vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de
lune magnifique éclairait le steppe et, glissant entre les écailles de
cactus énormes poussés à quelques mètres devant nous, leur donnait
l'aspect surnaturel d'un troupeau de bêtes infernales éclatant tout à
coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs corps
affreux.
Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu,
puissant, nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou
graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des
appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affolée, d'une
foule innommable, irréelle, qui devait se battre quelque part, on ne
savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous les
points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que cette clameur venait
du sud. Alors quelqu'un s'écria:
--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton.
Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac, appelé
par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 à
13,000 hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer
intérieure d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts
Fedjedj, R'arsa et Melr'ir.
C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé,
comme une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné
cependant de 16 kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme
confus, car ils sont là des milliers, de toute race, de toute forme, de
toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu'à la cigogne au long
bec. Il y a des armées de flamants et de grues, des flottes de macreuses
et de goélands, des régiments de grèbes, de pluviers, de bécassines, de
mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces bêtes, égayées par
la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure près de leur
grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans
doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs
voix perçantes, auxquelles répondent seulement l'aboiement lointain des
chiens arabes ou le jappement des chacals.
14 décembre.
Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées ça et là par les
indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes,
bien que très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue
nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit
voir des îles, de grandes îles nombreuses, tantôt blanches, tantôt
noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par
masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se promènent deux par
deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperçoit d'autres
dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs têtes
inquiètes.
Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été
complètement à sec cet été, après les quinze mois de sécheresse qu'a
subis la Tunisie, ce qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme. Mais,
malgré son étendue considérable, en un seul jour il fut rempli à
l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies tombées
sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces campagnes
tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières souvent
vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel, comme
l'Algérie, elles sont à peine parcourues par des ravines où le moindre
barrage suffit pour arrêter les torrents. Or leur niveau étant partout
le même, chaque averse tombée sur les monts lointains se répand sur la
plaine entière, en fait, pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs
heures, un immense marécage, et y dépose, à chacune de ces inondations,
une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la fertilise, comme une
Égypte qui n'aurait point de Nil.
Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une
lèpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont les
chameaux sont très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte de vue,
d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au milieu
d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se croirait
aux premiers temps du monde, aux jours où le Créateur hésitant jetait à
poignées sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet de son
oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu détruites,
tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand
continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la girafe,
l'autruche et le dromadaire.
Ah! la drôle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de
mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet que
poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive
pas au derrière du petit chameau. Il est grand, lui, déjà, monté sur des
jambes très hautes portant un rien du tout de corps que terminent un cou
d'oiseau et une tête étonnée dont les yeux regardent depuis un quart
d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour, la lande et la bête
qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans embarras, sans
hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à flairer la mamelle,
car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques minutes,
que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarpé de sa mère.
En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de
quelques mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une
broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres
noirâtres. Le paysage devient tellement étrange que je n'ai jamais rien
vu qui lui ressemble. À droite, à gauche, des lignes de pierres sortent
de terre, rangées comme des soldats, toutes dans le même ordre, dans le
même sens, penchées vers Kairouan, invisible encore. On les dirait en
marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une derrière l'autre, par
files droites, éloignées de quelques centaines de pas. Elles couvrent
ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du sable argileux. Ce
soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa
légende.
Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre où
s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette
solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce lieu, lui
conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit:
--Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la
volonté de Dieu.
Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni
pierres pour construire.
Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots: «Dieu y pourvoira.»
Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouvé de
l'eau. On creusa donc à cet endroit, et on découvrit, à seize mètres
sous le sol, la source qui alimente le grand puits coiffé d'une coupole
où un chameau tourne, tout le long du jour, la manivelle élévatoire.
Le lendemain encore, des Arabes, envoyés à la découverte, annoncèrent à
Sidi-Okba qu'ils avaient aperçu des forêts sur les pentes de montagnes
voisines.
Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrèrent au
galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une armée de
pierres en marche, envoyées par Dieu sans aucun doute.
Kairouan, malgré ce miracle, est construite presque entièrement en
briques.
