unique,

Éternel, Immuable.»

Les adeptes, à la suite de chacune des invocations, doivent réciter cent

fois de suite ou même plus certaines oraisons.

Ils se forment en cercle pour faire leurs prières particulières. Celui

qui les récite, en disant _Lui_, avance la tête au milieu du rond en

l'obliquant à droite, puis il la reporte en arrière, du côté gauche,

vers la partie extérieure. Un seul d'entre eux commence à dire le mot

_Lui_; après quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tête à

droite, puis à gauche.

Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya: «S'étant assis, les

jambes croisées, ils touchent l'extrémité du pied droit, puis l'artère

principale nommée _el-Kias_ qui contourne les entrailles; ils placent la

main ouverte, les doigts écartés, sur le genou, portent la face vers

l'épaule droite en disant _ha_, puis vers l'épaule gauche en disant

_hou,_ puis la baissent en disant _hi_, puis recommencent. Il importe,

et cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrête sur le

premier de ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet; puis,

quand il s'est purifié, il appuie de la même manière sur le nom de Dieu,

tant que son âme peut être sujette au reproche; ensuite il articule le

nom _hou_ quand la personne est disposée à l'obéissance; enfin lorsque

l'âme a atteint le degré de perfection désirable, il peut dire le

dernier nom _hi_.»

Ces prières, qui doivent amener l'anéantissement de l'individualité de

l'homme, absorbé dans l'essence de Dieu (c'est-à-dire l'état à la suite

duquel on arrive à la contemplation de Dieu en ses attributs),

s'appellent _onerd-debered._

Mais parmi toutes les confréries algériennes, c'est assurément celles

des Aïssaoua qui attire le plus violemment la curiosité des étrangers.

On sait les pratiques épouvantables de ces jongleurs hystériques qui,

après s'être entraînés à l'extase en formant une sorte de chaîne

magnétique et en récitant leurs prières, mangent les feuilles épineuses

des cactus, des clous, du verre pilé, des scorpions, des serpents.

Souvent ces fous dévorent avec des convulsions affreuses un mouton

vivant, laine, peau, chair sanglante et ne laissent à terre que quelques

os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les joues ou dans le ventre;

et on trouve après leur mort, quand on fait leur autopsie, des objets de

toute nature entrés dans les parois de l'estomac.

Eh bien, on rencontre dans les textes des Aïssaoua les plus poétiques

prières et les plus poétiques enseignements de toutes les confréries

islamiques.

Je cite d'après M. le commandant Rinn quelques phrases seulement:

«Le Prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R'ifari: «O Abou-Dirr, le rire

des pauvres est une adoration; leurs jeux, la proclamation de la louange

de Dieu; leur sommeil, l'aumône.»

Le cheik a encore dit:

«Prier et jeûner dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le

coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie.

«L'amour est le degré le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime

pas n'est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre sortes

d'amour: l'amour par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par

l'âme, l'amour mystérieux...»

Qui donc a jamais défini l'amour d'une manière plus complète, plus

subtile et plus belle?

On pourrait multiplier à l'infini les citations.

Mais, à côté de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites

orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celles des Ibadites

ou Beni-Mzab, qui présente des particularités fort curieuses.

Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algériennes, dans la

partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu

fertile par de prodigieux efforts.

On retrouve avec stupéfaction, dans la petite république de ces

puritains de l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune

socialiste, en même temps que l'organisation de l'Église presbytérienne

en Écosse. Leur morale est dure, intolérante, inflexible. Ils ont

l'horreur de l'effusion du sang et ne l'admettent que pour la défense

de la foi. La moitié des actes de la vie, le contact accidentel ou

volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale ou défendu,

sont des fautes graves qui réclament des ablutions particulières et

prolongées.

Le célibat, qui pousse à la débauche, la colère, les chants, la musique,

le jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le café pris dans

un établissement public, sont des péchés qui peuvent faire encourir, si

on y persévère, une redoutable excommunication appelé la _tebria_.

Contrairement à la doctrine de la plupart des congréganistes musulmans,

qui déclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation

mystique suffisantes pour sauver le fidèle, quels que soient ses actes,

les Ibadites n'admettent le salut éternel de l'homme que par la pureté

de sa vie. Ils poussent à l'excès l'observation des prescriptions du

Coran, traitent en hérétiques les derviches et les fakirs, ne croient

pas valable auprès de Dieu, maître souverainement juste et inflexible,

l'intervention des prophètes ou saints, dont cependant ils vénèrent la

mémoire. Ils nient les inspirés et les illumines, et ne reconnaissent

pas même à l'iman le droit d'amnistier son semblable, car Dieu seul

peut être juge de l'importance des fautes et de la valeur du repentir.

Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui appartiennent au

plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des assassins d'Ali,

gendre du Prophète.

Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhérents semblent

être en première ligne, avec les Aïssaoua, ceux des Tidjanya et des

Qadrya, ce dernier fondé par Abd-el-Kader-el-Djinanl, le plus saint

homme de l'Islam, après Mohammed.

Les zaouïas de ces deux marabouts, que nous visitons après celle du

Barbier, sont loin d'atteindre l'élégance et la beauté des deux

monuments que nous avons vus d'abord.

16 décembre.

La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de

tristesse de la ville sainte.

Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines

d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des

siècles; puis recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent

sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande où pâturent

des chameaux. Derrière nous la ville, les dômes, les mosquées, les

minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du

désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent.

Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une

koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes à Sidi-L'Hanni, et je

n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus étonnante

merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche à aveugler! et

pourtant la lumière se décompose si étrangement sur ce gros oeuf, qu'on

y distingue une féerie de nuances mystérieuses, qui semblent évoquées

plutôt qu'apparues, illusoires plus que réelles, et si fines, si

délicates, si noyées dans ce blanc de neige qu'elles ne s'y montrent pas

tout de suite, mais après l'éblouissement et la surprise du premier

regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si nombreuses, si diverses,

si puissantes et presque invisibles pourtant! Plus on regarde, plus

elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrètement

éteintes dans un bain lilas, léger comme une buée, que traversent par

places des traînées bleuâtres. L'ombre immobile d'une branche est

peut-être grise, peut-être verte, peut-être jaune? je ne sais pas. Sous

l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble violet: et je devine

que l'air est mauve autour de ce dôme aveuglant qui me paraît à présent

presque rose, oui, presque rose, quand on le contemple trop, quand la

fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons si fins et si clairs

qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba sur ce

sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le savoir, le montrer, le

peindre? Pendant combien d'années faudra-t-il tremper nos yeux et notre

pensée dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos

organes instruits à voir l'atmosphère de l'Europe, ses effets et ses

reflets, avant de comprendre celles-ci, de les distinguer et de les

exprimer jusqu'à donner à ceux qui regarderont les toiles où elles

seront fixées par un pinceau d'artiste la complète émotion de la vérité?

Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse. À

Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents

en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devançons un élégant

bourgeois de Sousse qui rentre à la ville, monté sur son âne et suivi

de son nègre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter son

champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaissé entre les arbres,

c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vêtu d'une veste verte

et d'un gilet rose en partie cachés sous un burnous de soie drapant les

reins et les épaules. Assis comme une femme sur son âne qui trottine, il

lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées sous des bas d'une

blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixés à ses pieds, on ne sait

comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point à ses talons.

Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur l'épaule,

avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son maître.

Voici Sousse.

Mais, je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse

autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les

croisades dans _l'Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais

depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long

rempart crénelé, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses

portes rondes, et les hommes à turban qui rôdent à son pied. Oh! cette

muraille, c'est bien celle dessinée dans le livre à images, si

régulière et si propre qu'on la dirait en carton découpé. Que c'est

joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire ce

long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu'à la mer,

car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et

capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la

muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses

tours carrées, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore,

remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques

mètres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans finir,

elle recommence, à la façon d'un chapelet dont chaque grain est un

créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle

éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée

dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du

bas, baigné dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel.

Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes, comme

il nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à dix minutes des

portes, les fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la

nécropole d'Hadrumète. On y a découvert de vastes caveaux contenant

jusqu'à vingt sépulcres et gardant des traces de peintures murales. Ces

recherches sont dues aux officiers, qui deviennent, en ces pays, des

archéologues acharnés, et qui rendraient à cette science de très grands

services si l'administration des beaux-arts n'arrêtait leur zèle par des

mesures vexatoires.

En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse

mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le minotaure au

centre, et près de l'entrée une barque amenant Thésée, Ariane et son

fil. Le bey voulut faire apporter à son musée cette pièce remarquable,

qui fut totalement détruite en route. On a bien voulu m'en offrir une

photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des ponts

et chaussées. Il n'en existe que quatre, exécutées tout récemment. Je ne

crois pas qu'une d'elles ait encore été reproduite.

Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le contrôleur

civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les plus

intéressants à écouter parler des moeurs et des coutumes de ce pays.

De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits

carrés, vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse

parfois le fantôme d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées. De

place en place, un grand palmier passe la tête entre les maisons et

étale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur, unie.

Puis quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent roulant

à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition

invraisemblable d'une cité fantastique d'où montait une lueur au ciel.

Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café

maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou

accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes,

autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras, à l'oeil malin, qui

parle avec une mimique si drôle qu'elle suffirait à amuser. Il raconte

une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour

marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs sont ravis et

suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls des

éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par

cette nuit éblouissante, nous décider au sommeil.

Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison

orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout

décoré de faïences et éclairé, du haut en bas, par une lumière

invisible, une cendre, une poussière de clarté tombée on ne sait d'où.

Sous cette lueur inexprimable, chaque marche émaillée attend quelqu'un,

peut-être un vieux mulsulman ventru, mais je crois qu'elle appelle un

pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris, senti

l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide où veille

une lampe inaperçue. Au dehors, sur le mur éclairé par la lune, est

suspendu un de ces grands balcons fermés qu'ils appellent une

_barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrière les riches

ferrures contournées des moucharabis. Est-elle là dedans qui veille, qui

écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le coeur frémit? Oui,

peut-être? Mais son désir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans nos

pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur cette

terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages

y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus savoureux que partout, le

soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer.

Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur

âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales, et leurs baisers,

dit-on, n'enfantent point le rêve.

TABLE

Pages.

I. LASSITUDE 1

II. LA NUIT 10

III. LA CÔTE ITALIENNE 25

LA SICILE 53

I. D'ALGER À TUNIS 127

II. TUNIS 141

VERS KAIROUAN 169

* * * * *

Paris.--Maison Quentin, L.-H. May, directeur, 7, rue Saint-Benoît.

La vie errante · 第 10 / 10 段