Comme nous étions restés longtemps à causer après dîner, l'idée nous

vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de

lune magnifique éclairait le steppe et, glissant entre les écailles de

cactus énormes poussés à quelques mètres devant nous, leur donnait

l'aspect surnaturel d'un troupeau de bêtes infernales éclatant tout à

coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs corps

affreux.

Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu,

puissant, nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou

graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des

appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affolée, d'une

foule innommable, irréelle, qui devait se battre quelque part, on ne

savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous les

points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que cette clameur venait

du sud. Alors quelqu'un s'écria:

--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton.

Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac, appelé

par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 à

13,000 hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer

intérieure d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts

Fedjedj, R'arsa et Melr'ir.

C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé,

comme une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné

cependant de 16 kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme

confus, car ils sont là des milliers, de toute race, de toute forme, de

toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu'à la cigogne au long

bec. Il y a des armées de flamants et de grues, des flottes de macreuses

et de goélands, des régiments de grèbes, de pluviers, de bécassines, de

mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces bêtes, égayées par

la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure près de leur

grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans

doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs

voix perçantes, auxquelles répondent seulement l'aboiement lointain des

chiens arabes ou le jappement des chacals.

14 décembre.

Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées ça et là par les

indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes,

bien que très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue

nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit

voir des îles, de grandes îles nombreuses, tantôt blanches, tantôt

noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par

masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se promènent deux par

deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperçoit d'autres

dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs têtes

inquiètes.

Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été

complètement à sec cet été, après les quinze mois de sécheresse qu'a

subis la Tunisie, ce qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme. Mais,

malgré son étendue considérable, en un seul jour il fut rempli à

l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies tombées

sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces campagnes

tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières souvent

vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel, comme

l'Algérie, elles sont à peine parcourues par des ravines où le moindre

barrage suffit pour arrêter les torrents. Or leur niveau étant partout

le même, chaque averse tombée sur les monts lointains se répand sur la

plaine entière, en fait, pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs

heures, un immense marécage, et y dépose, à chacune de ces inondations,

une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la fertilise, comme une

Égypte qui n'aurait point de Nil.

Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une

lèpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont les

chameaux sont très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte de vue,

d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au milieu

d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se croirait

aux premiers temps du monde, aux jours où le Créateur hésitant jetait à

poignées sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet de son

oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu détruites,

tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand

continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la girafe,

l'autruche et le dromadaire.

Ah! la drôle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de

mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet que

poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive

pas au derrière du petit chameau. Il est grand, lui, déjà, monté sur des

jambes très hautes portant un rien du tout de corps que terminent un cou

d'oiseau et une tête étonnée dont les yeux regardent depuis un quart

d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour, la lande et la bête

qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans embarras, sans

hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à flairer la mamelle,

car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques minutes,

que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarpé de sa mère.

En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de

quelques mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une

broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres

noirâtres. Le paysage devient tellement étrange que je n'ai jamais rien

vu qui lui ressemble. À droite, à gauche, des lignes de pierres sortent

de terre, rangées comme des soldats, toutes dans le même ordre, dans le

même sens, penchées vers Kairouan, invisible encore. On les dirait en

marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une derrière l'autre, par

files droites, éloignées de quelques centaines de pas. Elles couvrent

ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du sable argileux. Ce

soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa

légende.

Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre où

s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette

solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce lieu, lui

conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit:

--Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la

volonté de Dieu.

Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni

pierres pour construire.

Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots: «Dieu y pourvoira.»

Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouvé de

l'eau. On creusa donc à cet endroit, et on découvrit, à seize mètres

sous le sol, la source qui alimente le grand puits coiffé d'une coupole

où un chameau tourne, tout le long du jour, la manivelle élévatoire.

Le lendemain encore, des Arabes, envoyés à la découverte, annoncèrent à

Sidi-Okba qu'ils avaient aperçu des forêts sur les pentes de montagnes

voisines.

Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrèrent au

galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une armée de

pierres en marche, envoyées par Dieu sans aucun doute.

Kairouan, malgré ce miracle, est construite presque entièrement en

briques.