Mais voilà que la plaine est devenue un marais de boue jaune où les
chevaux glissent, tirent sans avancer, s'épuisent et s'abattent. Ils
enfoncent dans cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent
jusqu'aux moyeux. Le ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine
qui embrume horizon. Tantôt le chemin semble meilleur quand on gravit
une des sept ondulations appelées les sept collines de Kairouan, tantôt
il redevient un épouvantable cloaque lorsqu'on redescend dans
l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrête; une des roues de derrière est
enrayée par le sable.
Il faut mettre pied à terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc
sous la pluie, fouettés par un vent furieux, levant à chaque pas une
énorme botte de glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre
marche jusqu'à la rendre exténuante, plongeant parfois en des fondrières
de boue, essoufflés, maudissant le sud glacial, et faisant vers la cité
sacrée un pèlerinage qui nous vaudra peut-être quelque indulgence après
ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophète est le vrai.
On sait que, pour les croyants, sept pèlerinages à Kairouan valent un
pèlerinage à La Mecque.
Après un kilomètre ou deux de ce piétinement épuisant, j'entrevois dans
la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue, à peine
visible, à peine plus teintée que le brouillard, et dont le sommet se
perd dans la nuée. C'est une apparition vague et saisissante qui se
précise peu à peu, prend une forme plus nette et devient un grand
minaret debout dans le ciel sans qu'on voit rien autre chose, rien
autour, rien au-dessous: ni la ville, ni les murs, ni les coupoles des
mosquées. La pluie nous fouette la figure, et nous allons lentement vers
ce phare grisâtre dressé devant nous comme une tour fantôme qui va tout
à l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume où elle vient de
surgir.
Puis, sur la droite, s'estompe un monument chargé de dômes: c'est la
mosquée dite du Barbier, et enfin apparaît la ville, une masse
indistincte, indécise, derrière le rideau de pluie; et le minaret semble
moins grand que tout à l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les
murs après s'être élevé jusqu'au firmament pour nous guider vers la
cité.
Oh! la triste cité perdue dans ce désert, en cette solitude aride et
désolée! Par les rues étroites et tortueuses, les Arabes, à l'abri dans
les échoppes des vendeurs, nous regardent passer; et, quand nous
rencontrons une femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par
l'averse semble la mort qui se promène.
L'hospitalité nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan,
Si-Mohamraed-el-Marabout, général du bey, très noble et très pieux
musulman ayant accompli trois fois déjà le pèlerinage de La Mecque. Il
nous conduit, avec une politesse empressée et grave, vers les chambres
destinées aux étrangers, où nous trouvons de grands divans et
d'admirables couvertures arabes dans lesquelles on se roule pour dormir.
Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de ses propres
mains, tous les objets dont nous avons besoin.
Nous dînons, ce soir même, chez le contrôleur civil et consul français,
où nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous réchauffe et nous
console de notre triste arrivée.
15 décembre.
Le jour ne paraît pas encore quand un de mes compagnons me réveille.
Nous avons projeté de prendre un bain maure dès la première heure, avant
de visiter la ville.
On circule déjà par les rues, car les Orientaux se lèvent avant le
soleil, et nous apercevons entre les maisons un beau ciel propre et pâle
plein de promesses de chaleur et de lumière.
On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits où le chameau
emprisonné dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on
pénètre dans une maison sombre, aux murs épais, où l'on ne voit rien
d'abord, et dont l'atmosphère humide et chaude suffoque un peu dès
l'entrée.
Puis on aperçoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes; et le
propriétaire du lieu, après nous avoir fait dévêtir, nous introduit dans
les étuves, sortes de cachots noirs et voûtés où le jour naissant tombe
du sommet par une vitre étroite, et dont le sol est couvert d'une eau
gluante dans laquelle on ne peut marcher sans risquer, à chaque pas, de
glisser et de tomber.
Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons au grand
air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé illumine les
rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus
sauvage, plus durement caractérisée, plus marquée de fanatisme,
saisissante de pauvreté visible, de noblesse misérable et hautaine,
Kairouan la sainte.
Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on
reconnaît bien partout cet air de famine qui semble répandu sur les
maisons mêmes. On vend, comme dans les bourgades du centre africain,
toutes sortes d'humbles choses en des boutiques grandes comme des
boites, où les marchands sont accroupis à la turque. Voici des dattes de
Gafsa ou du Souf, agglomérées en gros paquets de pâte visqueuse, dont le
vendeur, assis sur la même planche, détache des fragments avec ses
doigts. Voici des légumes, des piments, des pâtes, et, dans les souks,
longs bazars tortueux et voûtés, des étoffes, des tapis, de la sellerie
ornementée de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantité
de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'à
l'occupation française, les Juifs n'avaient pu s'établir en cette ville
impénétrable. Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils détiennent
déjà les bijoux des femmes et les titres de propriété d'une partie des
maisons, sur lesquelles ils ont prêté de l'argent, et dont ils
deviennent vite possesseurs, par suite du système de renouvellement et
de multiplication de la dette qu'ils pratiquent avec une adresse et une
rapacité infatigables.
Nous allons vers la mosquée Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut
minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. Elle nous
apparaît soudain, au détour d'une rue. C'est un immense et pesant
bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde,
imposante, belle d'une beauté inexplicable et sauvage. En y pénétrant
apparaît d'abord une cour magnifique enfermée par un double cloître que
supportent deux lignes élégantes de colonnes romaines et romanes. On se
croirait dans l'intérieur d'un beau monastère d'Italie.
La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par
dix-sept portes à double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes
avant d'entrer.
Je ne connais par le monde que trois édifices religieux qui m'aient
donné l'émotion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant
monument: le Mont-Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle
Palatine à Palerme.
Ceux-là sont les oeuvres raisonnées, étudiées, admirables, de grands
architectes sûrs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant
tout, qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beauté
décorative, autant et plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose.
Un peuple fanatique, errant, à peine capable de construire des murs,
venu sur une terre couverte de ruines laissées par ses prédécesseurs, y
ramassa partout ce qui lui parut le plus beau, et, à son tour, avec ces
débris de même style et de même ordre, éleva, mû par une inspiration
sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachés
aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les
plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre.
Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l'air d'une forêt sacrée,
car cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre
supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept
portes.
Le regard s'arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces
piliers ronds d'une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se
mêlent et s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'école
africaine et de l'école orientale, sont d'un travail rare et d'une
diversité infinie. Quelques-uns m'ont paru d'une beauté parfaite. Le
plus original peut-être représente un palmier tordu par le vent.
À mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes
semblent se déplacer, tourner autour de moi et former des figures
variées d'une régularité changeante.
Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
disproportion voulue de l'élévation avec la largeur. Ici, au contraire,
l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre
de ces fûts légers qui portent l'édifice, l'emplissent, le peuplent, le
font ce qu'il est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude
colorée donne à l'oeil l'impression de l'illimité, tandis que l'étendue
peu élevée de l'édifice donne à l'âme une sensation de pesanteur. Cela
est vaste comme un monde, et on y est écrasé sous la puissance d'un
Dieu.
Le Dieu qui a inspiré cette oeuvre d'art superbe est bien celui qui
dicta le Coran, non point celui des Évangiles. Sa morale ingénieuse
s'étend plus qu'elle ne s'élève, nous étonne par sa propagation plus
qu'elle ne nous frappe par sa hauteur.
Partout on rencontre de remarquables détails. La chambre du sultan, qui
entrait par une porte réservée, est faite d'une muraille en bois
ouvragée comme par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux
curieusement fouillés, donne un effet très heureux, et la mihrab qui
indique La Mecque est une admirable niche de marbre sculpté, peint et
doré, d'une décoration et d'un style exquis.
À côté de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent à peine entre
elles la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y
passer sont guéris des rhumatismes d'après les uns. D'après les autres,
ils obtiendraient certaines faveurs plus idéales.
En face de la porte centrale de la mosquée, la neuvième, à droite comme
à gauche, se dresse, de l'autre côté de la cour, le minaret. Il a cent
vingt-neuf marches. Nous les montons.
De là-haut, Kairouan, à nos pieds, semble un damier de terrasses de
plâtre, d'où jaillissent de tous côtés les grosses coupoles
éblouissantes des mosquées et des koubbas. Tout autour, à perte de vue,
un désert jaune, illimité, tandis que, près des murs, apparaissent ça et
là les plaques vertes des champs de cactus. Cet horizon est infiniment
vide et triste et plus poignant que le Sahara lui-même.
Kairouan, paraît-il, était beaucoup plus grande. On cite encore les noms
des quartiers disparus.