Mais voilà que la plaine est devenue un marais de boue jaune où les

chevaux glissent, tirent sans avancer, s'épuisent et s'abattent. Ils

enfoncent dans cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent

jusqu'aux moyeux. Le ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine

qui embrume horizon. Tantôt le chemin semble meilleur quand on gravit

une des sept ondulations appelées les sept collines de Kairouan, tantôt

il redevient un épouvantable cloaque lorsqu'on redescend dans

l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrête; une des roues de derrière est

enrayée par le sable.

Il faut mettre pied à terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc

sous la pluie, fouettés par un vent furieux, levant à chaque pas une

énorme botte de glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre

marche jusqu'à la rendre exténuante, plongeant parfois en des fondrières

de boue, essoufflés, maudissant le sud glacial, et faisant vers la cité

sacrée un pèlerinage qui nous vaudra peut-être quelque indulgence après

ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophète est le vrai.

On sait que, pour les croyants, sept pèlerinages à Kairouan valent un

pèlerinage à La Mecque.

Après un kilomètre ou deux de ce piétinement épuisant, j'entrevois dans

la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue, à peine

visible, à peine plus teintée que le brouillard, et dont le sommet se

perd dans la nuée. C'est une apparition vague et saisissante qui se

précise peu à peu, prend une forme plus nette et devient un grand

minaret debout dans le ciel sans qu'on voit rien autre chose, rien

autour, rien au-dessous: ni la ville, ni les murs, ni les coupoles des

mosquées. La pluie nous fouette la figure, et nous allons lentement vers

ce phare grisâtre dressé devant nous comme une tour fantôme qui va tout

à l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume où elle vient de

surgir.

Puis, sur la droite, s'estompe un monument chargé de dômes: c'est la

mosquée dite du Barbier, et enfin apparaît la ville, une masse

indistincte, indécise, derrière le rideau de pluie; et le minaret semble

moins grand que tout à l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les

murs après s'être élevé jusqu'au firmament pour nous guider vers la

cité.

Oh! la triste cité perdue dans ce désert, en cette solitude aride et

désolée! Par les rues étroites et tortueuses, les Arabes, à l'abri dans

les échoppes des vendeurs, nous regardent passer; et, quand nous

rencontrons une femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par

l'averse semble la mort qui se promène.

L'hospitalité nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan,

Si-Mohamraed-el-Marabout, général du bey, très noble et très pieux

musulman ayant accompli trois fois déjà le pèlerinage de La Mecque. Il

nous conduit, avec une politesse empressée et grave, vers les chambres

destinées aux étrangers, où nous trouvons de grands divans et

d'admirables couvertures arabes dans lesquelles on se roule pour dormir.

Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de ses propres

mains, tous les objets dont nous avons besoin.

Nous dînons, ce soir même, chez le contrôleur civil et consul français,

où nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous réchauffe et nous

console de notre triste arrivée.

15 décembre.

Le jour ne paraît pas encore quand un de mes compagnons me réveille.

Nous avons projeté de prendre un bain maure dès la première heure, avant

de visiter la ville.

On circule déjà par les rues, car les Orientaux se lèvent avant le

soleil, et nous apercevons entre les maisons un beau ciel propre et pâle

plein de promesses de chaleur et de lumière.

On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits où le chameau

emprisonné dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on

pénètre dans une maison sombre, aux murs épais, où l'on ne voit rien

d'abord, et dont l'atmosphère humide et chaude suffoque un peu dès

l'entrée.

Puis on aperçoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes; et le

propriétaire du lieu, après nous avoir fait dévêtir, nous introduit dans

les étuves, sortes de cachots noirs et voûtés où le jour naissant tombe

du sommet par une vitre étroite, et dont le sol est couvert d'une eau

gluante dans laquelle on ne peut marcher sans risquer, à chaque pas, de

glisser et de tomber.

Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons au grand

air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé illumine les

rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus

sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme,

saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine,

Kairouan la sainte.

Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on

reconnaît bien partout cet air de famine qui semble répandu sur les

maisons mêmes. On vend, comme dans les bourgades du centre africain,

toutes sortes d'humbles choses en des boutiques grandes comme des

boites, où les marchands sont accroupis à la turque. Voici des dattes de

Gafsa ou du Souf, agglomérées en gros paquets de pâte visqueuse, dont le

vendeur, assis sur la même planche, détache des fragments avec ses

doigts. Voici des légumes, des piments, des pâtes, et, dans les souks,

longs bazars tortueux et voûtés, des étoffes, des tapis, de la sellerie

ornementée de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantité

de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'à

l'occupation française, les Juifs n'avaient pu s'établir en cette ville

impénétrable. Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils détiennent

déjà les bijoux des femmes et les titres de propriété d'une partie des

maisons, sur lesquelles ils ont prêté de l'argent, et dont ils

deviennent vite possesseurs, par suite du système de renouvellement et

de multiplication de la dette qu'ils pratiquent avec une adresse et une

rapacité infatigables.

Nous allons vers la mosquée Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut

minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. Elle nous

apparaît soudain, au détour d'une rue. C'est un immense et pesant

bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde,

imposante, belle d'une beauté inexplicable et sauvage. En y pénétrant

apparaît d'abord une cour magnifique enfermée par un double cloître que

supportent deux lignes élégantes de colonnes romaines et romanes. On se

croirait dans l'intérieur d'un beau monastère d'Italie.

La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par

dix-sept portes à double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes

avant d'entrer.

Je ne connais par le monde que trois édifices religieux qui m'aient

donné l'émotion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant

monument: le Mont-Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle

Palatine à Palerme.

Ceux-là sont les oeuvres raisonnées, étudiées, admirables, de grands

architectes sûrs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant

tout, qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beauté

décorative, autant et plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose.

Un peuple fanatique, errant, à peine capable de construire des murs,

venu sur une terre couverte de ruines laissées par ses prédécesseurs, y

ramassa partout ce qui lui parut le plus beau, et, à son tour, avec ces

débris de même style et de même ordre, éleva, mû par une inspiration

sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachés

aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les

plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre.

Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l'air d'une forêt sacrée,

car cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre

supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept

portes.

Le regard s'arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces

piliers ronds d'une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se

mêlent et s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'école

africaine et de l'école orientale, sont d'un travail rare et d'une

diversité infinie. Quelques-uns m'ont paru d'une beauté parfaite. Le

plus original peut-être représente un palmier tordu par le vent.

À mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes

semblent se déplacer, tourner autour de moi et former des figures

variées d'une régularité changeante.

Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la

disproportion voulue de l'élévation avec la largeur. Ici, au contraire,

l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre

de ces fûts légers qui portent l'édifice, l'emplissent, le peuplent, le

font ce qu'il est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude

colorée donne à l'oeil l'impression de l'illimité, tandis que l'étendue

peu élevée de l'édifice donne à l'âme une sensation de pesanteur. Cela

est vaste comme un monde, et on y est écrasé sous la puissance d'un

Dieu.

Le Dieu qui a inspiré cette oeuvre d'art superbe est bien celui qui

dicta le Coran, non point celui des Évangiles. Sa morale ingénieuse

s'étend plus qu'elle ne s'élève, nous étonne par sa propagation plus

qu'elle ne nous frappe par sa hauteur.

Partout on rencontre de remarquables détails. La chambre du sultan, qui

entrait par une porte réservée, est faite d'une muraille en bois

ouvragée comme par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux

curieusement fouillés, donne un effet très heureux, et la mihrab qui

indique La Mecque est une admirable niche de marbre sculpté, peint et

doré, d'une décoration et d'un style exquis.

À côté de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent à peine entre

elles la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y

passer sont guéris des rhumatismes d'après les uns. D'après les autres,

ils obtiendraient certaines faveurs plus idéales.

En face de la porte centrale de la mosquée, la neuvième, à droite comme

à gauche, se dresse, de l'autre côté de la cour, le minaret. Il a cent

vingt-neuf marches. Nous les montons.

De là-haut, Kairouan, à nos pieds, semble un damier de terrasses de

plâtre, d'où jaillissent de tous côtés les grosses coupoles

éblouissantes des mosquées et des koubbas. Tout autour, à perte de vue,

un désert jaune, illimité, tandis que, près des murs, apparaissent ça et

là les plaques vertes des champs de cactus. Cet horizon est infiniment

vide et triste et plus poignant que le Sahara lui-même.

Kairouan, paraît-il, était beaucoup plus grande. On cite encore les noms

des quartiers disparus.