Ce sont: Drâa-el-Temmar, colline des marchands de dattes; Drâa-el-Ouiba,
colline des mesureurs de blé; Drâa-el-Kerrouïa, colline des marchands
d'épices; Drâa-el-Gatrania, colline des marchands de goudron;
Derb-es-Mesmar, le quartier des marchands de clous.
Isolée, hors la ville, distante à peine de 1 kilomètre, la zaouïa, ou
plutôt la mosquée de Sidi-Sahab (le barbier du Prophète), attire de loin
le regard; nous nous mettons en marche vers elle.
Toute différente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement
imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colorée, la plus coquette
des mosquées, et le plus parfait échantillon de l'art décoratif arabe
que j'aie vu.
On pénètre par un escalier de faïences antiques, d'un style délicieux,
dans une petite salle d'entrée pavée et ornée de la même façon. Une
longue cour la suit, étroite, entourée d'un cloître aux arcs en fer à
cheval retombant sur des colonnes romaines et donnant, quand on y entre
par un jour éclatant, l'éblouissement du soleil coulant en nappe dorée
sur tous ces murs recouverts également de faïences aux tons admirables
et d'une variété infinie. La grande cour carrée où l'on arrive ensuite
en est aussi entièrement décorée. La lumière luit, ruisselle, et vernit
de feu cet immense palais d'émail, où s'illuminent sous le flamboiement
du ciel saharien tous les dessins et toutes les colorations de la
céramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies d'arabesques
inexprimablement délicates. C'est dans cette cour de féerie que s'ouvre
la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon
et barbier du Prophète, dont il garda trois poils de barbe sur sa
poitrine jusqu'à sa mort.
Ce sanctuaire, orné de dessins réguliers en marbre blanc et noir, où
s'enroulent des inscriptions, plein de tapis épais et de drapeaux, m'a
paru moins beau et moins imprévu que les deux cours inoubliables par où
l'on y parvient.
En sortant, nous traversons une troisième cour peuplée de jeunes gens.
C'est une sorte de séminaire musulman, une école de fanatiques.
Toutes ces zaouïas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi
dire les oeufs des innombrables ordres et confréries entre lesquels se
partagent les dévotions particulières des croyants.
Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosquées qui
appartiennent à Dieu seul) sont: zaouïa de Si-Mohammed-Elouani; zaouïa
de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le
plus vénéré; zaouïa et-Tid-jani; zaouïa de Si-Hadid-el-Khrangani; zaouïa
de Sidi-Mohammed-ben-Aïssa de Meknès, qui contient des tambourins, des
derboukas, sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables
aux cérémonies sauvages des Aïssaoua.
Ces innombrables ordres et confréries de l'Islam, qui rappellent par
beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placés sous
l'invocation d'un marabout vénéré, se rattachent au Prophète par une
chaîne de pieux docteurs que les Arabes nomment «Selselat», ont pris,
depuis le commencement du siècle surtout, une extension considérable et
sont le plus redoutable rempart de la religion mahométane contre la
civilisation et la domination européennes.
Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a
énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible.
Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines
et pratiques de ces confédérations.
Chacune d'elles affirme avoir conservé intacte l'obéissance aux cinq
commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie pour atteindre
l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des
musulmans.
Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de la
doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des
enseignements et des tendances fort divergents.
Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de
savants théologistes de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi
instruits théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations
avec nous, et qui gouvernent avec une rare habileté ces écoles de
science sacrée, de morale élevée et de combat contre l'Européen. Les
autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans,
ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt exaltés, convaincus,
tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi des hommes.
Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est
l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet
état parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement.
En général, cette méthode mène le simple adepte à un état
d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux
mains du chef.
Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre: «Tu seras entre
les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des
morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui
commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu.
N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son
ordre.
«Le cheik est l'homme chéri de Dieu; il est supérieur à toutes les
autres créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que
lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui
aurait Dieu ou le cheik pour objet.»
Au-dessous de ce personnage sacré sont les _moquaddem_, vicaires du
cheik, propagateurs de la doctrine.
Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les _khouan_, les
frères.
Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se
confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique
d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_.
C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé
d'un mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois.
Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du
cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu,
soit la formule qui revient en toutes leurs prières: «Il n'y a de
divinité que Dieu,» en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le
signe de reconnaissance de la confrérie.