Ce sont: Drâa-el-Temmar, colline des marchands de dattes; Drâa-el-Ouiba,

colline des mesureurs de blé; Drâa-el-Kerrouïa, colline des marchands

d'épices; Drâa-el-Gatrania, colline des marchands de goudron;

Derb-es-Mesmar, le quartier des marchands de clous.

Isolée, hors la ville, distante à peine de 1 kilomètre, la zaouïa, ou

plutôt la mosquée de Sidi-Sahab (le barbier du Prophète), attire de loin

le regard; nous nous mettons en marche vers elle.

Toute différente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement

imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colorée, la plus coquette

des mosquées, et le plus parfait échantillon de l'art décoratif arabe

que j'aie vu.

On pénètre par un escalier de faïences antiques, d'un style délicieux,

dans une petite salle d'entrée pavée et ornée de la même façon. Une

longue cour la suit, étroite, entourée d'un cloître aux arcs en fer à

cheval retombant sur des colonnes romaines et donnant, quand on y entre

par un jour éclatant, l'éblouissement du soleil coulant en nappe dorée

sur tous ces murs recouverts également de faïences aux tons admirables

et d'une variété infinie. La grande cour carrée où l'on arrive ensuite

en est aussi entièrement décorée. La lumière luit, ruisselle, et vernit

de feu cet immense palais d'émail, où s'illuminent sous le flamboiement

du ciel saharien tous les dessins et toutes les colorations de la

céramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies d'arabesques

inexprimablement délicates. C'est dans cette cour de féerie que s'ouvre

la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon

et barbier du Prophète, dont il garda trois poils de barbe sur sa

poitrine jusqu'à sa mort.

Ce sanctuaire, orné de dessins réguliers en marbre blanc et noir, où

s'enroulent des inscriptions, plein de tapis épais et de drapeaux, m'a

paru moins beau et moins imprévu que les deux cours inoubliables par où

l'on y parvient.

En sortant, nous traversons une troisième cour peuplée de jeunes gens.

C'est une sorte de séminaire musulman, une école de fanatiques.

Toutes ces zaouïas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi

dire les oeufs des innombrables ordres et confréries entre lesquels se

partagent les dévotions particulières des croyants.

Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosquées qui

appartiennent à Dieu seul) sont: zaouïa de Si-Mohammed-Elouani; zaouïa

de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le

plus vénéré; zaouïa et-Tid-jani; zaouïa de Si-Hadid-el-Khrangani; zaouïa

de Sidi-Mohammed-ben-Aïssa de Meknès, qui contient des tambourins, des

derboukas, sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables

aux cérémonies sauvages des Aïssaoua.

Ces innombrables ordres et confréries de l'Islam, qui rappellent par

beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placés sous

l'invocation d'un marabout vénéré, se rattachent au Prophète par une

chaîne de pieux docteurs que les Arabes nomment «Selselat», ont pris,

depuis le commencement du siècle surtout, une extension considérable et

sont le plus redoutable rempart de la religion mahométane contre la

civilisation et la domination européennes.

Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a

énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible.

Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines

et pratiques de ces confédérations.

Chacune d'elles affirme avoir conservé intacte l'obéissance aux cinq

commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie pour atteindre

l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des

musulmans.

Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de la

doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des

enseignements et des tendances fort divergents.

Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de

savants théologistes de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi

instruits théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations

avec nous, et qui gouvernent avec une rare habileté ces écoles de

science sacrée, de morale élevée et de combat contre l'Européen. Les

autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans,

ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt exaltés, convaincus,

tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi des hommes.

Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est

l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet

état parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement.

En général, cette méthode mène le simple adepte à un état

d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux

mains du chef.

Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre: «Tu seras entre

les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des

morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui

commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu.

N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son

ordre.

«Le cheik est l'homme chéri de Dieu; il est supérieur à toutes les

autres créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que

lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui

aurait Dieu ou le cheik pour objet.»

Au-dessous de ce personnage sacré sont les _moquaddem_, vicaires du

cheik, propagateurs de la doctrine.

Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les _khouan_, les

frères.

Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se

confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique

d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_.

C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé

d'un mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois.

Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du

cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu,

soit la formule qui revient en toutes leurs prières: «Il n'y a de

divinité que Dieu,» en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le

signe de reconnaissance de la confrérie.

La vie errante · 第 9 / 10 段